Artisanat haïtien : le soleil en papier mâché de Jacmel — fabrication et histoire

La ville de Jacmel, fondée à la fin du XVIIe siècle sur la côte sud-est, est depuis longtemps reconnue comme l’une des capitales artistiques d’Haïti. Le papier mâché est devenu sa spécialité la plus célèbre. Jacmel, Haiti. Toute l’année, les ateliers produisent des animaux fantastiques, des personnages du folklore, des sculptures décoratives ou des objets inspirés de la vie quotidienne. Pendant plusieurs semaines, les artisans conçoivent d’immenses masques qui transforment les rues en un véritable théâtre à ciel ouvert.

Une tradition locale et ses acteurs

La fabrication d’objets en papier mâché à Jacmel est une tradition qui remonte au moins au milieu du XXe siècle et elle est considérée en Haïti comme une spécificité culturelle de cette région. La créativité exceptionnelle de ses artisans a contribué à sa renommée et à celle de son carnaval au cours des deux dernières décennies, surtout grâce aux masques flamboyants en papier mâché. Dans le Sud-Est d’Haïti, la ville de Jacmel est connue pour ses artistes, son carnaval animé et ses masques en papier mâché géants.

Didier Civil est un artisan de masques en papier mâché à Jacmel. Il participe à de nombreux festivals et expositions en Haïti et à l’étranger. Il est une référence dans ce domaine à travers le monde. Selon Didier Civil, « de nos jours se développe toute une zone du papier mâché à Jacmel, la rue Ste-Anne, où la majorité des femmes, des hommes et des enfants sont initiés à cette pratique » et presque toutes les maisons sont transformées en atelier-boutique. Harry Sylvaince est de ceux qui font perdurer cette tradition colorée. Chaque année, il donne un coup de main à la création des pièces qui feront partie du défilé. Il en profite aussi pour fabriquer des petites pièces afin de les vendre aux touristes qui sont sur place pour l’occasion.

Du social et du politique dans le masque

Le port des masques est une activité qui permet à la population d’exprimer ses joies, ses frustrations et ses désirs. En d’autres termes, il constitue un médiateur du discours social et politique de la population jacmélienne. Les masques présentent des sujets très diversifiés : de la politique à la faune aquatique en passant par les personnages mythologiques du folklore local et des religions judéo-chrétiennes (zombis, divinités du vodou, loups-garous, rois-diables, juifs errants, anges et saints), les grandes périodes de l’histoire du pays (indienne, espagnole, française, révolutionnaire, nationale, américaine, contemporaine), les animaux de la jungle (tigre, lion, léopard, cerf, zèbre), etc.

Calendrier et préparation collective

La fabrication des masques est liée principalement au carnaval. Six mois environ avant son lancement, les artisans de la ville se mettent déjà au travail. Ils partent à la recherche de la terre argileuse pour la fabrication des moules et commencent le recyclage des boîtes et des sacs en carton qui serviront à faire le papier mâché. Dès leur plus jeune âge, les fils et les filles de la région de Jacmel participent à des activités artisanales liées à la fabrication de masques en papier mâché. L’apprentissage proprement dit se fait sur le tas. Les enfants apprennent en faisant toutes sortes de menus travaux d’apprenti. Ces jacméliennes et jacméliens, dénommés artisans dans le sang, développent des habiletés comme par enchantement et participent à l’embellissement du carnaval et à la décoration d’intérieurs de maisons de la région de Jacmel. La Fondasyon artisanal pou timoun de Jacmel initie les enfants à l’artisanat et notamment au papier mâché.

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Matériaux et étapes de fabrication

La réalisation d’un masque se fait en six étapes. La première étape, c’est la préparation du moule qui donne forme au masque. Le moule est fabriqué avec de la terre argileuse humectée d’eau, afin de la rendre pâteuse, collante et solide. On travaille la terre jusqu’à ce qu’elle prenne la forme désirée. C’est cette première étape, la plus importante selon Didier Civil, qui donne corps à l’idée que l’on veut réaliser. Avec ses doigts et ses outils, l’artisan fabrique ce qui constitue la base du papier mâché. C’est la manière de réaliser le moule qui distingue un artisan d’un autre. La forme et les expressions du masque dépendent de la créativité et de la dextérité de l’artiste.

La deuxième étape, c’est la préparation du papier, qui provient du recyclage des boîtes et des sacs en carton. La troisième étape, c’est la préparation de la colle. Elle est faite avec de l’amidon (farine de manioc). Cette farine est mélangée avec de l’eau, de façon à obtenir un lait très clair ; après l’avoir brassée dans une casserole, on la laisse mijoter à feu doux durant quelques minutes. Lors de la quatrième étape, le papier est appliqué sur le moule. Il peut être ajouté soit à l’intérieur ou à l’extérieur selon le type de moule. On dépose pas moins de quatre épaisseurs de papier sur le moule avant qu’il soit prêt pour l’étape suivante. Le masque est alors enlevé ou tiré du moule. La sixième étape, c’est l’application de la peinture. Après une première couche de base, d’autres couleurs de peinture acrylique vont être données pour rendre le masque éclatant. Le choix de la peinture est relatif mais il est conseillé d’utiliser la peinture acrylique parce qu’elle est facile à mélanger et moins toxique. On met une couche de vernis, ce qui permet de protéger le masque contre l’eau, l’humidité et la poussière.

Influences historiques et diffusion mondiale

La technique du papier mâché remonterait au VIIIe siècle en Orient. Les Chinois l’auraient utilisée pour mouler des casques de guerrier. Une forme de papier mâché a d’abord existé en Chine, avant que des techniques plus efficaces soient inventées en Europe. De Samarcande, l’invention se propage vers le Maroc, via Damas, gagne le Nord, remonte par l’Espagne, la France et l’Allemagne. Il reste communément admis que les Italiens découvrirent la carta pasta (papier mâché), par le biais du commerce vénitien dans ses échanges avec l’Orient. De Pékin à Venise, de Mexico au Cachemire, le papier modelé traverse les cultures et les siècles.

Son apparition dans le Carnaval de Jacmel remonte aux années 1950, mais c’est à partir des années 1980 que sa popularité commence à s’accroître, quand Lionel Simonis se lance dans la fabrication des moules pour représenter des animaux exotiques de la jungle et des portraits des héros de l’Indépendance d’Haïti. « Dans le temps, les masques étaient utilisés uniquement dans le carnaval. De nos jours, ils sont utilisés dans le théâtre et comme objets décoratifs », mentionne Didier Civil.

Les artisans de Jacmel à pied d'oeuvre pour le carnaval 2018

Usages contemporains et tourisme

Toute l’année, les ateliers produisent des animaux fantastiques, des personnages du folklore, des sculptures décoratives ou des objets inspirés de la vie quotidienne. Il en profite aussi pour fabriquer des petites pièces afin de les vendre aux touristes qui sont sur place pour l’occasion. Les produits touristiques de l’entreprise - circuits historiques, ateliers d'artisanat, excursions vodou, saveurs créoles, parcours nature - sont créateurs d’emplois dans la communauté. Les guides reçoivent une formation professionnelle permettant de renforcer leur sentiment d’appartenance à leur patrimoine et leurs capacités au leadership.

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Transmission, pédagogie et avenir

La population de Jacmel accorde une grande importance à son carnaval. Une pédagogie se met en place en vue de perpétuer cette tradition. Dès leur plus jeune âge, les fils et les filles de la région de Jacmel participent à des activités artisanales liées à la fabrication de masques en papier mâché. L’apprentissage proprement dit se fait sur le tas. Les enfants apprennent en faisant toutes sortes de menus travaux d’apprenti. La Fondasyon artisanal pou timoun de Jacmel initie les enfants à l’artisanat et notamment au papier mâché.

La pratique a su conjuguer tradition et innovation : « L’artisanat m’a tout donn[é] », témoigne Harry Sylvaince qui, depuis qu’il s’est pleinement lancé dans ce domaine en 1998, n’a plus jamais déposé ses pinceaux. Observer l’artisan, je suis fascinée par sa patience, ses gestes méticuleux, son perfectionnisme. Cette capacité à conjuguer tradition et innovation explique sans doute pourquoi l’artisanat haïtien reste l’une des expressions culturelles les plus dynamiques du pays.

Tableau récapitulatif : matériaux et étapes

Étape Matériaux / outils Résultat
1. Préparation du moule Terre argileuse, eau, outils manuels Moule solide donnant la forme du masque
2. Préparation du papier Boîtes et sacs en carton recyclés Feuilles prêtes à être encollées
3. Préparation de la colle Farine de manioc, eau, casserole Colle à base d'amidon
4. Application du papier Papier encollé, moule Plusieurs couches (≥4) sur le moule
5. Démoulage Patience, outils pour retrait Masque formé
6. Peinture et vernis Peinture acrylique, vernis Masque coloré et protégé

Jacmel dans la carte de l’artisanat haïtien

Fondée à la fin du XVIIᵉ siècle sur la côte sud-est, Jacmel est depuis longtemps reconnue comme l’une des capitales artistiques d’Haïti. En parcourant le pays, on découvre des traditions multiples : le fer découpé à Croix-des-Bouquets, le perlage de Bel Air, la broderie aux Cayes, la vannerie des Nippes. Mais à Jacmel, le papier mâché occupe une place particulière et rivalise à l’échelle internationale par la qualité, l’imagination et la force expressive de ses pièces.

Découvrir Haïti à travers son artisanat, c’est donc choisir un autre point de vue. Derrière chaque création se croisent les héritages taïnos, africains et européens qui ont façonné Haïti au fil des siècles. Chaque objet porte en lui la mémoire des rencontres qui ont façonné Haïti. Et vous, quel objet artisanal haïtien vous accompagne au quotidien ?

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