L'Artisanat Tuilier aux Herbiers: Une Histoire de Tradition et d'Évolution

La vulnérabilité des vestiges de l’artisanat tuilier-briquetier de l’époque contemporaine détonne avec la multiplication des études traitant des matériaux de construction en terre cuite appliqués au contexte archéologique pour les périodes antiques et médiévales.

La reconnaissance d’une tradition artisanale tuilière dès l’époque moderne, et à l’œuvre jusqu’au xixe et xxe s., à l’échelle de l’arrondissement de La Roche-sur-Yon, et plus particulièrement sur le district cantonal des Herbiers (Vendée), a justifié l’application d’un dépouillement exhaustif des supports cartographiques et des sources archivistiques produits sous l’Ancien Régime puis l’administration préfectorale.

Parmi les principaux champs d’études abordés, la quantification et le recensement des ateliers ont été associés à un suivi de la main-d’œuvre tuilière et des productions quantitativement fluctuantes, de l’extrême fin du xviiie s.

L’artisanat tuilier-briquetier contemporain hérite d’une tradition artisanale attestée sous l’Ancien Régime. Un dépouillement des archives anciennes s’est principalement intéressé aux fonds seigneuriaux et ecclésiastiques.

L’Artisan du cristal allie tradition et modernité

Ateliers Seigneuriaux et Indépendants

Ces « ateliers seigneuriaux » ne sont pas exploités par les propriétaires mais sont confiés à des artisans sur un schéma de faire-valoir indirect. L’artisan peut être lié à l’atelier seigneurial par un contrat d’embauche, un bail à ferme (affermage) ou un droit de jouissance de longue durée voire perpétuel (accensement). Une redevance sur la location de l’atelier fieffé peut être perçue en argent et/ou en nature, au même titre que les exploitations agricoles d’un domaine foncier seigneurial, dont une part des profits tirés des activités lucratives réalisées revient au seigneur.

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Néanmoins, toute une frange artisanale ne transparaît pas dans ces archives anciennes : les ateliers indépendants. Ces derniers sont la propriété d’un artisan ou d’un collectif d’artisans, propriétaires de leurs propres outils de travail. Cette frange de l’artisanat tuilier échappe aux inventaires et fonds seigneuriaux.

Vestiges et Déclarations Anciennes

Ces déclarations correspondent pour une part à des titres détenus par l’abbaye Notre-Dame de la Grenetière (Grainetière).

Un bail signé à la date du 7 décembre 1644 fait ainsi mention d’une « portion de la terre des Pleisses, dans laquelle portion sont les terres où les dits déclarants [Jacques et Charles Guymard, demeurant à La Jonchère] prennent terres pour faire thuilles ». Une annotation précise l’existence d’une « boisselée et demi de terre propres à faire thuilles sises aux Grandes Pleisses [à la Pitancerie] ».

À la date du 17 janvier 1671, une pièce de terre inculte est cédée à un dénommé Michel Goislard, marchand demeurant au lieu-dit de La Jonchère. Les termes du bail stipulent un droit de faire bâtir une maison et grange, à la seule condition « de ne point souffrir que personne puisse tirer terre en la dite pièce pour faire thuilles si ce n’est les dit Abbé et religieux à qui il sera permis et le faire jusqu’à ce que le dit terrain soit propre à autre usage ».

La relation étroite entre une exploitation tuilière-briquetière au lieu-dit de La Jonchère et l’abbaye est réaffirmée dans un bail à rente daté du 9 juin 1671. Ce bail mentionne un « petit Bordage appelé La Batarderie situé au village de la Jonchère paroisse de Mouchamps consistant en une petite maison appentis, grange, et fourneau à thuilles chaux et briques, et deux jardins avec les appartenances ». Le bail passe à Jean Chateigner, Jacques Chateigner, Louise Chateigner et Jean Mignonneau, « moyennant soixante sols de rente féodale et foncière, payable le jour de noël en la dite Abbaye et […] de payer au sacristain et ses successeurs religieux en la dite Abbaye à perpétuité deux livres de cire au premier février, et encore aux conditions que les dits Abbé religieux et successeurs pourront quand bon leur semblera, faire faire en la dite grange et fours la chaux, thuilles, et briques nécessaires pour l’entretien de leur Abbaye et monastère seulement ».

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À la date du 1er avril 1780, un bail traite d’un pré dit « de Bouchaire », situé près du village de La Jonchère, devant lequel se positionnaient autrefois « une maison, un four à chaux et thuilles et une halle à faires de la thuilles ». À la même date du 1er avril 1780, un énième bail mentionne ce même pré « devant la Bastardière, situé près le village de la Jonchère ou ci devant y avait des maisons, un four à chaux et à thuilles, une aire et une halle, et où de présent n’y a plus qu’une fosse ou réserves pour lequel objet le dit déclarant est redevable envers la dite abbaye de trois livres et de deux livres de cire jaune ». Les termes du bail semblent correspondre à ceux énoncés dès 1671 pour un petit bordage appelé La Batarderie.

Une déclaration datée du 1er mars 1659 fait mention d’une « maison composée de 2 chambres basses et 2 hautes, moitié d’une grange à thuiles, […], le tout au village de la Jonchère ». Ces pièces de terre sont déclarées par Jeanne Yvon, veuve d’un dénommé Barthélémy Grillard, auprès de la baronnie d’Ardelay. Quelques jours plus tard, à la date du 3 mars 1659, une autre déclaration faite à la baronnie d’Ardelay par Mathurin Raineau et François Rondeau, mentionne une « partie d’une maison, la moitié d’une grange à faire tuilles appellée la Maison Brûlée, au village de la Jonchère ».

À la date du 14 avril 1758 est mentionné Charles Briant, tuilier à la tuilerie de l’Estenduère (commune des Herbiers), rendant aveu d’une maison au village de La Jonchère, à laquelle est associée une « aire à faire les tuiles, jouxtant le grand chemin du Boupère à Saint-Fulgent ». Le nom de ce même propriétaire réapparaît à la date du 14 janvier 1780. Ce tuilier s’avoue sujet immédiat de la châtellenie d’Ardelay et rend compte « de deux chambres de maison, un four, une écurie, une thuilerie et une aire au dit lieu de la Jonchère, joignant d’un côté au midi le dit chemin Saint-Fulgent au Boupère ».

À cette même époque est attribué l’un des premiers éléments de datation d’une tuilerie au lieu-dit de La Poterie de la Jonchère, correspondant à un millésime de 1760, gravé sur une poutre d’un ancien séchoir. Désormais disparu des suites d’un incendie en 1966, ce témoignage constituait l’indice d’une activité tuilière à La Poterie de la Jonchère dès le xviiie s.

La pérennité d’une tradition tuilière partagée autour des lieux-dits de La Jonchère et de La Poterie de la Jonchère (Mouchamps) tend à s’imposer comme un district artisanal spécialisé jusqu’au xxe s., selon le modèle défini par Mathieu Arnoux (Arnoux, 2013). L’implantation d’une tradition tuilière sur ce secteur s’explique par des prédispositions géologiques, avec la proximité d’un interfluve ayant conservé des nappes argileuses à dominantes schisteuses en position primaire affleurante (Goujou, 1994 ; Gabilly, 1978). Signalé dans le paysage par la forêt de Soubise, ce terroir argileux fut propice à un artisanat céramique, au même titre que les établissements tuiliers de Blanche-Noue, Saint-Hubert et Bonne-Œuvre (commune de Vendrennes), groupés à l’ouest de ce domaine forestier à l’époque contemporaine. Positionné quant à lui à l’est de la forêt de Soubise, le district de La Jonchère s’étend sur deux lieux-dits : La Jonchère et La Poterie de la Jonchère.

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Atelier de tuilerie
Atelier de tuilerie.

Recensement Cartographique des Ateliers

Le recensement des ateliers au travers des supports cartographiques est régulièrement décrit comme une méthode relativement fiable pour repérer des exploitations tuilières sous l’Ancien Régime (Moulin, 2011 ; Costa et Robert, 2008) et inversement, peu fiable, concernant des établissements plus tardifs du xixe s.

Par souci d’exhaustivité, un recensement cartographique des ateliers tuiliers-briquetiers a été effectué au travers de supports cartographiques s’étendant de la seconde moitié du xviiie s. à la première moitié du xixe s. : cartes de Cassini (dressées entre 1763 et 1786 pour ce territoire), cadastre parcellaire « primitif » (entre 1808 et 1813), cartes de l’état-major (entre 1841 et 1848), puis cadastre impérial (du milieu du xixe s.). Le recensement toponymique dans ce dernier support a été effectué indépendamment du dépouillement des matrices cadastrales.

La terminologie retenue pour ce recensement compte à la fois les termes communément assignés à cette thématique (tuilerie, briqueterie, four à tuiles/briques) ainsi que leurs variantes dialectales. Le terme de telle employé pour désigner la tuile au nord-ouest de la Vendée (Rézeau, 2003) a ainsi été décliné dans le toponyme La Telle, observé à proximité de la tuilerie de La Lévinière, sur la commune des Landes-Génusson. Un autre toponyme, celle de Tartifume, dérivée de l’expression Tard-y-fume, a été employée pour désigner des sites au sein desquels étaient entretenus les foyers de quelques ateliers de tuiliers-briquetiers, parfois sur des temps de cuisson étendus jusqu’en soirée.

Quelques termes trahissent également les matériaux du sous-sol favorables à l’installation d’une activité tuilière et briquetière. Parmi ces notions, le terme de noue, employé dès le xive s., dérivé du latin médiéval nauda puis de noe au xiiie s., désigne entre autres une terre grasse et humide périodiquement inondée. Un autre dérivé linguistique, cette fois du terme argile, a également été assigné à des sites d’extraction argilière. La modification successive du terme argile en ardille puis ardillier, dont est issu le nom de l’ancienne commune d’Ardelay (Vendée), trouve un cas comparable sous l’appellation des ardriliers signalés aux alentours d’Argentan (Orne) [Moulin, 2011]. Chacun de ces toponymes évocateurs d’une ressource argilière ne sont pas exclusifs à un artisanat tuilier et sont susceptibles d’être associés à un autre artisanat céramique. La proximité de trous d’eau consécutifs du tirage de la terre peut également être retenue pour la reconnaissance d’un artisanat céramique de proximité. De la même manière, les seuls supports cartographiques ne permettent pas une caractérisation des appellations évocatrices de structures de chauffe (four, fournerie, fournil).

À l’issue du recensement des toponymes et des mentions cartographiques relatifs à une activité tuilière, l’approche cartographique apparaît peu fiable notamment à propos de la carte de Cassini et de la carte de l’état-major.

Exploitation des Matrices Cadastrales

Le dépouillement exhaustif des tableaux indicatifs de sections du cadastre a permis d’assurer un enregistrement exhaustif des établissements tuiliers-briquetiers et de pallier les carences du recensement cartographique.

Ce support donne un aperçu du contenu des parcelles. Une récurrence de l’organisation interne des établissements de productions tuilière et briquetière fait apparaître un corpus d’infrastructures caractéristiques (Champagne, 2011). Ces infrastructures comptent une halle de séchage (également désignée sous les appellations galerie ou grange) destinée au stockage et au séchage des produits semi-finis avant cuisson, une unité de cuisson, diverses annexes liées aux usages de la production, ainsi qu’une unité d’habitat domestique à destination de l’artisan-tuilier. Ces infrastructures sont parfois réunies sous la seule appellation tuilerie.

Ces matrices permettent un suivi systématique à la fois des divers changements de propriétaires, remaniements parcellaires et autres faits de constructions ou de démolitions des aménagements non résidentiels, durant le xixe s.

En appui de ces matrices de propriétés foncières sont jointes les tables d’augmentation et de diminution d’impositions, reprenant les diverses modifications apportées aux infrastructures (construction nouvelle, agrandissement, démolition complète ou partielle).

Ouverture de Fours et Enquêtes Administratives

Les projets d’ouverture d’une unité de cuisson artisanale à proximité d’une voie de communication ou d’habitations sont également susceptibles d’avoir fourni des archives. Au même titre qu’un certain nombre de raisons admissibles au rejet d’une demande d’ouverture d’un four vis-à-vis des riverains, tels que les répercutions occasionnées par les émanations insalubres sur les récoltes des parcelles limitrophes, ou encore les risques de propagation d’incendie vers des constructions, bois, forêts ou dépôts permanents de matières sujets à incendie, les unités de cuisson sont désignées comme la source de nombreux inconvénients à l’égard des usagers des axes routiers.

Ces inconvénients renvoient aussi bien aux émissions de fumées insalubres enveloppant les voyageurs empruntant l’itinéraire attenant, qu’aux flammes se dégageant au-dessus des fours, susceptibles d’effrayer les animaux de trait et de nuire à la circulation sur les routes les plus proches à la nuit tombée. À ce titre, une enquête des Ponts et Chaussées se voit prescrite au préalable de chaque ouverture de four à tuiles (Constant, 1881). Les dossiers de demandes d’ouverture de fours (sous-série 5 M « Hygiène et santé ») fournissent des indications sur l’unité de cuisson projetée et son environnement proche, sous la forme de descriptions accompagnées d’un plan détaillé.

En l’absence d’un cadre règlementaire précis, un rapport produit en 1856 à la demande de Louis Boudaud, tuilier au village de l’Éraudière (Saint-Fulgent, Vendée), fixe les recommandations suivantes : « […] la distance minima des tuileries aux routes n’a jamais été déterminée mais […] il existe une solution pour une question semblable (distance des moulins à vent) dans la dépêche ministérielle du 18 avril 1833 adressée à M. le Préfet de la Vendée.

En l’absence d’une règlementation adéquate, ces enquêtes n’ont qu’une faible incidence sur les ouvertures de four. En revanche, des compromis prennent régulièrement la forme d’augmentations des projets (levées de terre, haies, maçonneries ou dépendances) préposées à la séparation sanitaire et visuelle de la structure de cuisson avec les riverains et les usagers de la voie carrossable. Les distances, orientations et hauteurs des infrastructures sont de même indiquées.

À une échelle plus locale, un suivi de marchés passés entre les ateliers et les communes peut être évoqué au travers des archives communales et des actes de délibérations municipales produits à l’occasion de la gestion des bâtiments et équipements communaux (sous-série 1 O).

Un compte rendu du conseil municipal de Vendrennes, tenu le mardi 19 mars 1839, fait ainsi mention de deux fours à chaux des ateliers respectifs de Blanche-Noue et de Bon[ne]-Œuvre. Sur cette même commune, un autre acte a été fourni à l’occasion d’une séance extraordinaire du conseil municipal, tenue à la date du 21 novembre 1909.

Un formulaire à l’usage des industriels, à raison d’une fiche par entreprise, fournit à la fois les indications de la commune, la nature de l’établissement.

Tableau Récapitulatif des Sources et Supports Cartographiques

Pour une meilleure compréhension des sources utilisées dans le recensement des ateliers tuiliers, voici un tableau récapitulatif :

Support Cartographique Période Fiabilité Remarques
Cartes de Cassini 1763-1786 Faible Nécessite une analyse complémentaire
Cadastre Parcellaire "Primitif" 1808-1813 Moyenne Utile pour identifier les propriétaires
Cartes de l'État-Major 1841-1848 Faible Peu précis pour les détails
Cadastre Impérial Milieu du XIXe siècle Élevée Recensement toponymique détaillé

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