Transmission du savoir‑faire artisanal de génération en génération

Que serait aujourd'hui le monde du bâtiment sans le savoir faire des artisans ? On a maintes fois prédit leur disparition - au moment de la révolution industrielle, à la naissance de la grande distribution, à l'arrivée d'Internet... - et ils sont plus vivants que jamais aujourd'hui !

Une définition vivante de l'artisanat

Parce qu'elle cumule travaux techniques, gestion d'entreprise et fonction commerciale, leur activité est particulièrement complexe. L'artisan est quelqu'un qui est passionné par les savoir-faire liés à son métier, qui met un point d'honneur à le faire bien et recherche l'excellence, pour pouvoir être fier du travail réalisé, analyse Henry Brin, président du Conseil de l'artisanat à la FFB. Être artisan, c'est aussi recevoir en héritage un savoir-faire et un savoir-être, soit de ses parents, soit de son maître d'apprentissage, pour avoir ensuite le bonheur de les transmettre à son tour à ses apprentis et compagnons, pour perpétuer une tradition de l'artisanat.

La transmission : un lien entre tradition et modernité

Mais c'est également vivre avec son temps, comprendre les tendances du marché, anticiper les évolutions normatives et entretenir une veille sur les technologies et matériaux nouveaux. Il y a dans l'artisan un homme ou une femme ouvert à la nouveauté, curieux de l'expérimentation, pour pouvoir apporter la meilleure réponse à son client. Cette position entre tradition et modernité est aujourd'hui confrontée à plusieurs défis : la difficulté à recruter, faute de candidats aux métiers manuels, en raison d'une image qui peine à se moderniser ; la difficulté à faire reconnaître sa valeur ajoutée, dans un contexte de perte de repères induite par les acteurs de l'Internet ; la nécessité de mécaniser certaines tâches tout en laissant le dernier mot au geste manuel, pour parvenir à un modèle économique viable.

Le rôle central de l'apprentissage et du maître d'apprentissage

Pour transmettre ce savoir-faire, je crois beaucoup à l'apprentissage, un processus long qui permet d'infuser pas à pas une passion et le plaisir du travail bien fait. L'apprenant sera toujours plus performant et précis s'il commence jeune. Autour de 16 ans, on est plus malléable pour apprendre facilement les gestes manuels - un peu comme une langue étrangère -, le travail sera exécuté avec une plus grande dextérité toute sa vie. Mais l'artisanat est aussi une école de la vie, où l'on apprend sur le chantier à respecter et à compter sur les autres, un cadre où l'on peut se dessiner un avenir et je dirais même réussir sa vie. Le rôle essentiel du maître d'apprentissage ne peut donc être confié qu'à des gens de métier, et si possible passionnés.

Apprentissage, tutorat, mentorat et coaching

L'apprentissage est sans doute la voie royale pour acquérir un savoir-faire artisanal. L'apprentissage est la façon la plus efficace d'apprendre le métier, estime Romain Pascal. Le tuteur est un salarié de l'entreprise qui accompagne bénévolement un jeune en formation, notamment dans le cadre d'un contrat de professionnalisation. Le tuteur transfère son savoir professionnel sur le terrain, en situation de travail. Le mentor est « un individu plus expérimenté qui a réussi à l'intérieur d'une organisation, et qui procure un soutien, relatif au déroulement de carrière, à un individu moins expérimenté ». Le coaching prend la posture d'aider la personne à découvrir par elle‑même les axes de développement - mais aussi les freins - de sa carrière.

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Exemples concrets de transmissions familiales et d'entreprises

Marielle et Mathieu Lombard - âgés respectivement de 27 et 28 ans - sont les enfants de Maurice Lombard, créateur avec Jean-Claude Vasina de leur entreprise de construction de chalets il y a quarante ans. Au moment de reprendre le flambeau, ils relèvent le défi, toujours accompagnés de leur père, et souhaitent pouvoir apporter leur pierre à l'édifice : « Nous partons du savoir-faire de l'entreprise familiale et de sa notoriété pour aller plus loin. Nous accompagnons nos clients en leur proposant un savoir-faire en termes de suivi de chantier et de coordination de travaux. Nous soignons chaque détail, en conservant l'idée initiale, réaliser du sur-mesure », raconte Marielle Lombard.

Implantée à Saint-Martin-de-Queyrières (Hautes-Alpes), Lombard Vasina emploie aujourd'hui une quarantaine de salariés. Elle prend en charge les projets de A à Z, de la conception au chantier, en passant par la fabrication. Lombard Vasina vit avec son temps, tout en laissant une part aux gestes et travaux classiques du métier. La première esquisse est réalisée à la main avec l'architecte et le client, avant d'être reprise avec un logiciel 3D, qui permet à tous de la visualiser, de corriger puis de valider tous les détails en amont de la fabrication.

Dans les ateliers de l'entreprise, les machines à commande numérique sont utilisées pour tailler les éléments de charpente. « Nous utilisons ces procédés mécanisés pour réaliser des assemblages traditionnels tenon-mortaise et à queue-d'aronde, mais aussi des escaliers en menuiserie avec précision et efficacité, argumente Mathieu Lombard. La mécanisation est le seul moyen aujourd'hui de maintenir en vie un procédé de construction traditionnel dont le coût serait hors marché s'il fallait tout réaliser à l'ancienne. » Le savoir-faire du charpentier comme celui du menuisier restent essentiels pour retoucher et affiner les entailles.

Pour moi, l'essence de l'artisanat est la transmission d'un métier, d'un savoir-faire, entre un artisan passionné et un apprenti, dans le cadre d'une relation spécifique de maître d'apprentissage à "disciple". J'ai commencé par un apprentissage du métier de maçon à 16 ans, qui a débouché sur un brevet professionnel puis un brevet de maîtrise, suivis de douze années en entreprise, avant la création de ma propre activité. Une expérience suffisante pour découvrir ce qui me passionne et en faire une spécialité : la maçonnerie de parement, y compris la taille de pierre, c'est-à-dire la pose de dallages, la création ou la reconstruction d'encadrement de fenêtres, les cheminées en pierre, essentiellement dans la rénovation de bâti ancien.

Si ce savoir-faire a été délaissé, il bénéficie d'un marché très important, celui des maisons de villages.

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Innovation, mécanisation et artisanat numérique

Des outils tels que les logiciels de conception assistée par ordinateur, l'impression 3D, ou encore la soudure au laser, donnant naissance à un “artisanat numérique”, permettent de repousser les limites du travail manuel tout en conservant l'essence de la tradition. L'incorporation du numérique ne se limite pas aux outils de production : les réseaux sociaux et les sites en ligne offrent aux artisans une visibilité élargie. De même que les plateformes d'échanges ont grandement facilité le partage de compétences et de connaissances entre artisans du monde entier.

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Être artisan, c'est aussi s'adapter en permanence. Ils doivent rester ouverts à la nouveauté et se former aux procédés de mise en oeuvre innovants, et aussi au numérique pour être prêts le moment venu à travailler en BIM. Les artisans ont beaucoup progressé dans la gestion des interfaces, pour répondre au défi de la performance énergétique. Il faut aller plus loin, travailler de plus en plus en réseau et aller vers une offre globale qui répondrait mieux aux attentes des clients.

Métiers d'art, patrimoine immatériel et enjeux de préservation

Les savoir-faire artisanaux sont bien plus qu'une simple collection de techniques. Ils incarnent une partie essentielle du patrimoine culturel immatériel d'une région et de son identité. Les métiers d'art comme celui de lissier, tapissier d'ameublement, vannier, marbreur, facteur de trompettes ou lunetier sont des expressions vivantes de cette mémoire collective. Chaque métier porte en lui des techniques uniques, une relation intime avec les matériaux, et une histoire façonnée par des siècles de tradition.

La préservation des savoir-faire artisanaux est aujourd'hui menacée en France, et la situation est alarmante. L’artisanat d’art, au-delà de la production d’objets, représente une mémoire collective, une histoire vivante des régions, et une approche philosophique du travail manuel. Alors que les métiers traditionnels disparaissent peu à peu, il est impératif de comprendre l'importance de ces savoir-faire et d'explorer les moyens de les sauvegarder.

Des métiers en voie de disparition et des artisans engagés

Aujourd'hui, les artisans qui pratiquent ces métiers rares se battent pour préserver leurs savoir-faire. Sans le soutien d’écoles spécialisées ou de programmes d’apprentissage, ils se trouvent souvent seuls pour former de nouvelles générations. Cet engagement représente un investissement colossal en temps et en argent. L’absence de soutien institutionnel et le manque de reconnaissance aggravent cette situation, laissant ces artisans dans une précarité économique qui décourage les jeunes d'embrasser ces carrières.

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Soutien institutionnel, labels et dispositifs de formation

Des acteurs - institutions, gouvernements, associations et entreprises privées - se mobilisent pour soutenir et valoriser les métiers d'art. La formation dans les métiers d'art s'appuie sur un large éventail de dispositifs, allant du CAP aux diplômes nationaux des métiers d'art et du design (DNMADE), en passant par les formations professionnelles et les apprentissages en entreprise. Parmi les initiatives phares, on peut citer le programme « 1 000 stages de 3e dans les métiers d'art ». Mis en place par le gouvernement, ce dispositif vise à initier les collégiens aux savoir-faire artisanaux dès leur plus jeune âge.

Les chambres des métiers et de l'artisanat (CMA) jouent un rôle essentiel dans l'organisation des formations et dans l'accompagnement des jeunes talents. Ces structures offrent des conseils personnalisés, des aides financières et un soutien logistique pour faciliter la transition entre la formation et l'installation en entreprise. Le label « Entreprise du Patrimoine Vivant » (EPV) est un autre exemple d'initiative visant à valoriser et à soutenir les entreprises détenant un savoir-faire exceptionnel.

Exemples d'entreprises familiales et d'initiatives

Appartenant à la quatrième génération d'une famille de carreleurs, Arnaud Salmon est « tombé dans l'artisanat quand il était petit », en apprenant le métier avec son père. En 2006, au moment de reprendre l'entreprise familiale qui emploie douze compagnons à Dinard (Ille-et-Vilaine), il s'appuie sur cet héritage pour lui imprimer sa marque : « Après avoir analysé les particularités de notre marché local, j'ai décidé d'orienter l'activité vers les ouvrages recherchés, qualitatifs, avec une dimension décorative », explique-t-il.

Pour Lionel Moretto, dont l'entreprise Metafer emploie vingt-cinq salariés à Plaintel (Côtes-d'Armor), l'artisanat est une seconde nature. Aujourd'hui, Metafer détient à la fois une qualification pour les monuments historiques (Qualibat 4493) et un label EPV (Entreprise du patrimoine vivant), et a obtenu de nombreux prix pour ses propres créations d'ouvrages contemporains en métallerie et serrurerie, depuis les garde-corps, portails et escaliers jusqu'aux structures complètes comme les vérandas.

La Faïencerie Henriot-Quimper incarne à elle seule l'histoire de générations d'artisans passionnés. Fondée en 1690, cette entreprise familiale est devenue emblématique de l'artisanat d'art breton. Depuis 1829, la Forge de Laguiole, dans l'Aveyron, est renommée pour ses couteaux artisanaux de haute qualité. Cette entreprise familiale transmet des gestes précis, des secrets de fabrication et un amour inconditionnel du métier à chaque nouvelle génération. Fondée en 1808, Brun de Vian-Tiran est une entreprise familiale emblématique de Provence, spécialisée dans la laine et les tissus haut de gamme.

Économie, durabilité et valeur ajoutée

Les métiers d'art contribuent au rayonnement culturel de la France, favorisent la création d'emplois et participent au développement économique des territoires. En 2019, les métiers d'art ont généré un chiffre d'affaires de 19 milliards d'euros, démontrant leur contribution significative à l'économie française, notamment dans le secteur du luxe et de la mode. Les valeurs de l'artisanat se posent comme un modèle alternatif aux modes de consommation actuels : durabilité, valorisation des matériaux locaux, techniques respectueuses de l'environnement, production locale et limitée mais de qualité supérieure, réparation, restauration, etc.

Les ébénistes, tonneliers et menuisiers par exemple travaillent avec le bois, matériau décarboné, et souvent issu de forêts gérées de façon responsable, en priorisant les essences locales (comme le chêne et le hêtre), ce qui permet d'éviter l'empreinte carbone d'importation de bois exotiques.

Modes de transmission : diversité et complémentarité

Quels sont les trois types de savoir-faire ? Des études menées à l'Université Paul Sabatier de Toulouse auprès de jeunes en formation, de futurs artisans et de formateurs ont permis de mettre en lumière les 3 types d'apprentissage principaux du savoir-faire artisanal : la formation initiale, nécessaire pour apprendre la technique, les méthodes, mais également la rigueur indispensable à l'exercice du métier ; la formation continue, pour continuer à évoluer en permanence et acquérir de nouvelles compétences ; l'apprentissage informel, notamment la capacité de l'artisan en devenir à apprendre par lui-même.

Pour transmettre leurs compétences spécifiques, fruit de nombreuses années d'expérience, les artisans ne sont pas démunis. Concrètement, au sein même de l'entreprise artisanale, le partage et la transmission du savoir-faire peut prendre plusieurs formes : l'apprentissage ; l'embauche de collaborateurs externes ; le travail en équipe ; la transmission par la formation (mentorat, tutorat, coaching).

Mobilisation collective et perspectives

La disparition des savoir-faire artisanaux représente une perte énorme pour le patrimoine culturel et économique de la France. Sans un soutien accru, la transmission de ces métiers sera compromise, entraînant une homogénéisation culturelle et une baisse de la qualité et de la durabilité des produits artisanaux. Une mobilisation collective, impliquant artisans, institutions, entreprises et citoyens, est indispensable pour éviter cette issue. La préservation des métiers d'art est un enjeu culturel, économique et sociétal qui mérite une attention et des actions immédiates.

Levier Action Impact attendu
Apprentissage Programmes de stages, aides financières, tutorat Augmentation du vivier de jeunes formés
Labels et aides EPV, Qualibat, subventions Visibilité et soutiens financiers
Innovation Intégration du numérique, impression 3D, CNC Modernisation des méthodes et nouveaux marchés
Valorisation Salons, JEMA, plateformes en ligne Sensibilisation du public et internationalisation

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