Le Financement de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) en France

Le 20 mars 2025, Bercy a accueilli d’intenses discussions sur le financement de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD). Si la question du financement de la BITD est souvent abordée sous l’angle de la souveraineté nationale, elle constitue également une préoccupation pour l’innovation et la compétitivité économique. Ce secteur stratégique, souvent délaissé par les investisseurs en raison de ses spécificités techniques, de son image et de son cadre réglementaire, doit pourtant assurer sa pérennité.

Dans un environnement marqué par une instabilité géopolitique croissante, les enjeux de sécurité et de souveraineté s'imposent comme des priorités nationales. Dans le contexte géopolitique actuel, ces enjeux de souveraineté se sont intensifiés, et le soutien aux entreprises de la BITD est essentiel afin de garantir la solidité et la montée en cadence de l'ensemble de la chaîne. La France, deuxième exportateur mondial dans ce secteur, dispose d'un tissu économique et industriel solide, composé de grands groupes internationaux qui s'appuient sur un écosystème de plus de 4 500 PME et ETI de la BITD, souvent duales, civiles et militaires.

Répartition des exportations françaises d'armement par région

Les Enjeux du Financement de la BITD

Le contexte stratégique avec la perspective de conflits de haute intensité implique une mutation de notre outil de défense. Ce passage à une « économie de guerre » nécessite des investissements pour faire évoluer nos outils de production ou améliorer notre résilience, constituer des stocks d’approvisionnements, réinternaliser en France certaines activités, maintenir un niveau d’innovation élevé, mais aussi accompagner des prospects export. Cependant, faute principalement d’une image favorable, l’industrie de défense souffre d’une difficulté d’accès aux financements privés. Face à cette situation, l’État « keynésien » doit utiliser les leviers que lui permettent ses différents rôles de client, d’investisseur, de régulateur et de stratège pour favoriser et accompagner les évolutions nécessaires.

La capacité de notre industrie de défense à exporter et à créer des alliances au profit de projets en coopération est devenue un axe structurant de son modèle économique. Face aux besoins d’accélération de production et de résilience vis-à-vis des nouvelles menaces et des nouveaux risques, dans un cadre de responsabilisation de l’industrie, la problématique de l’accès aux financements privés devient de plus en plus prégnante. Le développement de nouvelles sources d’approvisionnement, la constitution de stocks stratégiques, la réinternalisation ou relocalisation de certaines activités critiques, la modernisation des outils de production (passage à l’usine 4.0) en sont des exemples significatifs.

Les Difficultés d'Accès aux Financements Privés :

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  • Manque d'image favorable de l'industrie de défense.
  • Dépendance à la commande publique et aux cycles budgétaires.
  • Complexité de la valorisation des actifs immatériels (technologies, brevets).
  • Exigences élevées en matière de délais de production et d'exécution des contrats.
  • Application des critères ESG par les fonds d'investissement.

Economie du guerre, les industriels français de la défense appelés à produire plus

Les Transformations du Secteur et les Nouveaux Défis

En effet, les évolutions récentes du secteur imposent une nouvelle approche industrielle, où la rapidité de production prime désormais sur le triptyque coût-performance-délai. Cette transformation, soulignée par Emmanuel Chiva, délégué général pour l’armement, bouleverse l’ensemble de la chaîne de valeur et pose la question du modèle économique à adopter. L’une des évolutions principales concerne la gestion des stocks.

Aujourd’hui, les tensions géopolitiques et les besoins augmentés des forces armées ont démontré l’intérêt stratégique de disposer de stocks conséquents, notamment pour garantir une réactivité en cas de crise. Heureusement, la notion de performance n’a pas été abandonnée, mais les entreprises doivent désormais trouver un compromis entre rapidité d’exécution, coûts maîtrisés et exigences techniques élevées.

Un autre défi réside dans la transparence et la structuration des commandes. Selon Emmanuel Chiva, il devient essentiel de rendre visibles et accessibles toutes les commandes passées, afin de garantir un ruissellement effectif sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Un financement efficace ne doit pas seulement se concentrer sur les grands industriels, mais également inclure des mécanismes permettant aux entreprises de taille intermédiaire et aux startups d’accéder aux ressources nécessaires pour leur développement.

Sur le plan technologique, les équilibres public-privé et militaire-civil ont également largement évolué. Le secteur de la défense est passé, en matière d’innovation et de nouveaux développements, d’une position de leader dominant dans les années 1950 à une position désormais largement minoritaire face au monde civil. Le défi porte désormais sur la captation puis l’adaptation de ces innovations civiles aux spécificités de la défense, signe d’« une forme de bascule du temps des spin-off vers celui des spin-in qu’il est nécessaire d’accompagner.

Le Rôle de l'État et des Acteurs Financiers

L’État est avant tout client, l’industrie de défense étant la première bénéficiaire de la commande publique malgré un contexte budgétaire qui reste contraint, mais également actionnaire et stratège. Depuis une dizaine d’années et particulièrement depuis les crises récentes qui ont impacté le tissu économique français et généré une prise de conscience des enjeux de souveraineté, l’action de l’État vise à se renforcer par la mise en œuvre d’instruments variés.

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Afin de répondre de manière rapide et pragmatique aux besoins des entreprises, Arkéa Banque Entreprises et Institutionnels et Bpifrance lancent Avance Défense +, une solution de financement destinée aux PME et ETI qui conçoivent et produisent des équipements de défense. Grâce à une enveloppe de 500 M€ financée à parts égales par Arkéa Banque Entreprises & Institutionnels et Bpifrance, ce dispositif dédié apporte une solution concrète pour financer et sécuriser le cycle d'exploitation des acteurs de la BITD. L'offre Avance Défense + d'Arkéa Banque Entreprises et Institutionnels et Bpifrance offre aux entreprises donneurs d'ordres la possibilité de régler leurs fournisseurs par anticipation, avant la date d'échéance contractuelle de la facture, grâce à un crédit de trésorerie dédié.

Arkéa Banque Entreprises et Institutionnels et Bpifrance lancent Avance Défense +

De façon plus générale, depuis les années 1990, l’État utilise de façon ciblée sa capacité d’investissement en capital pour garder dans son giron ou soutenir des entreprises jugées stratégiques. Créé il y a tout juste 10 ans, Bpifrance est un outil dynamique permettant à l’État d’adapter plus rapidement son action et de générer un effet de levier vis-à-vis de l’investissement privé. C’est dans ce cadre que le fonds d’investissement souverain Definvest, géré par Bpifrance et doté de 100 M € sur 5 ans, a été créé en 2018 afin de prendre des participations minoritaires dans des entreprises de la BITD jugées critiques ou innovantes.

L’État peut également être initiateur de fonds d’investissement public-privé destinés à accompagner et à soutenir des filières industrielles en renforçant les fonds propres des PME et ETI stratégiques pour la filière et en accompagnant la consolidation du secteur. Ce type d’initiative permet d’irriguer le secteur de la défense mais reste trop rare et limité aux secteurs duaux.

Les Initiatives et les Perspectives d'Avenir

Conscient de cette insuffisance, l’État a annoncé le 20 mars 2025 la création d’un nouveau fonds evergreen, « Bpifrance Défense », doté d’un objectif de 450 millions d’euros. Ce fonds permettra aux particuliers d’investir dans la BITD à partir de 500 euros, via des produits d’assurance-vie ou des placements directs, pour une durée minimale de cinq ans.

En parallèle, le financement de l’industrie de défense mobilise fortement les acteurs publics et privés. Les fonds d’investissement en non coté apportent 4 Md€ aux PME et ETI du secteur, principalement via des assureurs. Les membres de France Assureurs totalisent 20 Md€ d’investissements, répartis entre 5 Md€ en placements directs (40% actions, 60% obligations) et 15 Md€ en placements indirects, au profit des groupes français de défense et de l’aéronautique-spatial.

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Si la France veut maintenir une BITD robuste et compétitive face aux défis géopolitiques, elle devra aller au-delà de ces premiers mécanismes en assurant des financements publics stables et suffisants pour soutenir ses PME et ETI stratégiques.

Les Critères ESG et l'Industrie de la Défense

Jusqu’à récemment, l’application des critères ESG dans les stratégies d’investissement a conduit de nombreux fonds à exclure l’industrie de la défense, la plaçant au même niveau que le tabac ou les énergies fossiles, comme une activité prétendument incompatible avec les impératifs de durabilité. Cette approche, largement adoptée par les fonds de pension et gestionnaires d’actifs, a accentué la marginalisation de l’industrie de la défense dans l’investissement privé, au détriment de la souveraineté européenne.

Au niveau national, le label ISR (Investissement Socialement Responsable) permet aux épargnants d’identifier des fonds respectant des critères ESG. Sur le plan européen, l’Autorité Européenne des Marchés Financiers (ESMA) a publié des lignes directrices en 2024, imposant des exclusions sectorielles concernant les armes dites controversées. Sur le même registre, la Banque Européenne d’Investissement (BEI) excluait les entreprises de défense du financement, à l’exception des entreprises duales (civiles et militaires). Cependant, cette politique a été assouplie pour élargir l’éligibilité des financements tout en préservant les conditions de financement.

À vouloir trop normer, on crée des barrières qui pénalisent notre souveraineté et notre compétitivité dans un contexte mondial incertain. Il faut toutefois que les investisseurs soient vigilants et s’appuient sur des due diligence claires, notamment en matière de normes ITAR...

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