Artisanat des tranchées pendant la Première Guerre mondiale : fabrication, histoire et usages

Apparue durant la Première Guerre mondiale, l’expression « artisanat de tranchée » (trench art en anglais) désigne le fait de transformer des matériaux liés à un conflit armé, en objets usuels, symboliques ou artistiques. Dès la fin du XVIIIe siècle, des exemples de souvenirs fabriqués par des soldats en guerre existent. Des exemples de souvenirs de campagne fabriqués par les soldats d’armées européennes existent dès la fin du xviiie siècle ainsi que pendant le xixe siècle. C’est cependant au cours de la Grande Guerre que l’artisanat de tranchée se développe massivement, des objets étant alors réalisés à la main sur tous les fronts.

La durée du conflit et les longues phases d’attente des soldats entre les combats expliquent en grande partie ce phénomène qui touche aussi bien les militaires que les civils. Ce phénomène s’explique par le recours à la guerre de position enterrée, qui offre de longues phases d’attente entre les combats. Dès que le conflit s’enterre, le temps libre au front sert à décorer, graver et, ainsi, individualiser son équipement réglementaire ou à confectionner de nombreux petits objets utilitaires. Sur le front, la fabrication d’objets relevant de l’artisanat de tranchée (ou de guerre) débute avec le besoin des soldats de s’occuper pendant leur temps libre.

Matériaux et techniques : récupération et transformation

La Première Guerre mondiale est une guerre industrialisée, où l’artillerie occupe une place importante. Ainsi, la majeure partie des matériaux récupérés sur le champ de bataille sont faits de métal : douilles, fragments et ceinture d’obus, balles, grenades, etc. Ces chiffres gigantesques reflètent les témoignages des combattants qui, lorsqu’ils assistent à un bombardement, parlent systématiquement d'un « mur de feu ». Bertrand Tillier rappelle clairement les chiffres : 50 000 obus utilisés par jour par les Français en septembre 1914, 150 000 en 1915 et 200 000 en 1917. Dans la Somme en 1916, les 50 000 artilleurs britanniques auraient, semble-t-il, utilisé 1 500 000 obus dans la semaine qui précède l'offensive du 1er juillet 1916.

Avec ces matériaux de guerre, les combattants, en majorité des manuels (paysans, ouvriers, artisans), fabriquent d’abord les objets utiles qui manquent dans les cagnas. Les productions artisanales de soldats s’en composent massivement, à travers un large registre d’objets comme des vases, des coupe-papiers, des encriers, et autres briquets et miniatures en tout genre. Les matériaux périssables ou naturels, comme le bois, l’os ou encore la pierre, sont plus rares. La plupart des musées sur la Grande Guerre possèdent dans leur collection de nombreux objets réalisés avec des déchets issus des combats, que ce soit des douilles d'obus, des cartouches ou tout simplement des morceaux de bois glanés par les soldats sur le champ de bataille.

Les étapes de la transformation des matériaux sont nombreuses : découpe, déformation plastique par martelage à chaud ou à froid, fonte de métaux, soudure et gravure (qui peut se faire également hors de la zone d’« atelier »). Ces opérations impliquent la maîtrise d’un important savoir-faire chez les soldats qui les accomplissent. La laiton des douilles est repoussé et gravé. Le briquet de poilu, ou briquet de tranchée, fut l’une des premières fabrication des soldats sur le front. Très vite les soldats en permission ramenèrent « aux copains » le nécessaire de base : une molette et une pierre à briquet (ou ferrocérium) aisément trouvable chez tous les commerçants.

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Objets réalisés et usages quotidiens

Au départ très spontané, l’artisanat de tranchée prit rapidement beaucoup d’ampleur. Ils s’insèrent, au fur et à mesure, dans le quotidien du soldat et remplacent parfois cet équipement. D’une part, ceux-ci individualisent leur équipement réglementaire au gré de différentes opérations. De nombreux quarts, pipes, gamelles, gourdes ou casques sont peints ou gravés, se retrouvant ornés d’une grande variété de dessins et d'inscriptions. D’autre part, les soldats confectionnent eux-mêmes en nombre de petits objets utilitaires qui s’insèrent dans leur quotidien et remplacent l’équipement fourni par l’armée. C’est le cas des couteaux de tranchées, des tabatières, des coupe-papiers ou encore des briquets.

Au strict nécessaire s’ajoute le besoin de tisser un lien avec les familles et amis de l’arrière. Le désir de créer un objet unique, pour soi ou la famille, conduit aussi des soldats à des fabrications spontanées et individualisées pouvant prendre la forme de vrais objets d’art. Parmi ceux-ci, on retrouve des vases décorés, des crucifix, des cannes en bois sculptées ou des instruments de musique. Très souvent, la mémoire d’une bataille est célébrée. Le "j’y étais" se traduit selon l’origine du soldat artiste par une réalisation unique ou récurrente.

Signification symbolique et sociale

À la dimension pratique et à la forme s’ajoute la représentation symbolique où s’exprime l’émotion : exaltation patriotique, appartenance à un groupe (esprit de corps), espérance, besoin de protection et, de façon plus intime, sentiment amical ou familial, voire même désir érotique. Paradoxalement, lorsque ces souvenirs intègrent le foyer des soldats, après la guerre, leur fonction s’inverse. Destinés à rappeler le cocon domestique lors de leur confection pendant la guerre, ces objets, fabriqués avec des engins de mort, s’intègrent dans le foyer comme souvenir de celle-ci. Après le conflit, les objets acquièrent un statut mémoriel, devenant des souvenirs de l’expérience du combattant.

En transmutant ces objets de mort en objets de vie, combattants artistes et orfèvres des tranchées ajoutent à la nature, ce qui est la fonction de l’art. Qu’ils aient pratiqué un art naïf, brut, populaire ou inspiré de mouvements artistiques, les hommes du front n’ont-ils pas, par leur intelligence émotionnelle, donné à des matériaux ordinaires cette étincelle de génie que seuls les véritables artistes savent insuffler aux choses les plus anodines ?

Acteurs, diffusion et commercialisation

Les premiers artisans de guerre sont les soldats ; qu’ils soient au front, prisonniers de guerre, blessés et en convalescence pendant le conflit. Hors de la zone de front, l’artisanat de guerre est pratiqué par les soldats prisonniers ou en convalescence. Dans le premier cas, il s’agit d’objets fabriqués dans des matériaux périssables (bois, os, etc.) et destinés à être échangés pour améliorer les conditions de détention des soldats.

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D’autres acteurs que les soldats engagés dans les combats réalisent des objets s’apparentant à l’artisanat de guerre. Appauvris par la guerre, déplacés ou restés dans la zone de conflit, des civils peuvent notamment améliorer leur vie quotidienne en les vendant : c’est le cas par exemple des populations belges. Dans l’après-guerre, cet objectif lucratif prend plus d’ampleur avec le ramassage massif d’objets de guerre pour nettoyer les champs dévastés et les remettre en culture. Ce matériel de guerre donne lieu à une importante création de souvenirs entre 1918 et 1939, qui surpasse très largement en nombre les productions précédentes tant leur production est semi-industrialisée. Cette commercialisation se maintient grâce au phénomène des pèlerinages sur les champs de bataille.

L’engouement qu’il suscite à l’arrière, parmi les civils, conduit à la création d’une véritable industrie. Des ateliers dédiés à la fabrication de ces objets sont mis en place dans les campements en seconde ligne, les centres de rééducation professionnels pour les mutilés de guerre produisent des artefacts similaires, des bijoutiers vendent des copies réalisées par des civils. Des expositions et des ventes sont également organisées pour montrer le travail des poilus et soutenir des actions caritatives.

coulisses tranchée

Preuves archéologiques et lieux de fabrication

Si les productions sont bien attestées, les lieux de fabrication au front restent encore à définir avec exactitude. Les sources écrites et photographiques peuvent servir dans leur identification mais elles ne comblent pas le manque d’exemples concrets de vestiges de terrain. L’archéologie, qui explore depuis quelques dizaines d’années les vestiges de la Grande Guerre, apporte également des renseignements. Les fouilles de la ZAC Actiparc d’Arras réalisées en 2000 ont cependant été parmi les premières à livrer des traces d’artisanat, suivies par celles menées à Marcilly-sur-Tille en 2011 ou dans le camp du Borrieswalde (dans la forêt d’Argonne) en 2015.

Il n’existe, en effet, pas de lieu dédié spécifiquement à la fabrication d’objets, mais un ensemble de traces accumulées permet néanmoins de définir un contexte « d’atelier ». Ces activités se font essentiellement dans des ateliers éphémères, installés parfois dans les baraques de soldats où ils dorment. Les traces archéologiques se matérialisent par des rebuts de découpes d’objets récupérés sur le front, majoritairement des douilles et des ceintures d’obus, ou des objets semi-finis, découverts dans des fosses dépotoirs ou dans les coins des baraques de soldats. La présence d’outils (marteaux, burins, pinces) peut également constituer un indice d’artisanat, même s’ils ne sont pas spécifiques à la fabrication d’objets. De même, associé à ces éléments, un foyer doit être considéré comme un indice important. Il peut témoigner de la volonté de procéder à la déformation plastique ou à la fonte de matériaux, parfois effectuées à de très fortes températures (jusqu’à 1 500 ° C), ainsi qu’à des soudures réalisées à basse température.

Art et reconnaissance : expositions, concours et réception

Les premiers artisans de guerre sont les soldats ; qu’ils soient au front, prisonniers de guerre, blessés et en convalescence pendant le conflit. Durant la Grande Guerre, la production en nombre et précoce (dès 1915) de ces objets donnent lieu à l’organisation de concours et d’expositions dont l’une, intitulée L’art de guerre, se déroule du 22 décembre 1915 au 22 février 1916 dans les salles du Jeu de Paume aux Tuileries. Lorsque la guerre s’installe dans la durée, l’artisanat de tranchée se répand plus largement au sein des armées. Les productions individuelles des soldats deviennent plus fréquentes, au point que certains, sans talent naturel pour la confection d’objets, s’y essaient spontanément, par influence collective.

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Les expositions ont pour but de valoriser les « glorieux » soldats auprès de la population tout en encadrant la représentation des idéaux de guerre. L’art des tranchées durant la Première Guerre mondiale fait débat. Certains doutent de la valeur artistique de ces œuvres mêlant artisanat et art. Le centenaire de la Première Guerre mondiale a donné lieu à un regain d’expositions mais l’art des tranchées survit principalement aujourd’hui grâce aux collectionneurs et experts qui, inlassablement, retracent et répertorient des œuvres souvent modestes, manquant parfois de virtuosité technique mais toujours émouvantes.

Savoirs-faire, créativité et héritage culturel

Certains soldats étaient dans la vie civile des artisans très qualifiés - orfèvres, graveurs, dinandiers, mécaniciens de précision, etc. Parmi les hommes mobilisés, il y a aussi des bijoutiers et orfèvres. Entre les courts assauts, ils libèrent leur créativité en réalisant des bagues, bracelets ou pendentifs à partir de l’aluminium des fusées et du cuivre rouge des ceintures d’obus ramassées dans le no man’s land entre les tranchées.

Écrivains, poètes, peintres, au coude à coude dans les tranchées avec les artistes anonymes, ne s’y sont pas trompés. Jean Cocteau, Henry de Montherlant, Henri Barbusse ou Blaise Cendrars reconnaissent comme leurs pairs ces poilus dont les oeuvres témoignent de l’impérieuse nécessité de créer pour s’abstraire du chaos du front autant que pour laisser une trace. Fernand Léger, "ébloui par une culasse de 75 ouverte en plein soleil (qui lui fera) oublier l’art abstrait de 1912-1913", repousse des douilles, tout comme Jean Emile Laboureur, tandis que André Mare modèle des masques.

Et ce que nous disent encore les poilus est tellement fort que "À travers ces oeuvres […] c’est l’art lui-même qui retrouve sa puissance de subversion" comme le remarque l’écrivain-essayiste Jean-Claude Guillebaud. Déjouer la guerre traite d'un aspect méconnu du grand public au sujet de la Première Guerre mondiale : celui de la vie des soldats au front, non pas pendant une attaque ou lors d'un bombardement ennemi, mais pendant les temps calmes.

Variations stylistiques et motifs

Les réalisations reprennent souvent des motifs floraux ou orientaux, à la mode en ce début de XXe siècle. Tous ces objets sont harmonieusement découpés, ciselés, gravés, repoussés, plissés, torsadés, rétreints par fluage dans le style "Art nouveau", tout en arabesques, ou le style "Art déco" naissant, aux lignes plus épurées. Pour les plus ouvragés, on peut y voir un message patriotique avec des productions qui n'hésitent pas à se moquer ou à caricaturer l'ennemi germanique.

Transmission et conservation

Aujourd'hui, ces productions artistiques des tranchées nous arrivent dénuées d’attachement particulier de la part des individus qui les ont manipulées. Il y a, en effet, dans de nombreuses maisons françaises des douilles d'obus travaillées ou des cannes en bois sculptées léguées par un ancêtre ancien combattant de 14-18. La plupart des musées sur la Grande Guerre comme l'Historial de Péronne, le musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux ou le Musée Guerre et Paix en Ardennes de Novion-Porcien possèdent dans leur collection de nombreux objets réalisés avec des déchets issus des combats.

La production d'objets strictement utilitaires durant le conflit (briquets, coupe-papier, etc.) et la fabrication plus tardive et semi-industrielle d'objets-souvenirs entre 1918 et 1939 expliquent que l’éventail de ces réalisations soit plus réduit et plus standardisé après la guerre : le but est de fabriquer des objets de souvenir qui s’intègrent dans le foyer.

Tableau récapitulatif : types d'objets et matériaux

Type d'objet Matériaux principaux Usage
Briquets, coupe-papiers Douilles, laiton, cuivre, aluminium Utilitaire quotidien
Bijoux (bagues, bracelets) Aluminium de fusées, cuivre de ceintures d'obus Souvenir, troc
Vases, crucifix, cannes Douilles, bois, os (moins fréquent) Décoratif, mémoriel
Instruments et miniatures Divers métaux récupérés Loisir, représentation

La guerre de 1914-1918 ne fut pas la guerre éclair tant attendue. La Grande Guerre a mobilisé des millions d'hommes venus du monde entier se battre en Europe dans les tranchées. Ce conflit a donc favorisé la mixité sociale et géographique d'hommes venus d'un peu partout. Ne serait-ce qu'à l'échelle française, elle a permis à des individus venus des quatre coins de l'hexagone de se fréquenter, d'échanger sur leurs pratiques culturelles notamment.

Enfin, l’ingéniosité déployée dans l’artisanat de tranchée est d’autant plus étonnante que les poilus n’ont que les « moyens du bord » pour fabriquer ces objets. Pour passer le temps, certains poilus se mettent à fabriquer, avec des matériaux communs ou de rebut, des objets usuels, des bijoux ou des artefacts décoratifs qu’ils donnent à leur famille, à leurs amis ou vendent pour compléter leur solde.

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