Artisanat de Poilu: Histoire et Exemples

L'artisanat de tranchée, né de la nécessité et de l'ingéniosité des soldats de la Première Guerre mondiale, témoigne de leur capacité à transformer la destruction en création. Parmi les occupations favorites des soldats, la fabrication de souvenirs de la tranchée était primordiale, et la bijouterie occupait une place de choix.

Poilus décorant des douilles d'obus pendant la guerre de 1914-18

Poilus décorant des douilles d'obus pendant la guerre de 1914-18 (source: Wikipedia)

Les Matériaux et les Techniques

L'aluminium, métal abondamment utilisé dans la préparation des munitions, était une matière première courante. L’aluminium pur est cassant, son point de fusibilité est de 1000° ; le plomb auquel il est mélangé lui donne la souplesse et abaisse son point de fusion. Par contre, l’aluminium pur, inaltérable à l’air et brillant, prend sous cette forme d’alliage une couleur terne et noircit la peau.

Comment les soldats fabriquaient-ils des bagues en aluminium avec un outillage rudimentaire ? Leur ingéniosité était leur principal atout. Les outils indispensables étaient un moule, une poche de fusion, des burins et des limes. Le moule était souvent un objet cylindrique quelconque, comme un morceau de pétard explosé ou l'embase d'une baïonnette. La poche de fusion était la gamelle ou une simple cuillère de fer. Le haut fourneau était constitué de tisons prélevés sur le feu du cuistot.

Le métal en fusion était versé dans l'espace entre le bâtonnet-calibre et l'intérieur du moule. C’est ici que l’adresse, le goût de nos soldats se montrent dans tout leur éclat. Point de burin, de lime ou d’autre outil spécial au bijoutier. Le couteau, le bon gros couteau, dont les usages sont encore plus divers à la guerre que dans la vie ordinaire, est l’unique instrument utilisé. Par son seul emploi, en procédant par de petites tailles, d’autant plus aisées que la présence du plomb rend le métal plus facile à travailler, l’intérieur de la bague sera d’abord égalisé pour former un anneau absolument circulaire, puis les bords seront arrondis afin qu’ils ne blessent pas la peau de l’heureux possesseur du bijou.

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Exemples d'Objets Fabriqués

Les Bagues

La bague chevalière était particulièrement populaire. Le plateau de sa partie supérieure reçoit généralement les initiales du destinataire, initiales souvent encadrées d’un filet continu ou pointillé tracé à la pointe du couteau. D’autres préfèrent une ornementation plus compliquée dont le trèfle à quatre feuilles constitue l’élément le plus fréquent ; ce trèfle se trouvera souvent accosté au plateau de la bague chevalière.

Bague de tranchée

Bague de tranchée (source: Wikipedia)

Les Briquets

Le briquet de poilu, ou briquet de tranchée, fut l’une des premières fabrication des soldats sur le front. Très vite les soldats en permission ramenèrent « aux copains » le nécessaire de base : une molette et une pierre à briquet (ou ferrocérium) aisément trouvable chez tous les commerçants. Il peut être en laiton, en cuivre mais aussi en aluminium ou en bois.

Les Objets Décoratifs

Le laiton des douilles est repoussé et gravé. Celle de 75 mm est la plus souvent détournée. Tous ces objets sont harmonieusement découpés, ciselés, gravés, repoussés, plissés, torsadés, rétreints par fluage dans le style "Art nouveau", tout en arabesques, ou le style "Art déco" naissant, aux lignes plus épurées.

Obus décoré

Obus décoré (source: Wikipedia)

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Le Contexte et la Signification

L’art des tranchées durant la Première Guerre mondiale fait débat. On sait qu’il est en filiation avec la tradition militaire d’artisanat-passe-temps ainsi qu’avec celle des trophées des guerres millénaires. Mais n’est-il que cela ? Début août 1914, éclate une guerre que chacun imagine brève. Mais le conflit s’enlise et devient "une bataille de matériel […] avec son déploiement de moyens titanesques", comme l’écrira Ernst Jünger.

Avec ces matériaux de guerre, les combattants, en majorité des manuels (paysans, ouvriers, artisans), fabriquent d’abord les objets utiles qui manquent dans les cagnas [NDLR : abris de tranchée]. Ce sont, par exemple, des briquets pour remplacer les allumettes inutilisables dans l’humidité des tranchées ou des coupe-papiers pour ouvrir lettres et journaux apportant les nouvelles. Au strict nécessaire s’ajoute le besoin de tisser un lien avec les familles et amis de l’arrière.

À la dimension pratique et à la forme s’ajoute la représentation symbolique où s’exprime l’émotion : exaltation patriotique, appartenance à un groupe (esprit de corps), espérance, besoin de protection et, de façon plus intime, sentiment amical ou familial, voire même désir érotique. Très souvent, la mémoire d’une bataille est célébrée. Le "j’y étais" se traduit selon l’origine du soldat artiste par une réalisation unique ou récurrente.

En transmutant ces objets de mort en objets de vie, combattants artistes et orfèvres des tranchées ajoutent à la nature, ce qui est la fonction de l’art. Qu’ils aient pratiqué un art naïf, brut, populaire ou inspiré de mouvements artistiques, les hommes du front n’ont-ils pas, par leur intelligence émotionnelle, donné à des matériaux ordinaires cette étincelle de génie que seuls les véritables artistes savent insuffler aux choses les plus anodines ?

Écrivains, poètes, peintres, au coude à coude dans les tranchées avec les artistes anonymes, ne s’y sont pas trompés. Jean Cocteau, Henry de Montherlant, Henri Barbusse ou Blaise Cendrars reconnaissent comme leurs pairs ces poilus dont les oeuvres témoignent de l’impérieuse nécessité de créer pour s’abstraire du chaos du front autant que pour laisser une trace. Aux compagnons plus habiles qui font du troc ou exercent un petit commerce avec les collectionneurs de l’arrière, ils commandent des bagues, des bracelets. Entre deux poèmes à Lou ou à Madeleine, Guillaume Apollinaire lui-même crée pour elles des bijoux.

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Le centenaire de la Première Guerre mondiale a donné lieu à un regain d’expositions mais l’art des tranchées survit principalement aujourd’hui grâce aux collectionneurs et experts qui, inlassablement, retracent et répertorient des œuvres souvent modestes, manquant parfois de virtuosité technique mais toujours émouvantes. Et ce que nous disent encore les poilus est tellement fort que "À travers ces oeuvres […] c’est l’art lui-même qui retrouve sa puissance de subversion" comme le remarque l’écrivain-essayiste Jean-Claude Guillebaud.

Comment fonctionne une tranchée de la Première Guerre mondiale ?

Tableau Récapitulatif des Matériaux et Objets

Matériaux Objets Fabriqués Techniques Principales
Aluminium, laiton, cuivre, bois Bagues, briquets, vases, coupe-papiers, tabatières Fusion, moulage, gravure, ciselure, repoussage

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