Histoire et utilisation des cauris comme ancienne monnaie et artisanat au Niger

Les cauris, ces coquillages de l’océan Indien, étaient utilisés comme monnaie dans de nombreux endroits de la planète. Ce petit coquillage, qui se trouve en quantité dans l’océan Pacifique et l’océan Indien, est utilisé comme instrument monétaire en Chine dès la dynastie Shang (1600 à 1046 av. J.-C.). Bien avant l'invention des pièces et des billets, des sociétés humaines ont utilisé des objets naturels comme instruments d'échange. Parmi eux, le cauri - un petit coquillage blanc - s'est imposé comme une monnaie de référence sur plusieurs continents pendant plus de trois millénaires.

Originaire principalement des eaux chaudes de l'océan Indien - notamment autour des Maldives - le cauri a voyagé bien au-delà de son milieu naturel. Au 16e siècle, le destin de ces coquillages va prendre une ampleur internationale... et dramatique. Les Portugais commencent à les importer en masse en Afrique de l’Ouest depuis les Maldives et le Sri Lanka. À partir du 16e siècle surtout, les nations européennes s'intéressèrent au commerce des cauris qu'ils ramenèrent de l'océan Indien sur les côtes ouest-africaines où ils étaient échangés contre des produits de cru, notamment les esclaves noirs destinés à la mise en valeur des plantations américaines.

Du 10 au 16e siècle, juifs et arabes étaient pratiquement les seuls à les acheminer de l'océan Indien en Afrique subsaharienne, notamment en Afrique de l'Ouest. Les cauris s'imposent dans tout l'Ouest africain pour le commerce des marchandises. Dans les empires du Ghana, du Mali ou du Songhaï, les cauris servent alors d'unité de compte pour les transactions, les impôts et les échanges internationaux. Cette zone du « cauri monétaire » révèle les circuits commerciaux, les relations qui unissent les ports et leurs arrière-pays.

Les cauris, une monnaie universelle avant l'heure, ont circulé dans les grands réseaux commerciaux de l'Asie, de l'Afrique, de l'Océanie, et même, sporadiquement, de l'Europe. Dès le XIIIe siècle avant notre ère, des objets en bronze retrouvés en Chine présentent des motifs en forme de cauri, preuve de son usage monétaire très ancien. Leur aire de distribution est le domaine indo-pacifique.

Pourquoi le cauri a-t-il été adopté comme monnaie ?

Le succès du cauri repose sur plusieurs caractéristiques qui en font un excellent substitut monétaire : Solidité : le coquillage résiste bien à l'usure et au transport et résiste aux parasites ; Maniabilité : sa petite taille permet de le manipuler facilement ; Divisibilité : plusieurs cauris peuvent être combinés pour former des sommes variables ; Identifiabilité : sa forme lisse et brillante est reconnaissable immédiatement. De format quasi identique, ils étaient souvent regroupés en colliers ou bracelets afin de former de plus grandes unités et étaient à la fois facilement identifiables et infalsifiables.

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Le cauri, appelé Monetaria moneta par les naturalistes, est assurément la paléo-monnaie la plus commune. Leur terme latin, monetaria moneta, (monnaie monétaire) confirme cet aspect et leur usage comme monnaie démontre comment des sociétés ont sélectionné des objets ayant à la fois une valeur pratique et symbolique. Imputrescibles par nature, les cauris présentent l’avantage, sur bien d’autres marchandises, de ne pas se gâter durant les traversées.

Le cauri comme étalon et unités de compte

Introduit par les Portugais dès le 16e siècle, le cauri s’impose, aux 17e et 18e siècles, comme l’étalon de référence du système monétaire des royaumes installés le long de la « Côte des Esclaves », en particulier celui de Ouidah (Bénin). À Ouidah, il y a quatre principaux multiples dont voici les appellations tant en langue locale qu’en portugais et en français : 40 cauris font un senre, ou toquos en portugais ; 200 cauris font un fore, ou gallinha en portugais ; 4 000 cauris font une cabèche (terme francisé) ; 8 000 cauris font un guibatton (terme francisé), ou alkove en portugais. Parce qu’une valeur unitaire très faible, les cauris sont le plus souvent utilisés par multiples. Ils sont alors percés et enfilés sur des cordons adaptés.

Les cauris s'échangent donc sous la forme de lourds colliers vérifiés sur les marchés par « un Grand du Royaume, nommé Konagongla. Cet officier examine les cordons ; & s’il trouve une coquille de moins, il les confisque au profit du Roi ». C’est en outre, un système monétaire contrôlé et garanti par l'État puisque la qualité des senres, fores et guibattons est vérifiée sur les foires et marchés.

Unité locale Équivalence en cauris Équivalence approximative (XVIIIe siècle)
Senre (toque) 40 cauris -
Fore (gallinha) 200 cauris -
Cabèche 4 000 cauris ≈ 4 livres tournois (selon contextes)
Guibatton (alkove) 8 000 cauris ≈ double louis d'or / valeur élevée
1 000 cauris (tas perçé) 1 000 cauris ≈ 1 écu d'argent (XVIIIe siècle)

Le rôle des cauris dans la traite atlantique et leurs équivalences monétaires

Ces coquillages des Maldives eurent ainsi un rôle clé dans une des plus grandes tragédies de l’histoire humaine. Bien implantés comme monnaie dans l’Afrique Occidentale dès la fin du 16e siècle, ils furent une des chevilles ouvrières de la traite des esclaves. Une personne réduite en esclavage pouvait s’échanger contre 80 000 de ces coquillages à Ouidah, au Bénin, au milieu du 18e siècle, selon les récits des capitaines négriers exhumés par Gildas Salaün. En comparaison, une chèvre vaut 1 000 cauris, une poule 200 cauris.

Les archives permettent aussi de suivre les prix qui grimpent à cause de la concurrence exacerbée entre les puissances européennes. « En 1724, le prix d’un homme était fixé à 8 000 cauris. Cela passe à 80 000 en 1748, et atteint même 192 000 en 1773 » souligne le spécialiste. Les revenus colossaux tirés du commerce avec les Européens incitent les autorités locales à ouvrir leur port à toutes les nations et provoquent une hausse importante du prix des captifs exprimé en cauris.

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En d’autres termes, 1 000 cauris font environ 960 deniers tournois, soit une parité quasiment parfaite entre le cauri et le denier tournois ! À nouveau donc, un écu vaut 1 000 cauris. L’emploi des cauris par les Européens s’avère en outre des plus rentable à Ouidah, puisqu’ils « ne coutent qu’un schelling la livre, & qui se revendent ici deux schellings et demi ». Et Prévost insiste « à cette distance de l’Europe, l’or ou l’argent monnoyé ne fait jamais un commerce avantageux ».

Usage quotidien et exemples de prix à Ouidah

Payer en cauris : les cauris servent quotidiennement aux Européens : d’une part, à acheter leur nourriture, ainsi que celle de leurs captifs ; d’autre part à rémunérer leurs intermédiaires, le capita, chargé de surveiller les porteurs, reçoit « pour chaque voyage deux galines (400 cauris) » et chaque porteur trois toques (120 cauris). Pour des achats courants Prévost donne plusieurs indications de prix : un mouton coûte entre « huit gallinas » et deux écus, soit 1 600 à 2 000 cauris ; un porc vaut un à deux écus ; « Cinq poules valent un écu. Une douzaine d’oiseaux sauvages (…) reviennent au même prix » ; une chèvre vaut un écu.

Enfin, la bière constitue-t-elle un poste de dépense important des marins faisant escale à Ouidah. « Les femmes du Pays entendent fort bien l’art de brasser (…). Elles en composent une qui vaut la bière forte de Hollande, mais qui se vend une risdale le pot, tandis que la bière commune se donne à trois sols ». Les filles de débauche sont en fort grand nombre et « le prix ordinaire, presque établi, est de trois bujis ».

Dimensions symboliques, rituelles et artisanales

Au-delà de leur fonction monétaire, les cauris étaient aussi chargés d'une forte valeur symbolique, associés à la fertilité, à la richesse et au pouvoir. On les retrouvait souvent dans les dotations de mariage, les cérémonies rituelles ou les tombeaux royaux dans plusieurs sociétés africaines. Le cauri conserve aujourd'hui une forte charge symbolique et spirituelle. De l’Afrique à l’Asie, ces petits coquillages précieux sont omniprésents dans les traditions, la divination et les bijoux.

Les cauris sont souvent liés à des pratiques mystiques et ésotériques. Ils sont utilisés comme objets de culte, de pharmacopée, support matériel de messages épistolaires et de pratiques divinatoires, des jeux, etc. ; les esclaves noirs du nouveau monde ont recréé, à partir des cauris, des aspects du contexte matériel et conceptuel qui était le leur avant leur transplantation dans les Amériques. Les industries artisanales locales exploitent cette symbolique : on retrouve de nombreux exemples de créations contemporaines où le cauri est à l’honneur. Porter un bijou en cauri, c’est adopter un morceau d'histoire et de culture africaine.

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Du déclin monétaire à la continuité culturelle

Après l’abolition de l’esclavage, et avec l’arrivée des colons européens en Afrique qui imposèrent leur propre monnaie, le système des cauris prit fin. Au début du XXe siècle, commence, avec la colonisation, une véritable politique de démonétisation des cauris qui ont, presque partout sauf en de rares endroits, fini par perdre leur valeur monétaire ; néanmoins, les autres usages sont toujours d'actualité. Ils ne servent plus de monnaie active, mais restent présents dans des rituels traditionnels, objets d'art et pratiques culturelles symboliques.

Seuls quelques chercheurs ont publié des études sur la question et il a fallu se mettre en quête de nombreux ouvrages et références pour poursuivre les recherches. Le cauri reste un objet d'étude qui éclaire les relations socioéconomiques et culturelles entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe, et révèle comment un simple coquillage a pu structurer des systèmes monétaires et des pratiques artisanales complexes.

Gildas Salaün - Coquillages contre esclave, le cauri monnaie de la Traite atlantique

FAQ rapide

  • Quelle est l'origine des cauris utilisés comme monnaie ? Les cauris proviennent principalement des Maldives et d'autres zones de l'océan Indien.
  • Pourquoi les cauris ont-ils été considérés comme une monnaie fiable ? Leur résistance, leur forme reconnaissable et leur maniabilité en faisaient un excellent outil monétaire dans des contextes très variés.
  • Les cauris sont-ils encore utilisés aujourd'hui ? Ils ne servent plus de monnaie active, mais restent présents dans des rituels traditionnels, objets d'art et pratiques culturelles symboliques.

Les cauris sont bien plus que de simples coquillages. Utilisés autrefois comme monnaie d'échange, ils conservent aujourd'hui une forte charge symbolique et spirituelle. De monnaie ancestrale à accessoire de mode, il traverse les siècles et reste un élément clé de la culture africaine.

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