L'Artisanat du Verre et du Cristal en Lorraine : Histoire et Techniques

Le savoir-faire verrier en Lorraine est ancestral et sa renommée, internationale. En effet, la Lorraine est une région française riche d'une longue tradition dans l'artisanat du verre et du cristal. Cet héritage, façonné au fil des siècles, a contribué à l'essor économique de la région et à la création de grandes maisons de renommée mondiale.

Cristallerie de Baccarat

Le Verre à travers l'Histoire

Pour comprendre pourquoi le développement de la fabrication du verre fut si long, il faut se pencher sur les principes de fabrication du verre. Sur le papier, le principe est simple : il suffit de faire fondre du sable siliceux jusqu’à ce qu’il devienne suffisamment liquide pour que l’on puisse lui donner la forme voulue avant de le laisser refroidir.

Prenons des cendres de fougères, ajoutons-y de la chaux et du sable. Faites fondre le tout à l’aide d’un four et vous n’aurez plus qu’à aller cueillir le verre à l’aide d’une canne. La recette, qui date du XIVe siècle, est appliquée à la lettre par les premiers verriers vosgiens de l’époque. Depuis, les techniques de production n’ont finalement pas tant changé : au départ, toujours une boule de feu, à l’arrivée toujours une pièce solide plus ou moins brillante. Magique.

C’est à partir du XIVe siècle que tout change lorsque des seigneurs, propriétaires d’immenses forêts, voient dans l’industrie verrière une opportunité économique pour leurs terres et cherchent à attirer, parfois de Venise ou du Moyen-Orient, des maîtres verriers. Pour ce faire, une ordonnance de 1339 donne aux ouvriers-verriers le titre de “gentilshommes”. Puis, en 1448, la Charte des Verriers signée par Jean de Calabre, duc de Lorraine, précise les droits et libertés de la profession. C’est ainsi que des gentilshommes verriers se sédentarisent en Lorraine et contribue à la renommée du verre lorrain.

Parce qu’au fil des siècles, les artisans verriers s’aguerrissent et finissent par percer, au XVIIIe siècle, le secret du cristal. Une découverte qui signe l’avènement des grandes maisons qui rayonnent toujours dans le monde entier et incarnent le luxe à la française : Baccarat ou Daum un peu plus tard… Et bien sûr les Cristalleries de Saint-Louis. Relancé par le roi Louis XV, le site prend de l’ampleur avant de passer aux mains de propriétaires privés à partir du XIXe.

Lire aussi: Techniques et inspirations de l'artisanat du verre recyclé

Selon le reportage Les Vosges de Verre et de Cristal diffusé sur la chaîne Arte en 2022, à la fin du XIXe siècle, la cristallerie compte 2 000 employés qui sont logés, soignés et divertis par la direction. En échange, ils sont dévoués corps et âme à leur activité de verrier, et ne peuvent par exemple pas partir en congés à plus de 2 lieues (environ 9 km) de la cristallerie. Tout est mis en place pour que les secrets de fabrication soient bien gardés.

Ça fonctionne : la cristallerie résistera au déclin de l’industrie verrière causé par la concurrence belge et allemande dans les années 1960. À partir des années 1990, l’État souhaite relancer la filière du verre et soutient le développement du centre international d’art verrier de Meisenthal. Progressivement le site passe maître dans la confection des fameuses boules de Noël.

Rappellons la légende : en 1858, une sécheresse prive les Vosges du Nord des fruits qui habillent le sapin de Noël. Un souffleur de verre de Goetzenbruck tente de compenser cette injustice en soufflant quelques boules en verre… Oui, les boules de Noël tireraient leur origine de la Lorraine.

Les Cristalleries de Nancy

Faisons la lumière sur la société des Cristalleries de Nancy, longtemps méconnue de tous. Et pourtant, c’est l’une des plus anciennes cristalleries de Lorraine et la toute première à s’installer à Nancy. Longtemps tombée dans l’oubli, la société des Cristalleries de Nancy continue aujourd’hui de revivre à travers l’ouvrage unique de Gérard Caussaint. Un ouvrage de 384 pages, illustré par plus de 400 photos, il raconte la folle aventure de la cristallerie spécialisée au départ dans l’art du flaconnage.

Revenons au moment où tout a commencé : en 1900 lorsque l’industrie du verre est florissante en Lorraine. À l’époque, de grandes manufactures et verreries d’art existaient déjà à Nancy, à l’instar de Daum et d’Emile Gallé. En 1918, la parfumerie de luxe rencontre un franc succès. Mais les cristalleries existantes ne peuvent pas couvrir la forte demande en flacons.

Lire aussi: JS Verre Decor : Guide d'information

Jules Alexis Bayet est le fondateur de la société des Cristalleries de Nancy. Avant cela, il a suivi une formation chez les Cristalleries de Baccarat avant d’être promu sous-chef à la nouvelle taillerie de Rambervillers. Cela lui a permis de maîtriser les différentes techniques de fabrication de flacons de parfum. Pour satisfaire une demande de flacons toujours plus importante et exigeante, Jules Alexis Bayet prend la décision de monter sa propre société qui deviendra les Cristalleries de Nancy.

La société des Cristalleries de Nancy est officiellement née le 29 septembre 1920 en Meurthe-et-Moselle. Son fondateur, Jules A. Bayet a pour ambition de créer une industrie de la verrerie et de la cristallerie indépendante axée sur la fabrication de flaconnage de luxe. La nouvelle usine est implantée en face de chez Daum au 88, rue du Faubourg Saint Georges à Nancy, sur un terrain de près de 52 000 m2 ayant appartenu à la Société des Tonnelleries d’Adolphe Fruhinsholz.

La manufacture débute officiellement son activité le 27 janvier 1921 avec une équipe composée d’une petite centaine d’ouvriers, dont une trentaine subtilisée aux ateliers de Daum. Selon un article de presse publié en 1923, l’effectif du personnel passe de 344 ouvriers en janvier 1922 à 432 en décembre de la même année puis à 500 après deux ans d’activité. En 1926, l’effectif atteint 1 100 ouvriers mettant en évidence la progression rapide de l’entreprise.

Les Cristalleries de Nancy ont su rivaliser avec les cristalleries voisines de par la qualité de leurs productions. La clé de son succès réside dans sa capacité à répondre sans délais à leurs clients et à fournir les flacons le plus vite possible. Pour ce faire, la manufacture sélectionne les meilleurs produits de base comme le sable blanc de Fontainebleu réputé pour sa pureté en raison de sa composition de 95 à 99% de silice.

Dès 1921, plusieurs flacons autrefois édités par Baccarat se retrouvent à porter la signature des Cristalleries de Nancy tels que les modèles « bouchon quadrilobé » et « bouchon cœur renversé » du parfumeur Guerlain. Pour l’exposition de 1925, la cristallerie réalise les premières éditions en cristal du modèle « chauve-souris » de Guerlain.

Lire aussi: Découvrez l'artisanat du verre

La Société des Cristalleries de Nancy dispose d’un riche catalogue de produits comprenant des flacons en cristal taillé, des services de table, des vases, coupes, des garnitures de toilettes et des objets divers.

Le dépôt de la marque s’est fait le 29 septembre 1920 au greffe du Tribunal de Commerce de Nancy. Le tampon utilisé comprend le dessin d’un cercle dans lequel apparaissent une croix de Lorraine, le sigle « CN » et le mot « CRISTAL NANCY ». Il fait office de signature de fabrique de la manufacture, à reproduire sur tous les objets conçus par elle : flacons de parfum, vases, services de table et garnitures de toilette.

Le krach boursier de 1929 a provoqué la plus grave crise économique du XXe siècle, qui n’affecte la France que tardivement. Mais la plus touchée reste la société des Cristalleries de Nancy qui ne parvient pas à se redresser. Finalement, la Banque d’Alsace Lorraine demande que le compte de l’entreprise soit liquidé. Et le 7 avril 1934, la société est déclarée en faillite.

Cent ans plus tard, les locaux des Cristalleries de Nancy ont quasiment disparu, seuls les bâtiments administratifs apparaissent et disparaissent, dont la porte d’entrée et la rampe d’escalier sont signées Jean Prouvé.

Cristallerie Année de création Localisation Spécialité
Baccarat 1764 Baccarat Objets d'art, services de table, flacons de parfum
Saint-Louis 1586 Saint-Louis-lès-Bitche Cristal haut de gamme, articles d'éclairage
Daum 1878 Nancy Pâte de verre, sculptures
Lalique 1921 Wingen-sur-Moder Bijoux, objets décoratifs, parfums

Le Verre pour la Postérité

« L’artisanat d’art et notamment les arts verriers façonnent notre histoire. Ils représentent l’excellence, la créativité, la rigueur, la beauté du geste », a réagi Franck Leroy, le président du Grand Est, suite à l’inscription par l’Unesco début décembre des gestes verriers sur la liste représentative du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Aux côtés des grandes maisons, qui participent à l’essor économique de territoires parfois reculés (Baccarat, Meisenthal…), 245 ateliers verriers et une quinzaine de métiers comme doreur, verrier décorateur, polisseur, tailleur… font la fierté de la région. Côté formation, l’établissement Labroise, localisé à Sarrebourg, est l’un des deux seuls lycées de France à préparer au CAP Art du verre et du cristal ainsi qu’au brevet des Métiers d’art (BMA). La région peut également s’appuyer sur le Centre européen de recherches et formation aux arts verriers (Cerfav) à Vannes-le-Châtel, un établissement unique dans le pays, qui accueille les apprenants en apprentissage.

« En Lorraine, les visiteurs viennent voir les grandes maisons, mais pas les petits artisans. Nous sommes beaucoup d’autoentrepreneurs et le marché du verre reste un secteur fragile. Pourtant, en tant que métier d’art indépendant, nous sommes importants car nous pouvons proposer des services sur mesure. Nous pouvons également répondre à des demandes de petites séries », tient quand même à rappeler Angèle Paris, gérante de l’Atelier K à Favières qui fabrique sur mesure des objets en verre à destination des professionnels des arts et de la décoration.

Baccarat, la haute couture du cristal

Boules de Noël de Meisenthal

Le Verre pour l'Essor Économique

Certaines entreprises ont fait du verre le cœur de leur business model. Localisée à Goetzenbruck, la miroiterie spécialisée dans le verre plat Verrissima (210 salariés ; 35 millions d’euros de chiffre d’affaires) enregistre une croissance de l’ordre de 5 % par an. De quoi envisager de beaux projets. « Nous sommes en train de construire notre nouvelle usine à Rorhbach les Bitche », se réjouit le dirigeant Jonathan Metz. Le montant de l’investissement est de 10,5 millions d’euros et permettra d’améliorer les procédés de découpe, de façonnage et d’assemblage.

Loin d’être tombé en désuétude, l’art du cristal se réinvente encore de nos jours à l’image de Michael Vessiere, un artiste verrier qui crée des bracelets pour homme, femme et enfant. De nombreuses manufactures sont toujours en activité et peuvent se visiter.

balises: #Artisanat

Articles populaires: