Canapé artisanal de Diego Giacometti : histoire, caractéristiques et enjeux d’authenticité

Diego Giacometti, cadet d’un an d’Alberto, s’est distingué par sa fabrication de mobilier en bronze animé de petites figurines. Son oeuvre, bien que s’inscrivant dans la mouvance de celle de son frère, est totalement indépendante.

Parcours et contexte artistique

Dans les années 1920, les frères Alberto Giacometti et Diego Giacometti quittèrent leur village natal de Stampa, dans le canton Suisse des Grisons, pour s’installer l’un après l’autre à Paris. Isolés au sein de la capitale grouillante, les deux frères réunis en 1927 connurent la bohème avant que les sculptures d’Alberto soient remarquées par le décorateur avant-gardiste Jean-Michel FRANK en 1928.

À compter de cette époque, pendant près de 40 années, en parallèle à son propre travail de sculpteur, en indéfectible collaborateur, il prit en charge l’entretien des sculptures en terre, leur moulage en plâtre (moule à creux perdu), puis leur tirage toujours en plâtre (plâtre original issu du moule à creux perdu) pour assurer leur pérennité avant d’envisager des tirages en bronze confiés à un fondeur d’art. Diego sauvait chaque matin, grâce à son action répétée et bienveillante, nombre d’œuvres de son frère que ce dernier, noctambule hanté par la recherche de l’absolu, aurait pu détruire à son retour.

Diego Giacometti naît à Borgonovo (Suisse) en 1902, treize mois après son frère Alberto. Son père (Giovanni) est peintre impressionniste et son oncle (Augusto) participe des précurseurs des tachistes des Années 1950. En 1927, Diego Giacometti s’installe définitivement avec son frère dans un atelier de la rue Hippolyte-Maidron et s’appliquera à être l’indispensable praticien de son géant de frère.

De l’atelier fraternel à l’émancipation créative

Durant les Années 30, le décorateur Jean-Michel Frank fait appel aux frères Giacometti pour la création de luminaires et d’objets d’art en bronze et en plâtre. Là encore, c’est Alberto qui conçoit et Diego qui réalise. À travers cette collaboration - qui dure jusqu’au décès tragique de Jean-Michel Frank en mars 1941 - Diego Giacometti rencontrera toutefois une partie des grands couturiers, galeristes et amateurs mondains qui seront plus tard le noyau de sa propre clientèle.

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Alors que la Seconde Guerre Mondiale fait rage, Alberto est retenu en Suisse à partir de 1942 et Diego reste à Paris, avec sa compagne Nelly. Séparé malgré lui de son frère, il accepte différents travaux parmi lesquels la conception de flacons de parfum et de présentoirs. Ce faisant, Diego Giacometti étend son exercice de la sculpture aux "arts décoratifs" et commence à assumer son propre génie inventif et esthétique.

À compter des années 1950, tandis que la renommée de son frère explose dans le monde entier, Diego réalise ses premières sculptures animalières et du mobilier en métal. En glaise, en plâtre ou en bronze, il fait naître sous ses doigts un bestiaire naïf, poétique et drôle.

Caractéristiques du mobilier (canapés, tables, consoles)

Ses meubles s’érigent en véritables sculptures aux ossatures de bronze comme autant de tiges feuillagées parmi lesquelles veillent des hiboux, des chiens, des cervidés, des oiseaux ou des chats. Les entretoises et les pieds se transformant en branches, en étais, qui supportent tantôt un moineau repu, tantôt une chimère prête à s’envoler.

Tables et consoles s’inscrivent dans le jardin secret de l’artiste en accueillant son bestiaire fantastique. Les animaux détournent le regard de la fonction première du mobilier. Les pièces réalisées sont uniques ou en très faible exemplaire et la fabrication utilise souvent la fonte à cire perdue pour les sculptures en bronze, un procédé onéreux que maitrise Diego.

Il se définit comme "meublier" et prend le temps nécessaire à faire de chaque meuble une œuvre unique dialoguant avec le savoir-faire artisanal ancestral. Sa maîtrise technique et sa méticulosité lui valent d’être surnommé « l’as des patines ».

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Exemples emblématiques

  • Promenade des amis - trois chiens au pedigree incertain qui se suivent et vivent leur vie sans se soucier du regard des hommes, quintessence posée sur des éléments du mobilier.
  • Table aux oiseaux - entretoises transformées en branches portant des oiseaux ou des grenouilles.
  • Chat maître d’hôtel - chat debout offrant de la nourriture aux oiseaux, sculpture née de son imagination pour réconcilier les oiseaux de Paris avec son propre félin.
  • Autruche (circa 1977) - œuf d’autruche enchâssé dans une sculpture en bronze, œuvre emblématique posant la question "l’œuf ou l’oiseau, lequel fut le premier".
  • Mobilier du Musée Picasso (Hôtel Salé) - 50 pièces (banquettes, lustres, appliques…) réalisées spécialement pour intégrer l’Hôtel Salé, production qui marqua la consécration tardive de Diego.

Commandes, fonderies et méthodes de travail

Dès 1954, le célèbre galeriste Aimé MAEGHT lui passa des commandes de mobilier pour son appartement parisien, puis le mas familial en Provence. En 1962, il crée le bar de plein air et le mobilier pour la fondation MAEGHT à Saint-Paul de Vence.

Pour la réalisation de ses bronzes, Diego fit appel successivement à plusieurs fonderies : Thinot, Châtillon, Aubert, Susse Frères, puis Redoutey à Saint Sauveur pour la grande commande du Musée Picasso en 1984. Lucien THINOT et le ferronnier Franz MONS (assisté de Pierre BASSE) interviennent pour moules, fontes et assemblages. Le ferronnier reçut l’exclusivité de la fabrication en fer des assises des sièges et leur montage.

Débordé dans son activité, n’ayant tenu aucun registre, il gérait de manière orale et sans devis préalable les nombreuses commandes qui lui étaient faites. Devant cet afflux, les fondeurs anticipaient et moulèrent au sable des éléments en surplus. Diego supervisait les montages et se chargeait des ajouts d’animaux ou figurines et souvent de la réalisation des patines.

Valeur, cote et diffusion

Les pièces de son bestiaire onirique, parmi lesquelles l’Autruche, sont particulièrement recherchées et se vendent à prix d’or. Sa table aux oiseaux (collection Mellon) s’est vendue 1,4 million de dollars chez Sotheby’s en 2015; la table aux caryatides, issue de la collection Matarazzo, s’est vendue 3,8 millions de dollars; la console "Promenade des Amis" a atteint des sommets récents.

La valeur d’une œuvre dépend de la fonderie dont elle est issue (Rudier, Susse, Thinot, Redoutey…), du nombre d’exemplaires produits, de la taille et du matériau. Avant de signer "Diego" quelques années après la mort de son frère, il n’identifiait ses créations que par un monogramme calligraphié dans le plâtre ou frappé au marteau dans le bronze.

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Contrefaçons et enjeux d’authentification

Suite à sa gestion chaotique, essentiellement orale sans devis préalable signé, aucun expert ne s’engagea sur la voie d’un catalogue raisonné de son œuvre après son décès. Seul Daniel Marchesseau a publié un ouvrage de référence (1986, réédité ensuite).

Déjà dans les dernières années de sa vie, le bruit courra que des contrefaçons circulaient. Plus importantes furent les contrefaçons post mortem de mobilier, tables, chaises, consoles et de quelques sculptures comme le Chat maître d’hôtel et L’autruche. La fonderie Redoutey, qui possédait les maîtres-modèles pour la commande du Musée PICASSO, continua quelques productions supplémentaires qui furent ensuite commercialisées de manière frauduleuse.

En 1989, la production fut stoppée par l’inspecteur VINCENOT du SRPJ de Dijon sur ordre du juge d’instruction de Lure. En 2002, M. Hubert Bonin prit conscience de l’importance du stock saisi, comportant maîtres-modèles authentiques et surmoulages contrefaits. Les contrefaçons produites par la fonderie REDOUTEY furent identifiées et détruites, les maîtres-modèles authentiques rendus aux héritiers en Suisse.

Hélas, la cote croissante de Diego suscita d’autres vocations de faussaires, notamment dans le Nouveau Monde et en Italie; la société Excalibur Foundry (Brooklyn, New York) est souvent citée. Depuis au moins trente années cette société a proposé une production non autorisée. Des œuvres de cette production apparaissent parfois en salles de ventes avec une fausse provenance.

Un autre épisode retentissant en 2010 : environ 1000 faux bronzes d’Alberto et 200 contrefaçons de mobilier de Diego furent saisis en Allemagne; leur propriétaire fut condamné. Le faussaire néerlandais Robert Driessen fut arrêté et condamné en 2015. Ces affaires montrèrent l’ampleur du problème et la nécessité d’outils d’expertise efficaces.

Progrès des expertises

Conscient de la difficulté d’expertiser cette œuvre très diversifiée, des spécialistes augmentèrent une banque de données par l’expertise de plus de 200 œuvres réputées authentiques appartenant à des collections privées, réalisées du vivant de l’artiste. C’est ainsi qu’aujourd’hui, grâce à ces œuvres authentiques ou maîtres-modèles, il est possible d’expertiser enfin l’œuvre de cet artiste, en précisant même lorsqu’il s’agit d’une contrefaçon, sa provenance.

Patrimoine, reconnaissance muséale et postérité

La reconnaissance de son travail s’est consolidée par des commandes prestigieuses (Fondation Maeght, Musée Picasso) et des expositions importantes, notamment la grande rétrospective réunissant environ 200 œuvres au Bündner Kunstmuseum à Coire. Les créations disposées aux côtés d’œuvres de Giovanni et Alberto contribuent à légitimer Diego comme artiste à part entière.

Si certains spécialistes considèrent encore que Diego n’est pas totalement intégré dans l’histoire de l’art institutionnelle, son œuvre est désormais reconnue dans le champ des arts décoratifs et du design artisanal, anticipant un retour à la pièce unique et au savoir-faire artisanal.

L'atelier de Giacometti - Christian Alandete

Table récapitulative - éléments caractéristiques d’un canapé/banquette de Diego Giacometti

Élément Caractéristique
Structure Armature en bronze, ossature noueuse évoquant branches
Décor Figurines animales (oiseaux, chats, chiens), branches, chimères
Technique Moulage en plâtre (moule à creux perdu), fonte à cire perdue, patine artisanale
Fonderies historiques Thinot, Châtillon, Aubert, Susse Frères, Redoutey
Signature Monogramme dans le plâtre puis "Diego" gravé après les années 1970
Tirage Pièces uniques ou très faibles exemplaires

Conseils pour collectionneurs et conservateurs

  1. Vérifier la provenance documentaire et l’historique de la commande, en particulier pour les pièces revendiquées comme sorties de Redoutey ou Thinot.
  2. Comparer la patine, les détails des maîtres-modèles et les techniques de fonte avec des exemples authentifiés de la base de données d’experts.
  3. Se méfier des productions post-mortem sans accord des ayants droit ou sans documentation probante, surtout pour les pièces apparues massivement après 1985.
  4. Solliciter l’avis d’experts familiarisés avec les fonderies historiques et les maîtres-modèles, qui peuvent identifier surmoulages et contrefaçons.

Diego Giacometti demeure une figure singulière : artisan-poète, praticien fidèle auprès d’un grand frère puis maître d’un univers où l’utilitaire se transforme en fable. Ses canapés et mobiliers, animés d’un bestiaire joyeux, conservent aujourd’hui un attrait puissant pour les amateurs et les musées, mais leur marché exige vigilance et expertise.

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