Utilisation et analyse de l'ADN sur les scènes de crime : méthodes, enjeux et évolution

Lors d’une enquête criminelle, les traces biologiques prélevées sur la scène de crime sont analysées afin d’établir le profil ADN du ou des suspects, ce qui a permis d'élucider de nombreuses affaires. Devenue incontournable dans le système judiciaire français et mondial, la police technique et scientifique suscite beaucoup d’intrigues et de fascinations.

Pourquoi l’ADN est devenu central en criminalistique

Ce n’est que depuis les années 1980 que l’ADN, ou acide désoxyribonucléique, s’est imposé comme un élément central de la preuve scientifique. Outre-Manche, une révolution scientifique est en marche : en 1984, le chercheur britannique Alec Jeffreys découvre que l’ADN présente des variations significatives d’un individu à l’autre, rendant possible leur identification génétique. Cette avancée majeure permet d’élucider des affaires criminelles et, trois ans plus tard, confond pour la première fois un criminel grâce à son empreinte ADN dans l’affaire Colin Pitchfork.

L’ADN est une molécule présente dans la plupart des cellules du corps humain. Certaines régions de cette molécule (les gènes) transportent des informations qui servent à coder nos caractéristiques individuelles comme la couleur de nos yeux. Cependant, notre génotype est constitué en majeure partie « d'ADN non codant » qui présente de très fortes variations entre des personnes non apparentées et qui, de ce fait, sert de base pour l'individualisation. Hormis dans le cas de vrais jumeaux, l’ADN de chaque personne est unique. De ce fait, il peut servir de preuve pour aider à condamner une personne suspectée d’une infraction, mais aussi pour disculper une personne innocente.

Types de traces biologiques et prélèvements

Ces prélèvements peuvent s'effectuer sur différentes traces biologiques, que ce soit le sang, la salive, le sperme ou les éléments pileux. Un simple écouvillon frotté sur la trace biologique peut servir maintenant à extraire assez facilement l'ADN des personnes présentes sur les lieux. Pour le sang, l'ADN sera extrait à partir des globules blancs, mais pas des globules rouges qui sont des cellules énuclées et donc ne possédant pas d'ADN. Pour les éléments pileux (poil, cheveux), on obtiendra de l'ADN uniquement si l'élément possède toujours son bulbe. Sur le suspect : le prélèvement se fait aujourd'hui via le même kit FTA. Le principe est très simple, une tige cotonnée est introduite dans la bouche de la personne afin de recueillir les cellules de muqueuse internes des joues.

Méthodes d’analyse : de la RFLP à la PCR et au séquençage

En matière pénale, la méthode d’identification de référence est l’identification par empreinte génétique. Initiée par Sir Alec Jeffreys, en 1983, elle consistait en l’analyse par Southern blot, de polymorphismes de longueur de fragments de restriction (RFLP). L’inconvénient majeur de cette technique étant les grandes quantités d’ADN nécessaires, elle fut rapidement remplacée par la PCR (polymerase chain reaction), méthode d’amplification de l’ADN in vitro. L’utilisation de la PCR en criminalistique décupla les capacités d’analyse, permettant d’obtenir des empreintes génétiques à partir de traces contenant peu d’ADN, ou de l’ADN dégradé.

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Depuis près de 30 ans, les variations génétiques recherchées concernent les microsatellites, désignés par l’acronyme STR (short tandem repeats), des séquences courtes de 2 à 6 paires nucléotidiques répétées jusqu’à plusieurs dizaines de fois. Les STR sont amplifiés par PCR multiplexe à l’aide d’amorces spécifiques dont l’une est couplée à un fluorochrome. Les résultats sont représentés par des pics de fluorescence dont la position correspond à la taille du fragment amplifié. Le pouvoir de discrimination de cette méthode repose sur l’analyse combinée d’une vingtaine de marqueurs STR autosomaux, ce qui permet d’obtenir une probabilité d’apparition d’un profil génétique dans une population de référence extrêmement faible.

Avec les nouvelles méthodes de séquençage (next generation sequencing ou NGS), une révolution technologique est apparue en criminalistique. La grande nouveauté de ces techniques est leur indépendance par rapport aux électrophorèses capillaires et leur capacité à réduire drastiquement la taille des amplicons nécessaires à l’analyse, avantage crucial pour les traces très dégradées. Plusieurs solutions permettent désormais l’analyse d’autres polymorphismes dont les SNP (single nucleotide polymorphism), des variations d’un seul nucléotide. Les SNP sont parfaitement adaptées à la criminalistique pour les échantillons dégradés car la taille des amplicons pour l’analyse des SNP peut se limiter à une cinquantaine de nucléotides.

Validation des profils et limites techniques

La validation des profils génétiques permet d’éliminer les artefacts d’analyse pour ne garder que les pics correspondant aux allèles présents dans la trace biologique. Si les marqueurs STR sont polymorphes, le nombre d’allèles pour chacun est relativement faible et sont partagés par une partie de la population. La validation des profils génétiques peut être sérieusement compliquée lors de l’analyse d’échantillons biologiques complexes. Il n’est donc pas surprenant qu’un grand nombre de profils génétiques analysés en génétique criminalistique soient des profils partiels pour lesquels un ou plusieurs marqueurs examinés ne peuvent pas être pris en compte.

La dégradation de l’ADN explique en partie ce phénomène : la dégradation peut affecter sélectivement l’allèle le plus grand chez un individu hétérozygote, c’est ce que l’on appelle un « drop-out ». Le risque majeur de ce biais est la transmission au fichier d’un profil génétique issu d’une trace qui soit erroné. Une correspondance peut être établie par le fichier en présence d’un seul marqueur erroné, mais aucun rapprochement ne sera accepté si le nombre de marqueurs mal interprétés est supérieur. Dans ce cas, l’expert peut décider de rejeter l’un ou plusieurs des marqueurs et transmettre néanmoins le profil partiel au fichier.

Bases de données et fichiers nationaux : le FNAEG

Depuis 1998, les empreintes génétiques sont répertoriées dans le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques (FNAEG). Le FNAEG permet de centraliser les profils génétiques obtenus à partir des traces biologiques prélevées sur les scènes d’infraction, et ceux des individus mis en cause ou condamnés. Ce fichier, qui compte aujourd’hui plusieurs millions de profils, permet à la police scientifique de comparer l’ADN retrouvé sur une scène de crime et de détecter d’éventuelles correspondances avec des individus déjà enregistrés.

Le profil d’ADN ne contient pas de données nominatives. Il est communiqué sous forme de code alphanumérique. Le FNAEG comporte également un moteur de rapprochement qui permet de proposer des correspondances entre un individu et une trace, des correspondances entre des traces et même des correspondances entre des individus. Lors d’un rapprochement proposé par le fichier, l’expert en charge du dossier effectue une confirmation de la correspondance nécessitant une analyse statistique qui repose sur le calcul de la probabilité que deux individus pris au hasard dans une même population aient le même génotype, le « random match probability ».

Exemples d’apports et affaires résolues

L’ADN a profondément transformé la résolution des enquêtes criminelles, y compris celles restées non élucidées pendant des années. Ainsi, dans l’affaire des disparues aux abords de la gare de Perpignan, en 2014 l’ADN d’un homme retrouvé sur la chaussure de l'une des victimes a été identifié : récemment inscrit dans le FNAEG, il correspondait à celui de Jacques Rançon. À ce jour, trois meurtres ont été élucidés et impliquent deux meurtriers différents. De nombreuses affaires ont également abouti à l’exonération d’innocents, comme l’illustre le cas d’un SDF disculpé grâce à l’analyse de son profil génétique ou les centaines d’exonérations permises par l’Innocence Project aux États-Unis.

Risques, contaminations et limites interprétatives

Si l’analyse de l’infiniment petit permet de grandes avancées dans les enquêtes, elle oblige également les intervenants sur les scènes de crime à redoubler de précautions, afin d’éviter une mauvaise identification d’un profil ADN. Aujourd’hui, « les pollutions sont monstrueuses ». La moindre trace biologique peut désormais être détectée, rendant le risque de contamination plus élevé que jamais. François Daoust évoque le risque de transfert d’ADN, en expliquant que certaines études ont montré qu’un même profil génétique peut être transmis jusqu’à une sixième personne par une chaîne de contacts successifs.

Philippe Esperança rappelle que les analyses ADN ne sont pas des preuves infaillibles : « le profil génétique d’une victime retrouvé sur vous ne signifie pas automatiquement que vous êtes l’agresseur, mais peut juste indiquer qu’à un moment ou un autre, vous avez eu contact avec cette personne ». Selon lui, « l'ADN est comme tous les autres indices ; il n'y en a aucun dont on peut mesurer l'ancienneté ». Ces problématiques ont permis de remettre l’enquête de terrain au cœur du processus d’investigation : « la génétique ne doit pas prendre le pas sur l’enquête mais doit y rester auxiliaire ». L’ADN a été remis « à la même place que tous les autres indices ».

Innovations, intelligence artificielle et limites éthiques

Aujourd’hui, les recherches en sciences forensiques explorent de nouvelles pistes technologiques, comme la détection d’ADN dans l’air ou le recours à l’algorithmie et l’intelligence artificielle pour l’extraction et l’identification des profils génétiques. Selon François Daoust, l’intelligence artificielle pourrait se révéler particulièrement utile pour la microdissection, technique qui consiste à repérer les cellules humaines au microscope et à extraire l’ADN contenu dans leur noyau : « ce que l’œil humain et l’expert font en plusieurs semaines, voire plusieurs mois, l’intelligence artificielle peut le faire en quelques heures ».

Cependant, l’algorithmie « nous promettrait de reconstituer les parties manquantes d’un ADN partiel ou dégradé » mais « le risque avec l’intelligence artificielle, c’est l’extrapolation : elle crée ce qui n’existe pas en se basant sur une probabilité qui n’est pas vérifiée à 100% ». Une telle approche pourrait conduire à créer un ADN susceptible d’incriminer à tort une personne, en ne se basant que sur de la donnée statistique et probabiliste.

Outre ces avancées technologiques prometteuses, la généalogie génétique suscite un vif débat éthique et juridique. Depuis le début des années 2000, aux États-Unis, cette méthode connaît un essor considérable grâce aux bases de données généalogiques commerciales. En France, le recours à la généalogie génétique est formellement interdit, la loi obligeant à analyser uniquement des segments non codants. Pourtant, certaines pratiques de recherche de parentèle ont été encadrées par la loi depuis 2016 après des utilisations ponctuelles autorisées auparavant.

Applications au-delà des enquêtes humaines

L’analyse d’ADN est également employée pour identifier les victimes de catastrophes, localiser des personnes disparues et pour lutter contre les trafics. Il est ainsi possible d’analyser les échantillons d’ADN prélevés sur l’ivoire saisi afin d’identifier la harde et la région géographique dont il provient. L’analyse d’ADN offre un immense potentiel pour identifier avec précision l’essence et l’origine des spécimens de bois saisis, y compris l’arbre individuel, contribuant ainsi à combattre le commerce illicite mondial de bois et le braconnage.

Bonnes pratiques et protocoles

Pour minimiser les risques d’erreur, des protocoles stricts sont respectés lors de la collecte et lors de l’analyse des traces. La conservation des scellés, ainsi que l’évolution des techniques d’extraction et d’amplification de l’ADN, ont permis de retravailler sur des affaires restées non élucidées pendant des années. Auparavant, « il nous fallait presque une mare de sang pour faire un test ADN », aujourd’hui « il suffit du simple contact d’une lèvre sur un verre ou sur un mégot ». Passées ces précautions indispensables, l’ADN est devenu au cours de ces deux dernières décennies le nouvel élément matériel phare de l’enquête policière.

Tableau : étapes clés d’un processus ADN en criminalistique

Étape Action Objectif
Prélèvement Écouvillonnage, scellage Collecter des traces biologiques sans contamination
Extraction Isolation de l'ADN Obtenir l'ADN utilisable
Amplification PCR ou NGS Augmenter la quantité d'ADN pour analyse
Génotypage Analyse STR/SNP Établir le profil génétique
Comparaison FNAEG ou bases internationales Rechercher des correspondances
Interprétation Analyse statistique et expertise Évaluer la force probante

Conclusion : l’ADN, un outil puissant mais encadré

La police scientifique a beaucoup progressé dans le traitement de la trace biologique : dans les méthodes d’analyses, dans l’utilisation de l’ADN mitochondrial et enfin dans l’exploitation et la meilleure interprétation des résultats. L’utilisation et l’exploitation de la preuve par l’ADN sont une discipline complexe, demandant la maîtrise de notions solides en génétique, police scientifique, statistique et éthique. La technique ADN doit être utilisée avec prudence, méthode, rigueur et avec de nombreuses compétences techniques et scientifiques afin d’éviter des erreurs déjà observées par le passé.

L'histoire controversée du test ADN

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