La politique économique et entrepreneuriale de Kaïs Saïed en Tunisie : orientations, mesures et impacts

Kaïs Saïed, président de la République tunisienne depuis le 23 octobre 2019, présente une approche singulière de la politique économique et de l'entrepreneuriat qui combine volontarisme nationaliste, priorité aux ressources locales et volonté de lutter contre la corruption et la spéculation. Son action s'inscrit dans un contexte politique très marqué par la crise institutionnelle née du 25 juillet 2021 et par des tensions persistantes avec des acteurs nationaux et internationaux.

Fondements idéologiques et discours économique

Kaïs Saïed estime que la Tunisie a les moyens de s’en sortir sans aide extérieure, a fortiori occidentale. Une idée fondamentale guide sa conception de l’économie : le pays serait riche s’il n’y avait pas la corruption. Quand il prend les pleins pouvoirs après le 25 juillet 2021, Saïed a deux chevaux de bataille en matière économique : lutter contre la contrebande et la spéculation d’une part, et restituer l’argent volé.

Le Président a souligné que l’économie tunisienne doit s’appuyer sur des bases nationales, en priorisant les choix du peuple tunisien et en misant avant tout sur les ressources locales. Le Président a abordé le projet du plan économique et social pour la période 2026-2030, mettant en avant le rôle crucial des conseils locaux, régionaux et des conseils des régions dans l’élaboration des priorités. Enfin, le Président a donné des instructions pour intensifier les efforts en vue de lever les obstacles qui entravent les petites et moyennes entreprises. Il a également insisté sur la finalisation des projets en suspens, dont les financements sont pourtant disponibles. Il a dénoncé les retards non justifiés, affirmant que ces blocages sont souvent le fruit d’interventions délibérées.

Mesures institutionnelles et instruments juridiques

Dès décembre 2020, il a créé une commission pour restituer les fonds détournés par l’ancien régime et dissimulés dans des banques étrangères. Le décret-loi n°2022-13 crée une Commission nationale de la réconciliation pénale et la rattache directement à la présidence de la République. Elle est chargée d’instruire les dossiers de personnes corrompues soit en s’autosaisissant soit à la demande des concernés. L’amnistie est proposée à « toute personne physique ou morale […] qui a accompli des actes pouvant entraîner des infractions économiques et financières » avant 20 mars 2022, qu’elle ait été ou non jugée.

La loi de Finances de 2021 repose sur l’hypothèse phare de l’obtention d’un prêt auprès du Fonds monétaire international (FMI), prélude à d’autres emprunts bilatéraux. La loi comporte des éléments exigés par l’institution de Bretton Woods comme l’accélération de la réduction des subventions sur le carburant. Rappelons que les lois de finances qui revêtent la forme de décret-loi depuis le 25 juillet 2021 sont signées par le président de la République.

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Stratégie vis‑à‑vis des partenaires internationaux et alternatives recherchées

Kaïs Saïed, qui n’a jamais fait mystère de son peu d’intérêt pour la chose économique telle qu’elle est conduite traditionnellement, estime qu’il faut trouver des alternatives au FMI, en regardant davantage vers l’est. Très vite, un acronyme va s’imposer dans les débats : les BRICS. Cette réunion de cinq pays organise des rencontres visant à renforcer la coopération économique entre les membres du groupe et apparaît, pour certains, comme une alternative aux institutions dominées par les Occidentaux (FMI, OCDE…).

Cependant, au-delà des déclarations caricaturales des soutiens du régime, affirmant que le FMI aurait assoupli ses conditions ou que les BRICS accepteraient la Tunisie, aucun de ces pays n’a accordé le moindre prêt à la Tunisie depuis le 25 juillet 2021. Quand les discussions avec le FMI atteignent le point mort en décembre, Saïed accélère la mise en place de la commission de la réconciliation pénale et charge ses membres de « rendre l’argent du peuple » dans un délai de six mois.

Priorité donnée aux PME et aux ressources locales

Le chef de l’État a mis en avant le rôle des conseils locaux, régionaux et des conseils des régions dans l’élaboration des priorités économiques et sociales. Il a donné des instructions pour intensifier les efforts en vue de lever les obstacles qui entravent les petites et moyennes entreprises. Il a également insisté sur la finalisation des projets en suspens, dont les financements sont pourtant disponibles.

C’est peut-être par là qu’il va falloir commencer : relancer l’investissement, la production, l’exportation et la croissance pour se doter des moyens de son ambition. L’ambition est un excellent moteur pour la réussite, encore faut-il s’en donner les moyens, surtout financiers, et c’est ce qui manque le plus aujourd’hui à la Tunisie.

Résultats et limites des politiques économiques

Nous avons déjà vu les premiers résultats de la lutte contre la spéculation. S’agissant de l’argent détourné, Saïed a commencé par insinuer que l’ancien ministre des Finances du gouvernement Mechichi, Ali Koôli, est « parti avec la caisse ». Il a ensuite commandité un audit des dettes contractées durant la décennie postrévolutionnaire pour débusquer d’éventuelles rétrocommissions empochées par les gouvernants de la Tunisie entre 2011 et 2022. Les autorités ont refusé de rendre publiques les conclusions de ce travail.

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La commission bute sur des considérations d’ordre juridique et surtout d’opportunité : outre que les principaux membres de la famille Ben Ali/Trabelsi soient soit à l’étranger soit décédés, peu de personnes ont intérêt à passer un accord avec l’État, d’autant que le délai de dix ans évoqué plus haut est écoulé. Quant aux proches du régime, ils poussent pour des solutions alternatives comme les BRICS, quand ils ne propagent pas des thèses fantaisistes évoquant d’immenses gisements d’hydrocarbures. Cette pensée magique repose sur une paresse intellectuelle.

Conjoncture politique et conséquences sur l’économie

Le 25 juillet 2021, invoquant l'article 80 de la Constitution, Kaïs Saïed limoge le gouvernement Mechichi, annonce la suspension de l'assemblée - dont il lève l'immunité des membres -, la formation d'un nouveau gouvernement - qui sera responsable devant lui - et sa décision de gouverner par décrets ; il indique également qu'il présidera le parquet. Sa décision est critiquée par la plupart des partis, mais il conserve le soutien du Mouvement du peuple.

Quand Kaïs Saïed promet, il ne fait que noyer sa faillite dans une grandiloquence indigeste, selon certains observateurs. L’économie est la plus grosse problématique. Le pays s’enlise dans la crise économique, l’exécutif est tiraillé entre un gouvernement poursuivant sur la voie austéritaire et un président proposant des solutions non-étudiées promettant des lendemains qui chantent et portant une vision complotiste de l’économie.

Effets sur l'environnement des affaires et sur l'entrepreneuriat

Les discours et décisions politiques ont eu des effets ambivalents sur l’environnement des affaires. D’un côté, l’attention portée aux PME, la volonté de lever des obstacles administratifs et d’accélérer la finalisation de projets pourraient favoriser l’entrepreneuriat si les mesures étaient correctement mises en œuvre. De l’autre, l’instabilité politique, les remises en cause institutionnelles et la « verticale du pouvoir » ont créé un climat d’incertitude qui freine l’investissement et la croissance.

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Controverses et critiques

La mise en place de dispositifs tels que la Commission nationale de la réconciliation pénale a suscité des critiques : l’élément phare de cette théorie est sans nul doute la réconciliation pénale, transformée en décret-loi le 20 mars 2022 et considérée par le chef de l’État comme un élément important de la « vraie indépendance du pays ». Mais la commission bute sur des considérations juridiques et d’opportunité et ses résultats concrets restent limités.

Sur le plan judiciaire et des droits de l'homme, la concentration des pouvoirs et la « folie judiciaire » dénoncée par des ONG et des juristes fragilisent la crédibilité des réformes économiques et inquiètent les partenaires internationaux. Human Rights Watch déplorait déjà en 2025 que la verticale du pouvoir tunisienne ait fait de la détention arbitraire la pierre angulaire d’une politique répressive.

Perspectives pour l'entrepreneuriat tunisien

Pour que les promesses présidentielles se traduisent en résultats concrets pour l’écosystème entrepreneurial tunisien, plusieurs conditions sont nécessaires :

  • Relancer l’investissement, la production, l’exportation et la croissance pour se doter des moyens financiers de l’ambition affichée.
  • Assurer la stabilité institutionnelle et juridique afin de réduire l’incertitude et d’attirer les investisseurs.
  • Simplifier les procédures et lever les obstacles administratifs qui entravent les PME, comme l’a demandé le chef de l’État.
  • Rendre publics et transparents les audits et les conclusions des commissions chargées de la restitution des fonds pour restaurer la confiance.
  • Concilier la lutte contre la corruption et les mesures économiques pragmatiques sans recourir à des solutions de court terme qui fragilisent l’État de droit.

Aide aux PME : est ce suffisant?

Tableau récapitulatif : Mesures annoncées et défis

Mesure annoncée Objectif Problèmes/limites observés
Commission pour restituer les fonds détournés Récupérer des ressources pour l’État Conclusions non publiées, difficultés juridiques, peu d'accords conclus
Lutte contre la spéculation et la contrebande Stabiliser les prix, protéger le marché national Résultats initiaux mitigés, mesures ponctuelles
Priorité aux ressources locales et aux PME Relancer production et emploi Obstacles administratifs, manque de financements, climat d’incertitude
Recherche d'alternatives au FMI (BRICS) Réduire la dépendance aux institutions occidentales Aucun prêt concret des BRICS, discours parfois symbolique

Conclusion analytique (sans conclusion formelle)

La politique économique et entrepreneuriale de Kaïs Saïed est marquée par une forte dimension symbolique (priorité aux ressources nationales, lutte contre la corruption, volonté d’indépendance vis‑à‑vis des bailleurs traditionnels), des mesures institutionnelles audacieuses et parfois litigieuses (décret‑lois, commission de réconciliation pénale), ainsi qu’une tension persistante entre volontarisme politique et contraintes économiques réelles. Pour que l’ambition affichée se traduise en développement durable et en dynamisme entrepreneurial, il faudra un retour progressif à la transparence, à la sécurité juridique et à des politiques économiques cohérentes, capables d’attirer investissements et confiance.

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