Les différents types de narrateurs en littérature

Dans un récit, le narrateur ou la narratrice est l'entité qui se charge de la narration, c'est-à-dire l'énonciation ou la rédaction du récit. Concrètement, le narrateur est celui ou celle qui raconte l'histoire. Il peut être réel ou fictif. Toutefois, le narrateur est bien la voix par qui le récit nous est raconté. Il ne faut pas le confondre avec l'auteur, qui est celui ou celle qui écrit le livre.

Le rôle du narrateur : le narrateur d’une histoire est celui qui organise le récit. C’est donc lui qui décide de l’ordre dans lequel le lecteur apprendra certaines informations ou suivra les événements. Lorsqu’on détermine le type de narrateur d’une histoire, il ne faut pas tenir compte des dialogues. En effet, les dialogues sont des paroles rapportées qui ne sont pas nécessairement dites par le narrateur au moment où il raconte l’histoire.

Distinctions théoriques fondamentales

À la suite de Gérard Genette dans Figures III, on distingue souvent différents types de narrateurs en fonction de leur relation à l'histoire racontée. Deux oppositions principales structurent cette typologie : le niveau narratif (extradiégétique / intradiégétique) et la relation à la diégèse (hétérodiégétique / homodiégétique).

Niveau narratif : extradiégétique / intradiégétique

La distinction permet de rendre compte des cas d'enchâssement des récits (lorsqu'un personnage dont on racontait l'histoire prend la parole et commence à raconter une autre histoire). Le narrateur extradiégétique est un narrateur de premier niveau, qui ne fait pas l'objet d'un récit (c'est le cas d'Homère racontant les aventures d'Ulysse dans L'Odyssée, ou encore du narrateur du Dernier jour d'un condamné). Le narrateur intradiégétique en revanche est un « individu raconté ». C'est typiquement un personnage de récit qui se met à raconter un récit enchâssé.

Relation à la diégèse : hétérodiégétique / homodiégétique

Le narrateur hétérodiégétique n'est pas présent dans l'univers spatio-temporel de l'histoire qu'il raconte ; il est absent de la diégèse. Ainsi, Shéhérazade n'apparaît jamais dans la distribution des récits qu'elle fait, et de ce fait, elle est une narratrice hétérodiégétique. Le narrateur homodiégétique est présent comme personnage (principal ou secondaire) dans l'univers spatio-temporel de l'histoire qu'il raconte. Ainsi, Ulysse raconte plusieurs fois au cours de l'Odyssée ses tribulations antérieures, sous la forme de récits où il a le premier rôle. Si ce narrateur est le héros de son récit, il peut aussi être appelé narrateur autodiégétique.

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La focalisation : points de vue et accès à l'intériorité

La focalisation, aussi appelée point de vue narratif, renvoie à la manière dont les informations sont présentées au lecteur dans un récit. On distingue classiquement la focalisation externe, la focalisation interne et la focalisation zéro (omnisciente).

Focalisation externe

La focalisation externe où le narrateur voit la scène de l'extérieur et n'a pas accès à la subjectivité des personnages. Le statut externe est caractérisé par l'emploi de la 3e personne, il implique un narrateur externe à l'histoire. Le narrateur externe s'apparente un peu à un réalisateur de cinéma qui filme ses personnages, sans pouvoir commenter ce que pensent ces derniers. Il raconte l'histoire comme une caméra, mais ne sait pas tout des pensées des personnages. Ses descriptions resteront donc assez neutres.

Focalisation interne

Le statut interne est caractérisé par l'emploi de la première personne, il implique un personnage narrateur interne à l'histoire. La narration à la première personne correspond aux histoires que le protagoniste a lui-même vécues ou dont il a été témoin. Le narrateur interne adopte un point de vue interne (focalisation interne) sur l'histoire. Il raconte une histoire dont il fait partie. Il partage avec le lecteur ses propres perceptions, sentiments et réflexions à propos des aventures auxquelles il participe. Cela implique qu'il ne connaît rien de la pensée des autres personnages et que tout est vu à travers son regard.

Le fait que le narrateur interne soit un personnage du récit n'implique pas forcément que la narration se fasse à la première personne (exemple : dans Pierre et Jean de Maupassant, la narration décrit la vision que Pierre a des hommes et des femmes sur la plage de Trouville ; le point de vue est celui de Pierre, personnage, donc interne, mais tout est narré à la troisième personne).

Focalisation zéro / omnisciente

Avec un narrateur omniscient, le récit est conté par un narrateur extérieur, une sorte de voix-off différente du personnage principal et qui, comme le nom « omniscient » l’indique, sait tout. Il sait ce que pensent et font tous les personnages, voire la fin de l’histoire. C’est donc, normalement, un narrateur extradiégétique ou hétérodiégétique. Le narrateur omniscient en sait ainsi plus que les personnages, et peut même révéler à l’avance au lecteur ce qu'ils vont faire. Ce procédé de narration est assez courant dans les romans, et notamment dans les romans classiques : Le Père Goriot d'Honoré de Balzac, Germinal d'Émile Zola, Pierre et Jean de Guy de Maupassant.

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Fiabilité du narrateur

Le narrateur véridique (alias narrateur fiable) : qu'il soit omniscient, interne, ou externe, on peut suivre son récit sans le remettre en question. Le narrateur non fiable (alias narrateur douteux, narrateur incertain), notion créée en anglais sous le nom d'unreliable narrator : interne ou externe, sa crédibilité est jugée compromise pour diverses raisons et on est amené à mettre en doute tout ou partie de son récit ; ce peut être d'emblée (le ton du narrateur semble dissimulateur, paranoïaque, ignorant, etc.), petit à petit (le lecteur constate que le narrateur se contredit, dissimule, évoque des choses improbables ou hallucinatoires, etc.), ou à la fin du récit (le narrateur se révèle avoir tout inventé, être un fou dans un asile, se réveiller d'un rêve, etc.).

Variantes pratiques et choix de narration

Se contenter de choisir la solution qui nous vient à l’esprit en premier n’est pas toujours efficace. Qui raconte votre histoire et comment ? Est-ce vous, l’auteur, qui vous adressez directement au lecteur ? Est-ce le protagoniste ? Voici la première question à vous poser pour distinguer les types de narration. Déterminer l’identité du narrateur est une chose. La deuxième est de choisir à qui il s’adresse et comment. Parle-t-il directement au lecteur ou bien à un autre personnage ?

La représentation, c’est ce qu’on observe dans une pièce de théâtre classique : les personnages (et les comédiens) jouent leur histoire comme s’il n’y avait pas de public face à eux. À l’inverse, la présentation met les pieds dans le plat. Les personnages brisent le fameux quatrième mur et s’adressent directement au public. Dans un roman, cela correspond à l’auteur qui parle à son lecteur, soit directement, soit par la voix d’un narrateur omniscient.

Les autres usages sont possibles (Tu, Vous, Nous ou Ils/Elles), mais bien plus inhabituels, donc risqués. Ils peuvent être utilisés ponctuellement et auront pour impact de surprendre le lecteur, voire de le déranger, en tout cas de créer une atmosphère très particulière.

Mémoires et autofiction

Les mémoires, où le personnage raconte sa propre histoire au lecteur ou à un autre personnage (et où le lecteur feint de croire qu’il a une mémoire exacte de tout ce qui lui est arrivé dans sa vie). Ce type d’histoire implique de créer deux versions du personnage : celui du présent, qui est figé, et celui du passé qui évolue. Le souci avec les mémoires, c’est que le lecteur sait d’avance que le narrateur va survivre pour raconter sa vie, ce qui enlève un peu de tension, sauf si le conflit principal de l’histoire ne pèse pas sur la vie du personnage, mais par exemple sur la préservation d’autres personnes, de son environnement ou de valeurs et de principes particuliers.

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Aspects pratiques pour l'écrivain

Une fois qu’un mode de narration est choisi, il est essentiel de s’y tenir pour ne pas dérouter le lecteur et le faire sortir du récit. Tout d’abord, il est possible d’alterner les personnages de point de vue. G.R.R. Martin le fait très bien dans Le Trône de Fer, où chaque chapitre s’ouvre avec le nom du personnage sur lequel la narration sera focalisée. Avec cette technique, il est important que les points de vue de chaque personnage soient bien distincts, soit par leur situation, soit par leur voix propre.

Une autre méthode, au lieu de l’alternance systématique, consiste à employer des petits interludes qui utilisent une narration différente de la narration principale. C’est aussi la technique utilisée dans certains romans où de courts interludes montrent des discussions entre des personnages par le biais de messages courts. Enfin, la troisième solution consiste à utiliser une narration distincte pour le prologue ou l’épilogue de l’histoire, comme le faisait Harry Potter à l’école des sorciers.

Dans tous les cas, par pitié, ne mettez pas de passé simple dans vos dialogues. En français, le temps de la narration est traditionnellement le passé, c’est-à-dire le passé simple et l’imparfait. Depuis quelques années et en particulier avec l’essor de la littérature Young Adult, le présent est de plus en plus populaire. C’est un temps plus immersif, qui permet de garder le suspense sur le fait de savoir si le protagoniste va survivre ou non, notamment dans une narration à la première personne.

Polyphonie et narrateurs multiples

La polyphonie n'est autre qu'un événement ou une histoire racontée par plusieurs voix. Cela implique différents points de vue, et différents narrateurs. On rapproche souvent le roman polyphonique du roman choral. Plusieurs narrateurs dans une même histoire permettent d'offrir des visions complémentaires, contradictoires ou partiales d'un même événement.

Critiques et limites de la narratologie classique

Les deux oppositions proposées par Genette engagent la notion de personne grammaticale, un peu floue lorsqu'elle est appliquée au récit : pour Genette, qui s'inspire de l'interprétation par Tzvetan Todorov de la distinction faite par Benveniste entre énonciation historique et énonciation de discours, toute prise de parole implique nécessairement un locuteur, c'est-à-dire un individu qui assume le rôle du je, quand bien même le mot « je » ne serait pas utilisé dans le texte du récit. C'est sur ce point que se cristallisent un certain nombre de critiques à l'égard de Genette, et plus généralement à l'égard de la narratologie classique.

Alors que pour Tzvetan Todorov et Gérard Genette, un récit est d'abord un discours particulier, qui peut ensuite impliquer des discours rapportés, Émile Benveniste distinguait deux modes d'énonciation distincts. D'autres théories concurrentes, reprenant l'idée d'une énonciation historique de Benveniste, suggèrent qu'il peut y avoir des récits sans narrateur (ces récits sont produits d'abord par leurs auteurs mais peuvent construire, dans le cas de récits à la première personne, des narrateurs), qui se racontent eux-mêmes.

Exemples littéraires et repères

Le roman commence par des lettres de l'explorateur Robert Walton adressées à sa sœur, où il raconte comment il a recueilli Victor Frankenstein : c’est le cas dans Frankenstein, de Mary Shelley. Dans les romans portant sur les aventures de Sherlock Holmes, la personne qui a écrit l'histoire, donc l'auteur, est Arthur Conan Doyle. Cependant, le Dr Watson est le narrateur de l'histoire, soit la personne fictive qui raconte les évènements. À titre d'exemple, dans L'Étranger, le narrateur est Meursault, tandis que l'auteur est Albert Camus. Homère racontant les aventures d'Ulysse dans L'Odyssée illustre le narrateur extradiégétique et Ulysse lui‑même exemplifie la homodiégèse quand il raconte ses propres tribulations.

Quelques formules narratives classiques signalent le type de focalisation : « Il était loin de se douter que… » est un marqueur classique de la narration anticipatrice, et l'usage de la 1re personne signale souvent une focalisation interne tandis que la 3e personne peut renvoyer à une focalisation externe ou omnisciente selon l'accès à l'intériorité fourni par le narrateur.

Tableau synthétique des principaux types

Type Statut Personnes/Pronoms Accès à l'intériorité
Narrateur omniscient Extradiegétique / hétérodiégétique fréquent Il, elle, ils, elles Accès complet (pensées de tous)
Narrateur interne (personnage) Homodiégétique / intradiégétique possible Je (souvent) Accès limité à sa propre subjectivité
Narrateur externe Extradiegétique Il, elle, ils, elles Accès limité, observateur comme une caméra

COMPRENDRE LES POINTS DE VUE NARRATIFS (interne, externe, omniscient).

Les narrateurs personnages font partie de l’histoire. Ils la racontent donc principalement à la 1re personne et ne peuvent partager avec certitude que ce qu’ils perçoivent et ressentent. Le narrateur personnage principal est, comme son nom l’indique, le personnage principal de l’histoire. Le narrateur personnage témoin est un personnage secondaire de l’histoire, c’est pour cela qu’on dit qu’il est témoin des évènements.

Le narrateur omniscient, contrairement aux narrateurs personnages, ne fait pas partie de l’histoire. Le narrateur omniscient raconte le récit à la 3e personne. Il a accès à toutes les connaissances et à l’intériorité de tous les personnages. Il peut se déplacer comme bon lui semble dans l'espace et le temps, et a accès au passé, au présent et au futur des personnages.

Enfin, chaque choix narratif apporte des avantages et des contraintes : proximité et subjectivité avec la première personne, neutralité et distance avec la focalisation externe, panoramique et commentaires avec l'omniscience. Choisir le narrateur, c’est donc déterminer non seulement qui raconte, mais aussi ce que le lecteur saura, comment il le saura, et quel ton prendra le récit.

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