Artisanat de la céramique dans une ville gallo-romaine : techniques et production
L’étude des ateliers de potiers et de la production céramique constitue une clé pour comprendre l’économie et les modes de vie des agglomérations gallo-romaines. J’étudie les céramiques gallo-romaines produites dans les ateliers de potiers de Melun (Metlosedum en latin) au cours du Haut-Empire. Au Haut-Empire, la ville de Melun se dote d’importants centres artisanaux, localisés en périphérie des habitats, ce qui contribue à son essor économique.
Implantation des ateliers et organisation spatiale
Les ateliers étaient relégués en périphérie de la ville en raison des besoins importants en bois et en espace. Ainsi, ces « zones industrielles » avant l’heure gênaient peu les habitants, tout en étant à proximité des grandes voies de circulation, ce qui favorisait l’approvisionnement en matière première et le commerce lui-même. Les ateliers de potiers constituent alors des centres artisanaux et commerciaux de première importance. Actuellement, cinq sites archéologiques d’ateliers de potiers antiques sont avérés ou supposés à Melun.
Les matières premières et la préparation de l’argile
Les céramiques sont fabriquées à partir de l’argile siliceuse extraite des sous-sols géologiques locaux. Le potier utilise une argile provenant de la décomposition naturelle des marnes grises du jurassique inférieur, que l’on peut trouver autour du site de La Graufesenque (argile très fine, grise et contenant un haut pourcentage de calcium). Une fois l’argile récupérée, il la fait successivement décanter dans plusieurs bassins. L’argile va ainsi se débarrasser de ses impuretés (petits cailloux, végétaux,…). Celle-ci est séchée, puis concassée et broyée afin d’enlever les impuretés. Elle est ensuite pétrie (souvent avec les pieds) et battue à la main. Enfin, des dégraissants sont rajoutés pour la rendre moins grasse et plus facile à manipuler.
Façonnage et tournage
Afin d’obtenir la forme du récipient, l’argile est façonnée grâce à un tour. Cette opération se nomme le tournage. Après façonnage, engobage et séchage, la vaisselle en sigillée est cuite dans un four à tubulures (petites cheminées) l’isolant des fumées et des gaz de combustion. Les récipients qui présentent des décors sont tournés à l’intérieur de moules en terre cuite, au décor creux réalisé au préalable à l’aide de poinçons. Le décor s’imprime ainsi en relief sur le pourtour du récipient. Le potier réalise des moules, à l’intérieur desquels il imprime en creux un motif à l’aide de poinçons d’argile. Après les avoir cuit, il remplit les moules d’argile, en appuyant bien sur les parois du moule. Puis il laisse sécher. La pâte va alors se rétracter, ce qui va permettre de retirer le moule sans le briser. Une fois démoulé, le potier confectionne sur un tour les pieds, lèvres et éventuelles anses.
Décors, poinçons et signatures
Il existe 2 types de poinçons : les poinçons décoratifs, qui représentent des végétaux, des animaux, des scènes mythologiques ou de la vie quotidienne et les poinçons signatures, qui permettent d’apposer une signature (un nom ou un symbole). Certains plats sont signés du nom du potier ou du décorateur. Les motifs représentent des végétaux, des animaux, des scènes mythologiques ou de la vie quotidienne.
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Techniques de cuisson et types de fours
On peut cuire jusqu’à 10 000 voire même 40 000 vases en une seule fois, dans des fours pouvant mesurer jusqu’à 7m de côté et possédant une chambre de chauffe de 50 à 100m3 ! Les cuissons n’ont lieu qu’entre avril et septembre, et les fours ne sont allumés que toutes les 2 à 3 semaines. Une cuisson nécessitait environ 60 stères de bois. Les flammes sont canalisées afin qu’elles n’entrent pas en contact avec la céramique.
Les archéologues ont mis au jour sur le site des fours de potiers composés de la sole (surface sur laquelle reposent les vases à cuire), de l’alandier (le canal de chauffe) et du laboratoire (chambre de cuisson). Le four, exceptionnellement bien conservé, est d’un type classique. On en a retrouvé toutes les composantes : le foyer avec la zone de stockage du bois à proximité, l’alandier, c’est-à-dire le conduit principal avec son ouverture, la bouche à feu, la chambre de chauffe surmontée de la sole perforée de petits conduits (les carnaux) et le laboratoire, conservé sur une hauteur de plus de 2 mètres. La fouille a montré l’existence de dispositifs jouant sur le tirage et permettant de régler la température et l’atmosphère du laboratoire. La bouche à feu pouvait être fermée par une tuile plate et certains carnaux clos par des fragments de céramiques.
Plusieurs types de fours coexistent :
- À « un volume » : le plus simple, qu’on trouve du IIe siècle avant au IVe siècle après J.-C, surtout dans le centre et nord de la Gaule.
- À « deux volumes » : c’est le type le plus courant, les pièces à cuire et le combustible sont séparés par une sole percée.
- À « tubulures » : le plus sophistiqué, dit « à cuisson rayonnante » car l’air chaud circule dans des tubulures réparties le long de la sole ou bien le long des parois.
- À tirage haut ou à tirage bas, selon la circulation de l’air chaud dans le laboratoire.
C’est ce type de four à tubulures que l’on utilise pour produire la céramique sigillée. La cuisson est plus lente, plus uniforme, et permet d’atteindre des températures plus élevées. Après cuisson oxydante (évents du four ouverts), l’objet va se vitrifier, devenir rouge, brillant et imperméable.
Production, contrôle de qualité et rejets
On a ainsi découvert des « moutons » (vases empilés qui se sont soudés en fondant, à cause de la température mal maîtrisée) et des pièces déformées ou cassées. Des fosses sur le site de La Graufesenque sont entièrement dédiées aux pièces ratées. On a ainsi découvert 9000 vases ou moules de sigillée produits par plus de 90 potiers et datés entre 55 et 60 ap. J.-C. On a retrouvé sur le site de La Graufesenque près de 200 comptes de potiers (graffites) et une quantité incroyable de pièces invendues ou ratées : en effet, les potiers sont très exigeants en ce qui concerne la qualité des productions (ils veulent assurer la réputation de l’atelier). A la moindre irrégularité ou au moindre défaut, l’objet est mis de côté.
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Typologie des productions et usages
Quelles céramiques sont produites dans les ateliers de Melun au Haut-Empire ? Il s’agit principalement de vases de service, utilisés pour présenter et consommer aliments et boissons (cruches, bouteilles, coupes). Ce sont des céramiques fines et soignées. On trouve ainsi des pots à cuire, des poêlons pour frire, des écuelles à trois pieds pour cuire sur la braise, des bols, des plats et des jattes allant au four. Les cruches sont peu nombreuses. Elles sont raffinées et utilitaires : sigillées et amphores vinaires. La céramique sigillée (sigillum, le sceau) se reconnaît à sa couleur brun-rouge-orangé, son aspect luisant (c’est une céramique imperméable cuite à forte température) et à ses décors en relief qui l’ornent parfois. Ni vaisselle de grand luxe, ni céramique commune, mais plutôt gamme intermédiaire, de semi-luxe, elle est destinée au service de table dans la plupart des foyers, plus ou moins aisés.
Circuits de vente et commercialisation
À l’époque gallo-romaine, les céramiques peuvent être vendues sur place, dans l’atelier. Dans certaines agglomérations, il existe aussi des magasins spécialisés pour la vente de céramiques. Les ventes locales, au marché voisin, peuvent être assurées par les potiers. Les ventes à moyenne distance sont le plus souvent réalisées par des grossistes. Les responsables des fours inscrivaient sur des assiettes le nom de chaque potier fournisseur, le type, la dimension et la quantité de chaque catégorie de récipients à cuire. Ces assiettes appelées « comptes de potiers » étaient mises à cuire avec la fournée qu’elles détaillaient.
L’étude étant en cours, il m’est encore difficile de répondre avec certitude. Établir le circuit commercial des céramiques antiques melunaises permettra de mieux cerner le rôle économique joué par la ville de Melun au sein de son territoire, au début de l’Antiquité. S’agit-il d’une agglomération repliée sur elle-même ou ouverte à l’exportation extrarégionale ? Au vu des premières données, il semble que la ville s’auto-alimente et se suffise en produits céramiques : bien souvent, les types de céramiques produits au sein des ateliers de la ville sont aussi retrouvés sur les sites de consommation melunais. Les exportations au dehors de la cité antique n’ont pas pu encore être mises en évidence.
Exemples et comparaisons régionales : La Graufesenque et Montans
Entre le 1er et le 2ème siècle après J.-C, le territoire d’Occitanie est le plus important centre de production de céramique sigillée de tout l’Empire Romain, avec deux grands sites de production : le site de La Graufesenque en Aveyron et le site de Montans dans le Tarn. La Graufesenque est un vaste quartier repéré par les archéologues dans la ville antique Condatomagus (l’actuelle ville de Millau en Aveyron). Dès les années 20 av. J.-C. se développe une industrie de production de céramique. Au début, les ateliers se contentent d’imiter les objets romains et de produire de la céramique commune. Puis à partir des années 20, jusqu’aux années 120 de notre ère, on commence à produire de la sigillée à grande échelle. Enfin, de 120 à 150, les artisans reviennent à de la céramique commune.
Aux origines de la céramique sigillée, il faut citer successivement la céramique étrusque, celle de Campanie, puis les ateliers italiques de Toscane, au Ier siècle avant J.-C. A Arezzo, localité située entre Rome et Florence, 400 potiers créent une véritable industrie dont la diffusion accompagne la conquête et l‘expansion romaine. Quelques comptoirs sont ensuite créés dans ces pays, vite concurrencés par les ateliers de la Gaule méridionale : la Graufesenque, le plus grand et le plus productif, Montans, également très développé, mais aussi Banassac (Lozère).
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Diffusion et réseaux commerciaux
La sigillée connaît un tel succès à l’époque gallo-romaine qu’elle va se diffuser sur tout le territoire : non seulement les ateliers de production arrivent à assouvir les besoins des gallo-romains, mais un véritable commerce se développe : la sigillée de Gaule romaine s’exporte partout en Europe. On retrouve celles de la Graufesenque partout en Gaule, mais aussi en Germanie, en Bretagne (Angleterre et Ecosse), dans la Péninsule ibérique, sur les côtes africaines, en Italie, en Grèce et même sur les bords de la Baltique, de la Mer Noire et de la Méditerranée orientale. On en a signalé jusqu’en Inde et au Soudan. On a même retrouvé à Pompéi un coffre contenant des vases en sigillée produits sur le site de la Graufesenque !
Les productions de Montans ont été essentiellement diffusées dans l’ouest de la Gaule et principalement en Aquitaine et, au-delà, jusqu’au Royaume Uni et au nord de l’Espagne. Elles essaimaient grâce à l’important axe commercial fluvial que constituent le Tarn puis la Garonne vers l’Atlantique à partir des comptoirs situés dans le Bordelais et en Vendée où de grands négociants en terre cuite (negociatores reicretariae) organisaient d’efficaces réseaux commerciaux, avec des relais de stockage et des entrepôts de redistribution. C’est vraisemblablement par des convois de mulets que la marchandise est expédiée. Le port de Narbonne a joué un rôle d’importance majeure pour la diffusion de la sigillée de La Graufesenque. Les routes maritimes ont été privilégiées comme le montre le grand nombre d’épaves contenant de la céramique sigillée de La Graufesenque.
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Valeur sociale et signification culturelle de la vaisselle
S’il y a bien un matériau qui s’est imposé sur les tables gallo-romaines, c’est la céramique (particulièrement la sigillée). Mais pourquoi un tel engouement ? Remontons le temps jusqu’au Ier siècle de notre ère. A cette époque, la céramique commune présente une pâte très fine. A partir de ce même siècle, des artisans italiens s’installent en Gaule, et petit à petit les gallo-romains s’approprient la technique de la sigillée. La culture romaine s’impose, avec le latin qui devient la langue de prédilection pour les écrits, le souvenir des coutumes anciennes s’exprime à travers les habitudes de cuisine. L’alimentation et la vaisselle de table constituent un « patrimoine de bien plus longue durée que la vie d’un homme ». Les coutumes alimentaires reposent sur une base culturelle si forte qu’elle est difficilement ébranlable. Et ces coutumes s’expriment à travers la vaisselle de table notamment : la céramique est un marqueur social très fort durant l’Antiquité.
Vestiges archéologiques et traces d’ateliers
Sur les zones de production, les archéologues retrouvent les fours, les fosses-dépotoirs contenant les rebuts de cuisson, des bassins servant à la décantation des argiles et de grandes aires de travail pavées de galets, qui sont intégrées aux hangars de stockage du bois et des matières premières où se fabriquaient les vases. Plusieurs fosses qui servaient à recueillir l’argile ont été mises au jour, ainsi que des constructions légères, peut-être des bassins de trempage et de décantation, de pétrissage ou des réserves à bois. On a retrouvé sur le site des ateliers de potiers des dispositifs jouant sur le tirage et permettant de régler la température et l’atmosphère du laboratoire.
Perspectives de recherche et enjeux économiques
Établir le circuit commercial des céramiques antiques melunaises permettra de mieux cerner le rôle économique joué par la ville de Melun au sein de son territoire, au début de l’Antiquité. La Gaule cisalpine a pendant longtemps occupé une place marginale dans la recherche sur l’artisanat à l’époque romaine. En 2000, le projet européen « CRAFT - Structure, implantation et rôle économique de l’artisanat antique en Italie et dans les provinces occidentales de l’Empire romain » a tenté de reconstruire le cadre productif et économique à partir de la documentation archéologique concernant l’artisanat. Les résultats principaux ont montré une prédominance absolue des indices de production de céramique. La grande visibilité de la production de céramique contraste avec son manque d’attestation dans les sources écrites ; à l’inverse, la faible traçabilité de l’archéologie de la production textile contraste avec sa grande visibilité dans les sources écrites.
| Étape | Opérations |
|---|---|
| Extraction | Argile siliceuse extraite localement |
| Préparation | Séchage, concassage, décantation, pétrissage, ajout de dégraissants |
| Façonnage | Tournage, moulage, poinçonnage, montage d’anses |
| Séchage et engobage | Séchage et application d’un engobe riche en oxydes de fer pour la sigillée |
| Cuisson | Fours (tubulures) à haute température en atmosphère oxydante |
| Contrôle qualité | Tri, rejet des pièces défectueuses dans fosses-dépotoirs |
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