Entrepreneuriat dans une société post-croissance: repenser l’économie, les biens et les modes de vie
Pour voir le projet du récit collectif de la transition sociale et écologique dans son ensemble et avoir accès au pdf illustré, cliquez ici! Le concept de post-croissance vise à repenser notre mode de développement capitaliste orienté vers la croissance économique. La société post-croissance tend à la sobriété matérielle, l’accroissement de la capacité d’épanouissement des humains et du bien-être des individus, et est orientée par la réponse à des besoins vitaux et sociaux dans le respect des limites des écosystèmes terrestres.
Le système économique est structuré autour du mythe de la croissance économique (la productivité, la production, l’exploitation des ressources pour entretenir la croissance), alors que ses effets sont de moins en moins significatifs en matière d’amélioration de la qualité de vie. Les gains économiques des circuits longs permettent de produire des marchandises à bas coûts. effets négatifs de cette production (main-d’oeuvre sous-payée et exploitée, destruction de l’environnement) ne sont pas pris en compte. Dans nos vies quotidiennes, cela se traduit par trois principaux éléments : notre rapport aliénant au travail, la surconsommation de biens et la poursuite de l’enrichissement individuel plutôt que collectif.
La société de surconsommation pousse les individus à désirer des biens dont ils n’ont pas réellement besoin. Nous sommes pris dans de fortes contraintes matérielles et symboliques qui entraînent un besoin de travailler plus pour acquérir toujours plus d’objets. Dans le même temps, certains biens sont accaparés par une minorité de personnes, occasionnant de fortes inégalités d’accès à ceux-ci (par exemple, le logement ou la saine alimentation). Nous vivons dans l’idée que les possessions matérielles garantissent un certain bonheur. Nous entretenons le mythe que travailler nous garantit un certain confort matériel, et que c’est dans ce confort que nous nous épanouissons. La poursuite de ces besoins par la surconsommation vient combler un manque d’épanouissement personnel (intellectuel, spirituel, relationnel, etc.).
Or, le travail est instrumentalisé comme un outil de croissance économique, et notre force de travail est vendue pour enrichir une minorité de personnes. Cette culture de travail touche toutes les sphères de la société, même la sphère publique et le secteur communautaire, et il est considéré normal de vivre dans une société où les biens et services sont accessibles 24h sur 24. Nous aspirons à une société soutenable, respectueuse des limites biophysiques de notre planète, et socialement équitable et résiliente. Il s’agit d’élaborer un projet de société au-delà de la croissance (Aeschimann, 2017) et reposant sur des valeurs et finalités autres qu’économiques et au sein de laquelle les richesses sont réparties équitablement.
Notre économie doit encourager les échanges, l’économie circulaire, l’autosuffisance. Cela signifie que nos attentes en matière de confort matériel sont davantage en adéquation avec les ressources disponibles et que nous adoptons des modes de vie de simplicité volontaire. Nous ne possédons que ce que nous utilisons et ce dont nous avons besoin. Nous changeons nos rapports individuels aux contraintes matérielles. Nous acceptons de gagner moins d’argent et de diminuer l’accumulation de richesses. Les biens, services et savoirs sont partagés, donnés ou échangés, plutôt que privatisés. Nous ne poursuivons plus un idéal de propriété privée exclusive et cherchons à favoriser la mise en commun des biens et des services.
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Nous réalisons un changement dans les mentalités individuelles, en prenant en compte l’impact que nos actions ont sur notre environnement. Cela passe par des programmes d’éducation et de sensibilisation, et par l’accès à l’information sur l’impact de nos gestes quotidiens. Une première étape en ce sens serait tout d’abord de mesurer notre empreinte écologique individuelle. Il existe plusieurs sites Internet permettant de mesurer notre empreinte écologique. Au Québec, le média Unpointcinq en recense quatre (Lagueux-Beloin, 2019). Celui du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques permet de sensibiliser les jeunes et leurs parents sur les choix en matière de logement, d’alimentation, de consommation, de transports. L’empreinte carbone est ensuite calculée en nombre de planètes (MELCC, s.d.).
Nous limitons la production de produits neufs et favorisons le réemploi par des usines locales de réparation. Nous ne produisons du neuf que lorsque c’est nécessaire et au juste prix de l’exploitation des ressources. L’organisme Insertech est une entreprise d’insertion qui forme et emploie de jeunes adultes à la revalorisation de matériel informatique. Cette entreprise lutte ainsi contre la surconsommation et la surproduction d’ordinateurs, ainsi que contre la pollution et la surexploitation des ressources naturelles qui en découlent. Elle organise également des « réparothons » afin de former les gens à la réparation de leurs ordinateurs et appareils électroniques.
Nous utilisons nos espaces communautaires pour partager nos savoir-faire et échanger des biens par des systèmes de troc (« réparothon », ateliers collectifs de réparation, de prêts et échanges d’objets, etc.). Nous gérons en communs des infrastructures qui permettent de produire en dehors du marché (jardins collectifs, usines coopératives, cuisines collectives). Par exemple, nous partageons nos outils du quotidien grâce à des bibliothèques d’outils, comme La Remise, ou des systèmes de partage d’autos, comme LocoMotion. En valorisant des systèmes d’échanges non monétaires, nous pouvons redéfinir la valeur donnée aux choses que nous consommons, et ainsi favoriser un mode de consommation centré sur les besoins réels. Nous pouvons, par exemple, échanger les objets et services en fonction du temps plutôt que de l’argent. Nous pouvons ainsi accorder de la valeur au temps non rémunéré et développer des systèmes alternatifs d’échanges.
Nous revoyons collectivement notre façon de consommer par de l’éducation sur les impacts de la surconsommation. Nous favorisons un mode de vie sobre. Nous surtaxons les produits importés et offrons des alternatives locales. Nous remettons en question la consommation en favorisant les circuits courts. Nous mettons en place des règles, lois et taxations sur les produits importés visant à diminuer les flux globaux de transports de marchandises. Nous favorisons une agriculture biologique et de proximité. Nous prenons en considération l’ensemble des paramètres d’une production dans son coût (par exemple, les coûts environnementaux et sociaux des exploitations minières sont reportés sur le prix des produits utilisant ces matières premières). Ainsi, les biens trop coûteux sur le plan environnemental et social devraient être de moins en moins accessibles financièrement. Cela implique également de sensibiliser les gens au coût réel de ces produits et d’indiquer la provenance des matériaux qui les composent. L’épicerie zéro déchet Loco affiche sur les produits vendus des étiquettes indiquant leur provenance (local ou importé) et leurs caractéristiques (biologique, équitable).
Nous mettons en place une gouvernance participative pour choisir nous-mêmes la façon dont nous utilisons les ressources publiques (planification du bas vers le haut). Nous favorisons des mécanismes de prise de décision qui impliquent le plus grand nombre de personnes et d’organisations, afin que les lois et politiques publiques soient orientées vers l’amélioration de la qualité de vie et le bien-être, plutôt que vers la croissance économique (participation citoyenne, démocratie délibérative, budgets participatifs, etc.). Nous mettons en place une gouvernance locale inspirée du municipalisme et des communs, une gouvernance partagée où chaque voix compte et où chacun·e peut prendre part à la prise de décision collective. Les budgets participatifs sont des exemples concrets de cette gouvernance partagée. Il en existe plusieurs dans le monde et Montréal en a aussi mis un en place à la fin de l’année 2020, avec une enveloppe de 10 millions de dollars pour financer des projets citoyens en transition écologique. Six cent vingt idées de projets ont été soumises dans un premier temps, puis trente-cinq projets plus concrets ont été approfondis. Les Montréalais·es ont pu proposer des projets pour leurs quartiers et ont finalement été invités à voter à l’été 2021 pour leurs projets préférés. Sept projets ont été retenus et sont ainsi financés par les fonds publics.
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Le salaire minimum est implanté dans plusieurs pays dans le monde : Canada, France, Allemagne, Maroc, etc. Chaque pays le définit différemment. Au Québec, il s’élève en 2022 à 14,25 $ par heure. Toutefois, pour plusieurs experts, ce niveau de revenu est insuffisant pour satisfaire aux besoins essentiels des travailleurs et travailleuses. En outre, les échelles salariales induisent deux choses : il faut travailler beaucoup pour gagner le plus d’argent possible, et les compétences et savoirs ne sont pas tous rémunérés de la même manière. Des salaires ou revenus très élevés côtoient des salaires minimaux trop faibles pour assurer une vie viable et décente, ce qui entraîne des inégalités grandissantes. Ainsi, l’établissement d’un salaire maximal permettrait de réduire les inégalités en limitant l’accumulation des biens aux mains d’une minorité. Cela peut se faire de plusieurs manières, par exemple en établissant un seuil maximal de revenu, comme c’est le cas en France pour les revenus des élu·e·s. Une autre solution est également de surtaxer les revenus au-dessus d’un certain seuil. Ces mesures favorisent la réduction des inégalités, mais pourraient aussi avoir un effet sur la réduction du temps de travail, puisque les salaires ne peuvent dépasser un certain plafond.
Nous cessons de promouvoir l’achat individuel de biens matériels par la publicité, car nous savons que cette exposition constante nous pousse à consommer des choses dont nous n’avons pas besoin. Par exemple, les mouvements anti-publicités revendiquent l’abolition des publicités dans l’espace public. L’Arrondissement du Plateau-Mont-Royal a récemment adopté un décret interdisant les panneaux publicitaires, afin de préserver le patrimoine urbain. Nous visons plus d’efficacité énergétique dans nos infrastructures et nos bâtiments. Nous bâtissons avec des matériaux durables et locaux. Nous réduisons les pertes d’énergies dans nos bâtiments, par exemple par une meilleure isolation, des systèmes de ventilation et des matériaux adaptés aux conditions climatiques locales. Ces changements passent par des politiques publiques, à la fois par des réglementations strictes sur les nouvelles constructions et la mise en place de programmes de soutien à la mise à niveau des constructions anciennes.
Nous développons des systèmes de production d’énergies renouvelables et décentralisons la production énergétique. Le projet Celsius mené par Solon vise à réduire la dépendance des Montréalais·es aux énergies fossiles, comme le gaz ou le mazout, en créant des infrastructures de géothermie dans les ruelles de Rosemont-La Petite-Patrie. L’étude Prophil « Entreprise et Post-Croissance » nous propose un voyage exploratoire dans le monde de « l’après », dans lequel la croissance économique illimitée ne s’érige plus en modèle de société, qui implique de transformer radicalement nos modes de production et de consommation. Mais comment les entreprises peuvent-elles y contribuer ?
L’alignement de la gouvernance est indispensable pour engager les entreprises sur la voie de la post-croissance. La bascule ne pourra se faire sans une transformation profonde du modèle économique et des stratégies de développement des entreprises. Cette dernière étape renvoie aux limites de nos référentiels d’évaluation et modèles comptables actuels, centrés sur la performance financière de l’entreprise. Membre du conseil scientifique de l’étude, Rodolphe Durand, professeur de stratégie et directeur académique de l’Institut S&O souligne la nécessité d’élaborer une vision neuve de la croissance, en adéquation avec les défis de notre temps. « La mesure de la croissance devient […] en partie obsolète et l’agrégation entre les niveaux économiques incomplète et imprécise : si les mesures sont de moins en moins fiables et valides, elles ne s’emparent plus aussi aisément de l’atelier à la nation. Il est donc nécessaire de repenser les liens entre performance et croissance, et la signification de ces notions respectives. Génevieve Férone-Creuzet, co-fondatrice de Prophil ouvrait la conférence par ses mots « Oser la post-croissance », c’est faire preuve à la fois d’audace et de résistance » C’est le défi que nous nous sommes donné en défrichant avec la post-croissance un sujet à la fois urgent et exigeant, fidèles à notre mission « d’ouvrir la voie, pour accélérer la contribution des entreprises au bien commun.
actualité 13 avril 2026 Le C3D officialise son partenariat avec l'ADRA Le C3D et l’ADRA unissent leurs forces pour accélérer la transformation durable des entreprises Dans un contexte où les enjeux environnementaux et sociétaux redéfinissent en profondeur les modèles économiques, le Collège des Directeurs du Développement Durable (C3D) et l’Association des Directeurs…
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Dans le monde de l’entreprise, les initiatives radicales restent souvent isolées, tandis que la plupart des mouvements d'entreprises engagées manquent de radicalité pour assumer une véritable réflexion vers la décroissance. En 2008, un nouvel acteur du marché du textile outdoor fait son apparition et vient concurrencer les grandes marques historiques du secteur avec des codes couleurs originaux et des coupes modernes qui plaisent aux jeunes générations. En 2012, AIR coop débute l’accompagnement de la marque dans la structuration de sa stratégie de transition pour consolider ses idées de départ (utilisation du coton biologique et du polyester recyclé), apporter plus de cohérence à son modèle et de force à son message. 12 ans plus tard, il est difficile d’assurer que l’agitateur du secteur de l’outdoor a tenu ses promesses et fait la différence avec les The North Face, Patagonia, Millet, etc.
Picture présente aujourd’hui une stratégie de développement durable solide et structurée. Engagée au sein de la Convention des Entreprises pour le Climat (CEC), l’entreprise a tout de même établi une feuille de route ambitieuse qui évoque pour la première fois l’idée de « renoncement » avec la réduction de « 25% du nombre de références produits par rapport à 2024 et un objectif de 30% en nombre de produits reconduits d'une saison à l'autre ». Des engagements volontaires louables, mais suffiront-ils à rester sous le seuil des limites planétaires ?
En définitif, bien qu’une stratégie climat (voire RSE) puisse ralentir la casse, sans une remise en cause du business model dans son ensemble, de l’utilité même des produits et services, du modèle d’organisation et des règles du jeu communes dans le marché, le respect des engagements climatiques s’avère illusoire. Ces entreprises sont bien conscientes des difficultés qu’elles auront à affronter pour respecter la cible de réduction des émissions de GES. La lueur d’espoir réside sans doute dans l’acculturation de salariés sensibilisés aux enjeux environnementaux, dont la frustration mène de plus en plus à des départs spontanés. Une timide discussion démarre, et tente de se libérer des récits dominants, de la pression des actionnaires et de la compétitivité des marchés, plafonds de verre invariables à toute entreprise radicale.
Pour amorcer cette discussion, les organisations s’ouvrent alors à d’autres outils et d’autres méthodes qui mettent la technique de côté. Il est tout simplement illusoire pour une entreprise de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 90% d’ici 2050 tel que l’encourage la stratégie SBTi (« Science Based Targets Initiative »), en utilisant les méthodes conventionnelles proposées par le développement durable et sans évolution majeure du modèle économique et des règles communes du marché. L’ensemble des activités, services et produits proposés par les entreprises ne sont pas tous essentiels voire même utiles. En engageant des débats démocratiques sur les projets de société, nous pourrions envisager de renoncer collectivement aux activités les plus destructrices et absurdes.
Ces projets de société devront être accompagnés par une planification rigoureuse des renoncements et des désinvestissements, suivie d'une évolution des modes de vie, de consommation et des aspirations sociétales. À court et moyen termes, il est donc essentiel que les organisations continuent à mettre en œuvre à leur échelle des stratégies ambitieuses et rigoureuses pour réduire les pressions environnementales afin d’amortir la chute. « Au lieu d’attendre une contrainte extérieure, nommez un comité de décroissance au sein de votre entreprise, accordez-lui une semi-indépendance, et donnez la responsabilité d’imaginer des scénarios rapides de réduction de l’empreinte écologique. Cette planification exigera de tenir compte des ruptures de continuité à venir, de s'adapter aux aléas climatiques et diverses formes de pollutions ainsi que de progressivement réorienter les activités de l’entreprise voire d’envisager des renoncements. Cette préfiguration semble primordiale pour embarquer ensemble les équipes et les dirigeants dans la bonne direction. L’objectif est que ces métamorphoses envisagées et planifiées prennent le relais sur les outils conventionnels du développement durable. La mise en réseau des entreprises offre une opportunité unique de renforcer leur pouvoir collectif, d'échanger des idées novatrices, de partager des ressources et de créer une dynamique de transformation.
Vers une économie de la post-croissance - Timothée Parrique à USI
Tableau récapitulatif des leviers et des défis
| Levier | Objectif | Défi |
|---|---|---|
| Gouvernance partagée | Planification du bas vers le haut, budgets participatifs | Participation effective, maintien de la qualité démocratique |
| Économie circulaire | Réduction des ressources, réemploi et réparation | Coûts de transition, traçabilité |
| Énergie renouvelable décentralisée | Indépendance énergétique locale | Investissements initiaux, stockage |
| Renumération et plafonds | Réduction des inégalités, temps de travail | Impact sur l’innovation et l’emploi |
Les projets de société devront être accompagnés par une planification rigoureuse des renoncements et des désinvestissements, suivie d'une évolution des modes de vie, de consommation et des aspirations sociétales. À court et moyen termes, il est donc essentiel que les organisations continuent à mettre en œuvre à leur échelle des stratégies ambitieuses et rigoureuses pour réduire les pressions environnementales afin d’amortir la chute. L’objectif est de privilégier une transition qui met l’humain et le vivant au centre, plutôt que la seule croissance économique.
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