Artisanat des tranchées : sculptures de chiens et objets de la Première Guerre mondiale
Apparue durant la Première Guerre mondiale, l’expression « artisanat de tranchée » (trench art en anglais) désigne le fait de transformer des matériaux liés à un conflit armé, et généralement ramassés sur le champ de bataille, en objets usuels ou symboliques. Dès la fin du XVIIIe siècle, des exemples de souvenirs fabriqués par des soldats en guerre existent. Cependant, c’est au cours de la Grande Guerre que l’artisanat de tranchée se développe massivement.
Au départ très spontané, l’artisanat de tranchée prit rapidement beaucoup d’ampleur. La durée du conflit et les longues phases d’attente des soldats entre les combats expliquent en grande partie ce phénomène qui touche aussi bien les militaires que les civils. Ce phénomène s’explique par le recours à la guerre de position enterrée, qui offre de longues phases d’attente entre les combats. D’où le terme artisanat « de tranchée » adopté dès les premiers mois du conflit.
Matériaux, techniques et lieux de fabrication
La Première Guerre mondiale est une guerre industrialisée, où l’artillerie occupe une place importante. Ainsi, la majeure partie des matériaux récupérés sur le champ de bataille sont faits de métal : douilles, fragments et ceinture d’obus, balles, grenades, etc. Les productions artisanales de soldats s’en composent massivement, à travers un large registre d’objets comme des vases, des coupe-papiers, des encriers, et autres briquets et miniatures en tout genre.
Les matériaux périssables ou naturels, comme le bois, l’os ou encore la pierre, sont plus rares. Les étapes de la transformation des matériaux sont nombreuses : découpe, déformation plastique par martelage à chaud ou à froid, fonte de métaux, soudure et gravure (qui peut se faire également hors de la zone d’« atelier »). Ces opérations impliquent la maîtrise d’un important savoir-faire chez les soldats qui les accomplissent.
Les activités se font essentiellement dans des ateliers éphémères, installés parfois dans les baraques de soldats où ils dorment. De toute évidence, l’artisanat de guerre s’effectuait lorsque le soldat était en repos, en deuxième ligne (appelée aussi ligne intermédiaire) ou en arrière front, à quelques kilomètres du front.
Lire aussi: Auto-Entrepreneur Artisan: Guide Complet
Indices archéologiques
Les fouilles archéologiques de la ZAC Actiparc d’Arras (Pas-de-Calais) réalisées en 2000, suivies par celles menées à Marcilly-sur-Tille (Côte-d’Or) en 2011 ou dans le camp du Borrieswalde (Argonne) en 2015 le confirment. Les traces archéologiques se matérialisent par des rebuts de découpes d’objets récupérés sur le front, majoritairement des douilles et des ceintures d’obus, ou des objets semi-finis, découverts dans des fosses dépotoirs ou dans les coins des baraques de soldats.
La présence d’outils (marteaux, burins, pinces) peut également constituer un indice d’artisanat, même s’ils ne sont pas spécifiques à la fabrication d’objets. De même, associé à d’autres éléments, un foyer doit être considéré comme un indice important. Il peut témoigner de la volonté de procéder à la déformation plastique ou à la fonte de matériaux, parfois effectuées à de très fortes températures (jusqu’à 1 500° C), ainsi qu’à des soudures réalisées à basse température.
Objets produits et fonctions
Sur le front, la fabrication d’objets relevant de l’artisanat de tranchée débute avec le besoin des soldats de s’occuper pendant leur temps libre. Dès que le conflit s’enterre, le temps libre au front sert à décorer, graver et, ainsi, individualiser son équipement réglementaire ou à confectionner de nombreux petits objets utilitaires. D’une part, ceux-ci individualisent leur équipement réglementaire au gré de différentes opérations. De nombreux quarts, pipes, gamelles, gourdes ou casques sont peints ou gravés, se retrouvant ornés d’une grande variété de dessins et d’inscriptions.
D’autre part, les soldats confectionnent eux-mêmes en nombre de petits objets utilitaires qui s’insèrent dans leur quotidien et remplacent l’équipement fourni par l’armée. C’est le cas des couteaux de tranchées, des tabatières, des coupe-papiers ou encore des briquets. Mais le désir de créer un objet unique, pour soi ou la famille, conduit aussi des soldats à des fabrications spontanées et individualisées pouvant prendre la forme de vrais objets d’art. Parmi ceux-ci, on retrouve des vases décorés, des crucifix, des cannes en bois sculptées ou des instruments de musique.
Animaux et représentations : le cas des chiens
Les animaux sont associés au monde militaire depuis très longtemps. Certains sont des mascottes et des compagnons dont la fonction est de stimuler le moral des troupes, tandis que d’autres jouent un rôle actif dans le transport et les communications. Pour cette raison, il n’est donc pas surprenant que des soldats aient voulu représenter des animaux dans leurs travaux d’artisanat liés à la guerre.
Lire aussi: Guide des Métiers d'Art Lucratifs
Les mascottes animales sont un sujet commun dans les représentations peintes. Celles-ci figurent sur les murs des mess, sur les cheminées des navires et souvent même sur les sacs de paquetage personnels. Un marin a orné son sac de paquetage avec l’image de la mascotte de son navire, probablement un chien nommé « Freckles. »
Les chiens ont également joué un rôle particulier dans l’armée de terre. Durant la Seconde Guerre mondiale, la mascotte du Royal Scottish Regiment était un chien saint-bernard. Après sa mort, les soldats lui rendirent hommage en le faisant incinérer et conservant ses cendres dans une urne en argent très ornementée. La commémoration des mascottes et des animaux de compagnie a un but précis : elle sert à célébrer et préserver symboliquement les qualités de loyauté et de dévotion dont les animaux bien traités font le plus souvent preuve.
Il était plutôt rare qu’un régiment fasse empailler un chien ou un cheval entier par un taxidermiste. Mais il eut pourtant l’exemple d’un chien nommé « Paddy. » « Paddy » s’est « joint » à la 4e Ambulance de campagne lors de son entraînement au Parc des expositions de Calgary au début de la Première Guerre mondiale. « Paddy », mascotte de la Première Guerre mondiale. (chien naturalisé, bois, cuir, métal, 1918.). Après une période d’entraînement en Angleterre, l’unité fut envoyée en Belgique et en France, où elle prit part aux batailles de Saint-Éloi, de la Somme, de Vimy, de la cote 70 et de Passchendaele. « Paddy » accompagna l’unité lors de tous ces affrontements. À la fin de la guerre, les hommes de l’unité voulurent ramener « Paddy » au Canada avec eux. Mais sa présence ne fut pas autorisée à bord du navire. Ils furent donc forcés de le faire empailler par un taxidermiste anglais. Cet animal avait une profonde signification pour les membres de l’unité avec laquelle il avait servi.
Valeurs, usages et commercialisation
À l’évidence, l’artisanat de tranchée apparaît comme un support d’investissement personnel et affectif important pour occuper l’esprit du soldat et entretenir leur créativité, alors même qu’il se trouve dans un environnement hostile et inhabituel. Ces artefacts reflètent le besoin de revenir à un geste familier pour le soldat, qui accentue la « fuite de l’esprit » pendant ce moment particulier, sans doute pour le rassurer. Paradoxalement, lorsque ces souvenirs intègrent le foyer des soldats, après la guerre, leur fonction s’inverse. Destinés à rappeler le cocon domestique lors de leur confection pendant la guerre, ces objets, fabriqués avec des engins de mort, s’intègrent dans le foyer comme souvenir de celle-ci.
Lorsque la guerre s’installe dans la durée, l’artisanat de tranchée se répand plus largement au sein des armées. Les productions individuelles des soldats deviennent plus fréquentes, au point que certains, sans talent naturel pour la confection d’objets, s’y essaient spontanément, par influence collective. C’est alors que ces objets prennent une signification plus symbolique lorsque la guerre devient pour les soldats un événement effroyable et inhumain.
Lire aussi: L'Artisanat en Bretagne
Les civils appauvris par la guerre, déplacés ou restés dans la zone de conflit, peuvent notamment améliorer leur vie quotidienne en les vendant : c’est le cas par exemple des populations belges. Dans l’après-guerre, cet objectif lucratif prend plus d’ampleur avec le ramassage massif d’objets de guerre pour nettoyer les champs dévastés et les remettre en culture. Ce matériel de guerre donne lieu à une importante création de souvenirs entre 1918 et 1939, qui surpasse très largement en nombre les productions précédentes tant leur production est semi-industrialisée. Cette commercialisation se maintient grâce au phénomène des pèlerinages sur les champs de bataille.
Expositions et reconnaissance
Durant la Grande Guerre, la production en nombre et précoce (dès 1915) de ces objets donnent lieu à l’organisation de concours et d’expositions dont l’une, intitulée L’art de guerre, se déroule du 22 décembre 1915 au 22 février 1916 dans les salles du Jeu de Paume aux Tuileries. Le but est de valoriser les « glorieux » soldats auprès de la population tout en encadrant la représentation des idéaux de guerre.
Transmission, archives et limites des sources
Aujourd’hui, ces productions artistiques des tranchées nous arrivent dénuées d’attachement particulier de la part des individus qui les ont manipulées. Les sources écrites et photographiques peuvent servir dans l’identification mais elles ne comblent pas le manque d’exemples concrets de vestiges de terrain. Les fouilles archéologiques apportent des renseignements majeurs sur la chaîne opératoire technique de fabrication des objets d’artisanat dont la valeur matérielle et symbolique a d’emblée été reconnue par les sociétés belligérantes.
Il n’existe, en effet, pas de lieu dédié spécifiquement à la fabrication d’objets, mais un ensemble de traces accumulées permet néanmoins de définir un contexte « d’atelier ». Les étapes de la transformation des matériaux réalisées sont nombreuses : découpe, déformation plastique par martelage à chaud ou à froid, fonte de métaux, soudure et gravure (qui peut se faire également hors de la zone d’« atelier »). Ces vestiges constituent des sources d’informations majeures sur la chaîne opératoire technique de fabrication des objets d’artisanat.
Les fouilles archéologiques en action
Tableau : principaux matériaux et objets représentatifs
| Matériaux | Objets représentatifs | Fonction |
|---|---|---|
| Douilles, ceintures d’obus, métal | Vases, coupe-papiers, briquets, miniatures | Décoration, utilitaire, souvenir |
| Bois, os, pierre | Cannes sculptées, instruments, crucifix | Utilitaire, rituel, souvenir |
| Sabot de cheval, taxidermie | Encriers, urnes, mascottes naturalisées | Commémoration, attachement |
Pour aller plus loin
- Si vous souhaitez voir d’autres exemples d’art des tranchées et d’autres objets d’artisanat canadiens liés à la guerre, cliquez ici. Edition E.
- Les eaux-fortes présentées ici appartiennent à un cycle de gravures intitulé « La Guerre » et réalisé par Otto Dix en 1924.
- Au moment où éclate la Première Guerre mondiale, la photographie est encore considérée comme le meilleur moyen de s’approcher de la réalité.
balises: #Artisanat
