Analyse des scènes de leadership dans House of Cards
Production emblématique de Netflix, la série créée par Beau Willimon est marquée du sceau du nihilisme. Au regard de la vision crépusculaire qu’elle propose du monde politique, House of Cards offre une nouvelle illustration de la polarisation croissante du paysage audiovisuel américain : aux blockbusters hollywoodiens surfant sur la mode des super-héros Marvel, la mission de cultiver la mythologie des Etats-Unis ; aux séries diffusées sur des canaux payants (Deadwood, Sur écoute), la charge de démystifier les idéaux politiques américains.
La série suit les tribulations du cynique Frank Underwood et dresse de Washington un portrait aux accents babyloniens. Qu’ils soient des hommes politiques ou des journalistes, des membres de l’administration ou des lobbyistes, tous les personnages qui évoluent dans les cercles du pouvoir à Washington ont un point commun : ils sont mus par une ambition professionnelle dévorante.
Le couple Underwood : modèle de leadership et de criminalité sans romantisme
Le trait novateur de cette série tient au déplacement qu’elle opère de la figure du couple criminel. Des films noirs et policiers, celle-ci passe avec House of Cards dans le champ du thriller politique. Le couple diabolique que forment Frank et Claire Underwood (Kevin Spacey et Robin Wright) offre une image bien plus glaçante que celle de leurs illustres prédécesseurs mis en scène par Arthur Penn et David Lynch. Non par l’ampleur de leur crime mais parce que leur portrait est dépouillé de tous oripeaux romantiques : à la différence de Bonnie et Clyde et de Sailor et Lula, le pacte criminel qui les lie prend sa source non dans la passion amoureuse mais dans la soif du pouvoir.
Ils scellent leur union dans les complots qu’ils ourdissent. Leur demeure n’est pas un refuge mais un repaire dans lequel la nuit ils mettent au point leurs sombres manigances. L’aura maléfique qui émane de ce couple réside dans leur hubris, dans leur conviction d’appartenir à une caste d’être supérieurs dont l’ambition ne saurait être entravée par une quelconque règle morale.
La facilité avec laquelle ils évincent le Président élu, dont l’intégrité lui est fatale, est révélatrice de la conception machiavélienne de la politique que distille House of Cards selon laquelle la probité et la sincérité ne sont assurément pas les meilleures qualités d’un dirigeant politique.
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Claire Underwood : Lady Macbeth modernisée
Le modèle du personnage de Claire Underwood est Lady Macbeth. Son trait le plus original est sa modernité. C’est une Lady Macbeth féministe : si, au début du récit, elle accepte de se mettre au service de l’ambition politique de son mari, si, dans la lignée de l’héroïne de Shakespeare, elle se borne à être son âme damnée, elle refuse, une fois qu’il est devenu Président, de se contenter de jouir de son succès politique par procuration. Répugnant à rester dans l’ombre, elle réclame sa part de pouvoir.
A vouloir être son égal, elle rallume la guerre des sexes. De partenaires, ils deviennent rivaux. Pour excessive qu’elle soit, leur concurrence n’en est pas moins représentative de la compétition que provoque au sein de l’espace conjugal le besoin de réalisation de soi. A mesure que grandit sa frustration à l’égard de son mari, qu’elle ne supporte plus l’assujettissement auquel la réduit son statut de Première dame, elle s’enferme dans un mutisme glacial.
Frank Underwood : figure du pervers politique et modèle de leadership
L’emploi de la convention théâtrale de l’aparté est la marque distinctive de l’esthétique de House of Cards : si ce procédé permet de prendre la mesure de la duplicité du personnage auquel Kevin Spacey prête ses traits, il a cependant pour effet d’instaurer un mode d’identification pervers. Frank, en confiant à la caméra à l’insu des personnages les machinations qu’il prépare à leurs dépens, crée une connivence malsaine avec le spectateur qui, à son corps défendant, se sent complice de ses turpitudes.
La figure du pervers dont les auteurs se sont inspirées est bien entendu celle de Richard III : sa décision, après avoir subi une injustice, d’éliminer un à un ses adversaires, sa joie à faire le mal, son pouvoir de séduction, son hypocrisie, tout, dans son comportement, renvoie au personnage de la tragédie de Shakespeare.
La leçon d'Underwood est claire : dans le jeu du pouvoir, les échecs ne sont pas une option. Sa conception de l’exercice du pouvoir est guidée par un principe absolu de réussite individuelle, d’accès et de maintien au pouvoir. Pour lui le leadership est un sport de combat : sa philosophie est simple : le pouvoir n'est pas un moyen pour atteindre une fin; le pouvoir est la fin en soi.
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Scènes clés illustrant le leadership underwoodien
- La scène d’ouverture voulue par les showrunners pour marquer le caractère du cynique Frank Underwood : on y voit le politicien abréger les souffrances d’un chien à mains nues, tout en s’adressant face caméra au téléspectateur - ce qui deviendra sa marque de fabrique.
- La scène la plus choquante de la saison 2 : l’assassinat de la journaliste Zoe Barnes, un exemple extrême de la brutalité instrumentalisée au service d’un objectif politique.
- Le climax de la saison 4 : la tentative d’assassinat contre le Président et la séquence finale montrant l’assassinat en direct d’un otage américain tandis que la caméra s’arrête sur les visages impassibles du Président et de la Première Dame.
- La scène où Kevin Spacey, au milieu d’un discours sur la mort d’une adolescente, s’adresse au spectateur en déclarant qu’il n’est pas de meilleur mode de manipulation que l’expression de bons sentiments - exemple éclatant du caractère démagogique de la parole politique dans la série.
Violence, manipulation et mécanique du leadership
La violence, qu’elle soit sous-entendue ou montrée, a toujours été le carburant du couple Underwood. Dans cet univers politique corrompu, la seule institution qui défende les intérêts des citoyens en traquant les mensonges des politiciens, c’est la presse. C’est à croire que House of Cards s’inscrit dans la filiation de films qui, des Hommes du président à Pentagon Papers en passant par Spotlight, érigent la presse en gardien de la démocratie.
Sous des dehors cyniques, Bill Willimon fait œuvre de moraliste. La vision complotiste du monde politique que distille cette fiction a pour objet non de faire le jeu du populisme mais de mettre en exergue les périls qui menacent la démocratie. En montrant l’étendue de l’emprise de la NSA et le développement des techniques de manipulation électorale sur Internet, l’auteur entend alerter sur le danger que représentent les nouvelles technologies pour l’avenir de la démocratie.
Washington comme personnage et terrain de leadership
Comme en témoigne le générique dont l’objet est de présenter les différentes facettes de la capitale fédérale, l’ambition que poursuit Bill Willimon est d’élever la ville de Washington au rang de personnage et, ainsi, de montrer le vrai visage du foyer de la démocratie américaine. Dans cet univers où tous les protagonistes se livrent à une compétition féroce, dans cette atmosphère de conspiration permanente, la survie de chacun dépend de sa capacité à passer des alliances fondées sur des intérêts réciproques.
La fragilité de ce mode de relation dont l’unique objet est la poursuite d’un intérêt personnel, la crainte d’être victime d’un revirement d’alliance, la peur d’être l’objet d’une manipulation créent un climat de suspicion généralisé qui plonge l’ensemble des personnages dans une profonde insécurité.
Leçons de leadership - entre efficacité et danger moral
On peut aussi voir dans cette grande série télé une longue et très précise définition du leadership selon les préceptes qu’Underwood nous décrit face caméra. Pour Emmanuel Taïeb, Professeur des Universités en Science politique à Sciences Po Lyon et Membre de l’Institut Universitaire de France, qui signe un livre consacré à cette série américaine au succès international, House of Cards nous plonge dans un univers machiavelien où, dit-il, « seul compte le triomphe de quelques-uns, et où la destruction des autres est une option possible. »
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Les méthodes expéditives d'Underwood se révèlent en effet diablement efficaces. Voilà quelqu’un dont on peut dire qu’il est compétent, tout se passant comme si la série lui donnait finalement raison : « Les américains ne savent pas ce qu’il leur faut » Mais lui, si. Il sait ce dont ils ont besoin. Et le prix à payer c’est au fond la brutalité de son autoritarisme.
Cinq leçons extrêmes tirées du personnage
- Construire un réseau qui travaille pour vous - Franck Underwood connaît les règles du jeu. Il passe du temps à manoeuvrer pour que les personnes autour de lui l'aident à atteindre ses objectifs, quel qu'en soit le coût.
- Comprendre les forces et les faiblesses des autres - Il sait utiliser à bon escient les motivations des autres, toujours dans son propre intérêt.
- Ne pas se mettre à dos un allié potentiel - La diplomatie est au cœur de la politique et Underwood sait naviguer dans ces eaux troubles sans oublier son objectif à long terme.
- Toujours avoir un plan B - Même quand il semble dos au mur, il garde toujours le contrôle et un coup d'avance par sa capacité à changer de stratégie.
- Garder en tête l'objectif final - Depuis le début de la série, Underwood s'est fixé un objectif : devenir Président des Etats-Unis. Toutes ses actions et ses calculs sont orientés vers ce but ultime.
La série n’est pas un manuel éthique : au final, ce n’est pas un manuel de conduite efficace que cette série donne à voir, mais, pour l’ambivalent plaisir du spectateur, les risques d’un leadership livré à son ambition pure. La question qui reste en suspens ici est celle de l’hubris, du leader qui n’exerce plus d’autorité à l’égard de lui-même.
House Of Cards - Extrait - Monologue Frank - La difference entre l'argent et le pouvoir
Conséquences dramatiques et symboliques des scènes de leadership
La mort de Frank Underwood est révélée au début de la saison 6, qui se déroule après les événements de la saison 5. Claire Underwood devient présidente après la démission de Frank Underwood de la présidence dans la saison 5. La série se termine avec Claire Underwood en tant que présidente, consolidant son pouvoir et éliminant ses ennemis.
Que la parole politique se déploie dans l’ombre des coulisses du Congrès ou à l’inverse sous les sunlights des plateaux télévisés mais jamais dans l’enceinte sacrée du Capitole, met en lumière la déconnexion entre les électeurs et leurs représentants. Le trait le plus inquiétant de ce tableau sinistre des mœurs politiques américaines est la disparition de la notion de bien commun sacrifiée sur l’autel d’intérêts particuliers.
| Aspect | Manifestation dans la série | Implication pour le leadership |
|---|---|---|
| Violence et intimidation | Meurtres (Zoe), agressions, menaces | Instrumentalisation du pouvoir par la peur |
| Manipulation médiatique | Discours démagogiques, apartés face caméra | Création d’une connivence malsaine avec l’audience |
| Réseaux et alliances | Usage de collaborateurs comme ressources | Leadership fondé sur l’utilitarisme relationnel |
| Moralité publique | Démystification de la présidence | Perte de confiance dans les institutions |
Réflexion finale (non intitulée comme « conclusion»)
La série peut faire penser à un « refuge fictionnel » en effet dans une Amérique sujette aujourd’hui au trumpisme. Mais une autre clé de lecture se fait jour, car l’on pourrait aussi voir dans cette grande série télé une longue et très précise définition du leadership selon les préceptes qu’Underwood nous décrit face caméra. Un collaborateur est d’ailleurs toujours pour Francis un actif, une ressource, qui n’a de sens que s'il ou elle peut lui être effectivement utile.
En se basant sur les manœuvres habiles du vice-président prêt à tout, la série propose des stratégies - parfois reprises sous forme de « leçons » dans la presse managériale - qui interrogent notre complicité de spectateurs et l’ambiguïté des électeurs contemporains : que voulons-nous au juste lorsque nous élisons un individu, qu’il soit bon ou qu’il soit efficace ?
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