Littérature française et homosexualité : analyse historique et enjeux littéraires
De l'aube du vingtième siècle jusqu'aux années cinquante (ou encore de A. Gide et M. Proust à J. Genet), apparaît un véritable discours sur l'homosexualité dans la littérature française. Il contribue d'abord à imposer un modèle social de l'homosexuel (l'efféminé) qui survit encore aujourd'hui. Ensuite, à travers les romans populaires notamment, il balise les principales étapes de sa destinée terrestre et les éclaire presque toujours d'une lumière tragique.
Une telle représentation de la "condition homosexuelle", peut-être parce que très conventionnelle, s'est accompagnée d'une originalité surprenante au plan purement littéraire. Victimes de la censure ou encore de l'autocensure, nombre des écrivains concernés ont élaboré, au niveau symbolique, une sorte de "mystique" du désir homosexuel. De même, ils ont volontiers utilisé certaines techniques d'expression (transposition, suggestion...), qui ont renouvelé les possibilités du langage.
Présences anciennes et continuité historique
A y regarder de plus près pourtant, bien que passée obstinément sous silence par tous les manuels scolaires se targuant de présenter la littérature des classiques grecs à nos jours, l'homosexualité est présente dans les textes dès l'Antiquité. Si Le Banquet de Platon et le Satyricon de Pétrone comptent parmi les oeuvres les plus connues, il conviendrait, certes au mépris des frontières entre genres littéraires, de faire figurer à leurs côtés les Epigrammes érotiques de Martial.
Plus tard, en Occident, il faudrait ajouter, entre autres, les poèmes homosexuels de François Villon. Ce que l'on ignore souvent, c'est la multitude de poètes du domaine juif et arabo-musulman inspirés par la beauté des garçons. Abou Nawas au IXème siècle est sans doute le nom le plus connu mais c'est surtout au XIème siècle que l'on assiste dans la poésie galante andalouse de langue arabe à une éclosion du genre.
Il était difficile d'être exhaustif pour le Moyen-Âge, cela devient parfaitement impossible pour les siècles suivants. On peut citer parmi les écrivains homosexuels l'Anglais Christopher Marlowe (Edouard II) (XVIème siècle), le Français Théophile de Viau (XVIIème siècle), forcé de se convertir au catholicisme et de vivre caché en raison de ses moeurs.
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XIXe siècle : monstruosité, décadence et procès
Au XIXème siècle, les personnages littéraires homosexuels - encore rares - ne sont pas l'apanage d'écrivains homosexuels, que l'on songe à Vautrin chez Balzac ou aux lesbiennes de Baudelaire, toutefois les penchants homosexuels d'écrivains comme Oscar Wilde ou Verlaine ne sont un mystère pour personne. Balzac était obligé de peindre un homosexuel sous une apparence monstrueuse. Huysmans, également. La censure n’aurait jamais admis qu’ils donnent une image favorable de l’homosexualité.
Un scandale éclatait en France en 1876. Le comte de Germiny, marié, père de trois enfants, l’un des chefs du parti royaliste, était surpris par la police dans un urinoir des Champs-Élysées avec un gigolo âgé d’à peine dix-huit ans. Un scandale terrible. Germiny se retrouvait devant un tribunal pour outrages aux mœurs et excitation de mineurs à la débauche, condamné à trois mois de prison, vomi par son parti, exclu de toute société respectable.
Oscar Wilde publiait Le Portrait de Dorian Gray en 1891. Wilde fut condamné à deux ans de travaux forcés. Wilde avait été le premier grand écrivain moderne à affirmer son homosexualité, à son corps défendant, à la suite d’un procès épouvantable. Gide l’avait affirmée à son tour, volontairement, en toute connaissance de cause.
XXe siècle : libération de la parole, littérature homosexuelle et auto-censure
Ce qui est nouveau au XXème siècle, ce n'est donc pas la présence de l'homosexualité dans la littérature mais l'évolution du regard porté dans la littérature sur l'homosexualité. L'homosexuel n'est plus systématiquement réduit à ses rôles classiques de débauché, de démon ou de victime. Son orientation sexuelle ne prête plus également forcément à rire.
Ce qui est à proprement parler révolutionnaire, c'est surtout l'émergence d'une « littérature homosexuelle » se revendiquant comme telle, s'affirmant avec fierté, écrite par des hommes et des femmes ayant fait de leur « différence » ou de leur « sensibilité » la matière, parfois unique, de leur écriture. Dans le sillage de cette littérature sont nées des librairies destinées avant tout à ceux qui se nomment aujourd'hui « gays », « lesbiennes », « bi » ou « transgenres » et des maisons d'édition décidant de s'emparer du créneau.
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Cette libération de la parole homosexuelle dans l'écriture a fait surgir un certain nombre de questions à bien des égards stimulantes pour une réflexion plus générale sur la littérature. La littérature homosexuelle n'offre-t-elle pas précisément l'exemple d'une influence possible de l'écriture sur l'évolution de la société ? C'est, en effet, le film tiré du roman de Roger Peyrefitte, Les Amitiés particulières (1943), qui réunit le 21 janvier 1975 devant l'émission Les dossiers de l'écran 19 millions de spectateurs.
Il convient bien sûr de ne pas verser dans la naïveté et de ne pas oublier que l'homophobie n'a pas disparu. On peut toutefois légitimement supposer qu'elle est aujourd'hui, dans les sociétés occidentales, devenue l'expression d'un discours minoritaire mais néanmoins violent.
Figures majeures et débats littéraires
André Gide, dans Corydon, aura combattu pour que l'homosexualité ne fasse pas de l'homme un « contrebandier » de la cité, réprouvé aux yeux du monde comme un rebut de la morale. Et par-dessus tout, transperce une joie de vivre et d'assumer son individualité telle qu'elle est.
Proust a accordé une importance capitale au secret. Sans secret à déchiffrer, il n'y a pas d'intrigue. Le secret créait une école du roman dont Proust n'a jamais voulu se détacher. Genet, lui, n'hésitait pas à faire paraître de son vivant des œuvres célébrant un homoérotisme placé sous le signe des voyous et des garçons des rues. Peu d'écrivains ont fait autant pour la reconnaissance d'une véritable culture homosexuelle et queer que Jean Genet.
Le roman de James Baldwin, La chambre de Giovanni, met en scène la crise de conscience de David, déchiré entre sa fiancée et son amant, entre son désir réel et sa crainte de ne pas se conformer aux codes de la société. Baldwin analyse avec subtilité la profonde détresse psychologique de son héros, un homme qui ne peut ni aimer ni s’aimer.
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Marguerite Radclyffe Hall publiait Le puits de solitude en 1928, véritable plaidoyer en faveur de l'homosexualité qui fit scandale et fut interdit à Londres, mais demeure aujourd'hui une référence littéraire reconnue.
Autocensure, journaux intimes et révélations
Victimes de la censure ou encore de l'autocensure, nombre des écrivains concernés ont élaboré, au niveau symbolique, une sorte de "mystique" du désir homosexuel. A ce titre, quelques données "classiques" de l'analyse textuelle (genre, thématique...) ont été bouleversées.
Le Journal de Julien Green, longtemps « auto-censuré », constitue un document précieux sur la vie littéraire des années 1920 à 1940 et révèle la double-vie de l'auteur. L'édition intégrale, qui restitue les passages rayés et censurés, montre l'ampleur de l'auto-censure et éclaire des pratiques et des milieux jusqu'alors partiellement masqués.
Les écritures lesbiennes et la visibilité des femmes
Il convient de souligner durant le XXème siècle le développement d'une littérature lesbienne avec Natalie Barney, Radclyffe Hall, Vita Sackville-West et plus tard Violette Leduc, Geneviève Pastre, Jocelyne François et bien d'autres encore. Entre femmes - Le lesbianisme dans les écrits intimes (1945-1971) explore, à partir d'archives intimes de ces années d’après-guerre, le « continuum lesbien » selon l’expression d'Adrienne Rich.
Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, l’heure est à la reconstruction nationale : les femmes sont renvoyées au foyer, perçues comme des mères et des épouses contributrices des Trente Glorieuses (1945-1973). Quid de celles qui ne se retrouvent pas dans les normes hétérosexuelles ? les discours scientifiques et moraux condamnent le lesbianisme et continuent d’en faire une perversion.
Pour lutter contre ces discriminations et ces violences, il est donc urgent de donner à lire des vécus et des réflexions lesbiennes contemporaines. À travers un collectif composé d’autrices, d’artistes et d’activistes, des ouvrages contemporains entendent mettre en lumière la richesse des identités lesbiennes d’aujourd’hui.
Genre, définition et enjeux contemporains
La libération de la parole homosexuelle a pu faciliter l'acceptation sociale des gays et lesbiennes, mais la littérature homosexuelle semble aujourd'hui prisonnière de multiples questions, à commencer par celle de sa définition : une littérature écrite par des homosexuel(le)s ? À propos des homosexuel(le)s ? Destinée aux homosexuel(le)s ?
Au-delà de la définition d'une « littérature homosexuelle », qu'en est-il de la question d'une « écriture homosexuelle » qui, comme la question d'une « écriture féminine », a tout spécialement intéressé les féministes et les lesbiennes dans les années 60/70. Certaines tentatives expérimentales ont sombré dans la confidentialité, faisant craindre que l'originalité se perde. Mais il serait hâtif de conclure à la disparition complète de toute recherche formelle liée à l'expérience homosexuelle.
Il conviendrait ici de se tourner vers les « études gay et lesbiennes » (lesbian and gay studies) car c'est là l'un des autres prodiges des rapports entre homosexualité et littérature au XXème siècle. Parmi les textes qui ont ouvert la voie à ces recherches universitaires, il faut noter les articles de Gayle Rubin et le livre d'Eve Kosofsky Sedgwick, qui ont contribué à légitimer une réflexion théorique soutenue sur les sexualités.
La banalisation et la perte possible de la dimension subversive
Une autre question est celle de la possibilité de la survie de la dimension subversive longtemps rattachée à l'homosexualité et à la littérature homosexuelle. En effet, la subversion homosexuelle ne se dilue-t-elle pas dans l'acceptation de l'homosexualité ?
Dominique Fernandez note : « C'est une loi à établir, que toute dédramatisation dans le domaine moral supprime des sujets de roman et fait s'effondrer un pan de la culture. Ce qui est souhaitable du point de vue civique est désastreux du point de vue littéraire. » Et force est de constater que la banalisation de l'homosexualité a entraîné la disparition littéraire de cette homosexualité « noire » qui conférait aux romans de Genet ou de Pasolini leurs relents de soufre.
On cherchait jadis ces ambiances de bars interlopes et d'hôtels borgnes dont la décrépitude était une incitation à la débauche. Disparus ces lieux où le désir était décuplé par le danger. Dans ces romans, l'homosexuel était le ver dans le fruit de la société, le facteur de désordre, celui qui menaçait les fondements de l'édifice social. Si l'homosexualité a perdu cette fonction, c'est parce qu'elle est devenue politiquement correcte : l'homosexuel est donc un héros type de roman ; mais à condition de ne pas accepter la liberté érotique que lui concède aujourd'hui le relâchement des mœurs.
Continuités contemporaines et diversité des récits
Malgré ces débats, la littérature contemporaine continue d'offrir des récits sensibles et divers : Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson rend hommage à un premier amour avorté et témoigne de l'homophobie la plus ordinaire ; Coming In d'Élodie Font (roman graphique) raconte l'itinéraire intime de l'adolescente qui devient femme ; les Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin offrent des role-models positifs et optimistes qui ont marqué la culture gay moderne ; La chambre de Giovanni de James Baldwin analyse la détresse d'un homme incapable de s'affirmer.
Des auteurs contemporains comme Virginie Despentes interrogent quant à eux les formes actuelles des identités et des relations, mêlant satire sociale, polar et romance lesbienne. Le champ reste donc ouvert, pluriel et en renouvellement constant.
Tableau synthétique : quelques œuvres et leurs enjeux
| Œuvre | Auteur | Enjeux principaux |
|---|---|---|
| Corydon | André Gide | Défense historique et morale de l'uranisme, visibilité revendiquée |
| Le puits de solitude | Radclyffe Hall | Plaidoyer pour l'amour lesbien, controverse et censure |
| La chambre de Giovanni | James Baldwin | Crise identitaire, impossibilité d'aimer en raison de la pression sociale |
| Notre-Dame-des-fleurs / Querelle de Brest | Jean Genet | Célébration de l'homoérotisme marginal et subversif |
| Arrête avec tes mensonges | Philippe Besson | Mémoire d'un premier amour, homophobie ordinaire |
Perspectives pour la recherche et la lecture
Les études littéraires contemporaines disposent aujourd'hui d'outils conceptuels pour interroger ces matériaux : analyses de genre, queer studies, histoire des sexualités et études culturelles. Ainsi, aujourd'hui en France, l'homosexualité a droit de cité à l'université et n'est plus cantonnée dans le champ de la psychologie.
Il convient néanmoins de rester vigilant : la reconnaissance sociale et la visibilité médiatique ne doivent pas effacer la pluralité des experiences et des représentations littéraires, ni réduire la littérature homosexuelle à un simple marché ou à une esthétique uniquement identitaire. La littérature garde la capacité d'interroger, de subvertir et d'inventer des formes nouvelles, même lorsque les cadres sociaux changent.
Entretien avec Anne Emmanuelle BERGER (1/2) - sur l'écriture féminine
En fin de compte, la question n'est pas seulement de savoir si une « littérature homosexuelle » existe en tant que catégorie stable, mais comment la richesse des voix - d'André Gide à Jean Genet, de Proust à Baldwin, des journaux intimes aux romans contemporains - continue d'alimenter une réflexion sur l'identité, le secret, la subversion et les formes narratives.
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