Histoire et origine du duc de Hauron
Le récit de la naissance et de l'usage politique du prénom Arthur au sein de la sphère Plantagenêt illustre comment une légende peut être mobilisée pour légitimer des ambitions seigneuriales et royales. Henri II Plantagenêt, héritier des Angevins et couronné à 21 ans en 1154, règne sur l’Angleterre et le duché de Normandie ; depuis son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, il contrôle aussi le sud-ouest de la France et son autorité s’étend sur les comtés d’Anjou et du Maine. Pour asseoir son contrôle sur la Bretagne, Henri a imposé au duc Conan IV d’unir sa fille Constance de Penthièvre, héritière du duché, avec Geoffroy son troisième fils.
Contexte dynastique et politique des Plantagenêt
Les Plantagenêt sont des Angevins ; ils doivent à l’impératrice Mathilde, petite-fille du Bâtard, leur couronne par alliance. Henri II a stabilisé la situation politique avec ses voisins par la conquête du Pays de Galles, de l’Écosse et partiellement de l’Irlande. Ainsi naît la légende fondatrice de la royauté Plantagenêt au Moyen Âge. Elle légitime l’unité de la Grande Bretagne, la mainmise sur la Petite Bretagne, et elle oppose au roi de France un récit qui fait contrepoids à la renommée de la « matière de France ».
Si Philippe-Auguste peut se prévaloir de l’empereur Charlemagne dont la propagande capétienne entretient le culte, Henri II, qui n’a pourtant aucun lien ancestral sur le sol anglais, se présente comme un héritier dynastique du roi Arthur. La « matière de Bretagne » fait pendant à la « matière de France ». En lui donnant le nom d’Arthur, les Bretons affirment leur volonté d’indépendance. La « matière de Bretagne » trouve opportunément à s’incarner en Bretagne armoricaine. Cette naissance intéresse particulièrement le roi de France, Philippe Auguste, qui guette toute opportunité pour reprendre possession des territoires perdus sur le continent.
La naissance d’Arthur et son poids symbolique
En 1166, le duc de Bretagne Conan IV se voit imposer les fiançailles de sa fille Constance, héritière du duché, avec Geoffroy le troisième fils d’Henri II et d’Aliénor d’Aquitaine. À la mort de Conan, en 1171, Geoffroy n’a que quinze ans et Constance dix ans, ce qui autorise Henri à prendre la pleine suzeraineté de la Bretagne. Conformément à l’usage, Henri voulait transmettre le sien mais les barons l’ont mis devant le fait accompli en baptisant le prénommé Arthur par acclamation solennelle. Un fils posthume lui est né de la fille unique du comte de Bretagne ; alors que le roi son grand-père avait ordonné que son nom lui soit imposé, il fut contredit par les Bretons et fut appelé Arthur dans le saint baptême, par acclamation solennelle.
Le choix du prénom donne à Arthur une dimension symbolique qui relève du mythe. Arthur est l’incarnation de l’insoumission et du passé glorieux de l’indépendance de la Bretagne. Tout le peuple de Bretagne était en liesse, écrit-on, car ils l’avaient de long temps désiré. Henri II arrive en Bretagne pour reconnaître l’enfant et s’assurer de sa tutelle. Il demande aux prélats et aux barons de Nantes de faire serment de servir et protéger Arthur, puis il réclame de l’avoir en ses mains. Ils s’accordent néanmoins pour que la Bretagne soit gouvernée sous le nom de ladite Constance et d’Arthur son fils : mais qu’elle s’y traiterait par le conseil dudit roi Henri. Il devint rapidement évident que Constance devrait se battre pour ses droits et ceux de son fils dans le duché, une situation qui se manifesta par une surenchère inhabituelle sur l’identité du légendaire roi des Bretons.
Le mythe arthurien au service du pouvoir Plantagenêt
La cour anglo-normande des Plantagenêt devient au XIIe siècle un centre d’intérêt littéraire de première importance. Guillaume de Malmesbury rédige en 1125 les Gesta Regum Anglorum et soutient la réalité historique du roi Arthur. En 1136-1137, Geoffroy de Monmouth écrit en prose latine l’Historia regum Britanniae ; sous sa plume, Arthur devient un véritable mythe national pour faire pendant aux Chroniques de France. Wace en adapte la traduction en langue vulgaire dans le Roman de Brut, popularise le mythe arthurien et donne sa première forme littéraire à la légende de la Table Ronde.
Vient ensuite Chrétien de Troyes, vers 1160-1180, qui s’approprie le corpus arthurien naissant pour inventer un genre nouveau, en langue romane (français vernaculaire). La production de ces textes à caractère historique et littéraire s’adresse au public des élites anglo-normandes, aux nouveaux maîtres de l’Angleterre, qu’il s’agit d’intéresser à un passé historique qui n’est pas le leur. Par le biais des emprunts mutuels entre historiens et auteurs, les idées arthuriennes font leur chemin de part et d’autre de la Manche.
La lettre fictive d’Arthur et sa réception
Parmi les documents apocryphes, une lettre fictive du roi Arthur en 1157 a été interpolée dans le manuscrit Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth. Julia Crick émet l’hypothèse que cette lettre a pu être écrite pendant le conflit qui opposa les Bretons aux Angevins dans les années 1150-1160, évènements qui amenèrent Conan IV à devenir le vassal d’Henri II. Christopher Berard ajoute que l’année 1157 est aussi celle des campagnes militaires d’Henri II pour soumettre, avant l’Irlande, l’Écosse et le Pays de Galles.
Le burlesque de la lettre ridiculise le mythe de la survie d’Arthur, comme un Lazare des temps modernes, mais s’interprète comme l’accomplissement de la mythologie arthurienne sous le règne d’Henri. C’est lui, le roi « Arthur renaissant » (Arthurus redivivus). Étienne de Rouen poursuit le travail de Geoffroy de Monmouth et de Wace et ajoute au récit la translation du défunt roi Arthur aux Antipodes, annulant toute contrainte chronologique et géographique pour engager un dialogue épistolaire entre Arthur et le Plantagenêt.
Lancelot-Graal : Le cycle des légendes arthuriennes
Réponses politiques et symboliques d’Henri II
Loin d’être effrayé, Henri se moque des menaces d’outre-tombe du roi Arthur mais il convient avec ses nobles d’y répondre. Il écrit une lettre courtoise à son égard, reconnaît la grandeur et les exploits du roi légendaire, tout en confirmant ses droits historiques sur la Bretagne. Le duc de Bretagne est et doit rester le vassal du duc de Normandie. Toutefois Henri consent à quitter temporairement la Bretagne et concède par respect pour Arthur qu’il la tiendra désormais comme son fief sous son autorité. En alimentant la « matière de Bretagne » pour valoriser sa personne et légitimer son impérialisme, Henri II attise dans le même temps les braises du sempiternel espoir breton, latent chez les Gallois et les Bretons d’Armorique.
La réception locale et poetique
À l’annonce de la naissance d’Arthur, l’accomplissement de l’espoir breton est clamé par le troubadour Peire Vidal : « Car maintenant les Bretons ont leur Arthur où ils avaient mis leur espoir. » Bertran de Born, apprenant le décès du duc de Bretagne Geoffroy Plantagenêt en 1186, joue lui aussi sur le thème du retour d’Arthur. Pourtant, les historiens modernes comme Virginie Greene restent réservés : il a été souvent affirmé qu’une croyance au retour du roi Arthur était largement répandue, mais les sources médiévales paraissent plutôt répéter un stéréotype littéraire qu’attester un fait objectif.
Chroniques, églises et propensions messianiques
L’Église prend sa part dans la production littéraire arthurienne. Les prophéties de la Vie de Merlin, publiées avec l’Historia Regum Britanniae, font l’objet d’exégèses comme d’un écrit religieux. Alain de Lille publie les Prophetia Merlini dans les années 1170 et apporte même la caution ecclésiastique à ces textes. À en croire Alain de Lille, les Bretons ne plaisantent pas sur la renaissance du roi Arthur. Sa fin sera incertaine (Exitus ejus dubius erit).
L’appropriation des formules bibliques est monnaie courante au XIIe siècle. Dom Lobineau et Dom Morice présentent la naissance d’Arthur comme une attente messianique des Bretons, d’autant plus qu’il est né le jour de Pâques. La lettre fictive du roi Arthur interpolée dans le manuscrit de Geoffroy de Monmouth déclinait déjà le concept de desideratus annonçant le retour du roi Arthur. Christopher Berard n’exclut pas une utilisation moqueuse ou littéraire de cette rhétorique messianique mais il admet qu’il est possible qu’il y ait eu une tradition préexistante d’utilisation de « desideratus gentibus » pour modifier « exspectare Arthurum » (l’attente d’Arthur).
Conséquences pratiques pour la tutelle et les rapports de force
Henri II demande aux prélats et aux barons de Nantes de faire serment de servir et protéger Arthur, puis il réclame de l’avoir en ses mains. À défaut d’avoir obtenu la tutelle d’Arthur, Henri fait venir en Angleterre Aliénor, sa sœur aînée de trois ans, qu’il retient comme otage dans l’éventualité d’un mariage selon les intérêts de la couronne. Arthur est né dans la nuit du 29 au 30 mars, entre le dimanche et le lundi de Pâques, date qui alimente le discours messianique autour de la naissance.
La situation institutionnelle est instable : Constance doit se battre pour ses droits et ceux de son fils dans le duché, et la question de la tutelle d’Arthur cristallise les tensions entre la volonté d’assimilation plantagenê te et l’espoir d’indépendance breton. Geoffroy Plantagenêt, père d’Arthur, meurt peu après la conception de l’enfant ; en lui donnant le nom d’Arthur, les Bretons affirment leur volonté d’indépendance, et l’événement devient un instrument symbolique revendiqué par des acteurs politiques et littéraires variés.
| Élément | Faits et implications |
|---|---|
| Henri II | Couronné en 1154 ; contrôle Anjou, Normandie, Aquitaine ; impose alliances matrimoniales pour asseoir son pouvoir |
| Constance & Geoffroy | Fiançailles imposées (1166) ; Geoffroy meurt jeune ; Constance lutte pour la tutelle |
| Naissance d’Arthur | Baptisé par acclamation ; naissance le jour de Pâques ; symbole de l’espoir breton |
| Usage du mythe | Mobilisation littéraire (Geoffroy de Monmouth, Wace, Chrétien de Troyes) et politique pour légitimer la suzeraineté |
Lecture critique moderne
Les historiens contemporains relativisent l’idée d’une croyance populaire généralisée au retour d’Arthur ; les sources médiévales semblent davantage produire et répéter un topos littéraire au service d’enjeux politiques. L’affaire de la lettre fictive d’Arthur, l’emploi de formules bibliques comme « desideratus gentibus », et la manière dont les chroniqueurs traitent la naissance et le baptême d’Arthur montrent que la légende arthuri enne a servi autant à construire des récits nationaux et dynastiques qu’à exprimer un véritable mouvement messianique populaire.
Au final, l’histoire et l’origine du duc de Hauron (au sens où le prénom Arthur est mobilisé pour un héritier ducal en Bretagne) illustrent la façon dont les noms, les mythes et les textes savants et littéraires se mêlent à la politique pour produire de la légitimité et du pouvoir. La naissance d’Arthur, son baptême acclamé par les Bretons et la réaction des Plantagenêt montrent combien l’imaginaire médiéval a été activement exploité par les princes pour gouverner et pour discuter de l’ordre politique en Europe occidentale.
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