Bernard Tapie : Finances et Fonctionnement d'un Empire Économique
Bernard Tapie, décédé le 3 octobre 2021, reste une figure emblématique du monde des affaires français. Son parcours, marqué par des succès fulgurants et des échecs retentissants, fascine autant qu'il interroge. Cet article se penche sur les mécanismes financiers et les stratégies qui ont permis à Tapie de bâtir son empire, ainsi que sur les raisons de sa chute.
Bernard Tapie à la Une de L'Express en 1985
Un Phénomène de Société
En 1985, Bernard Tapie se hisse à la Une de L'Express, devenant un phénomène de société. Il étonne, séduit ou agace, mais ne laisse personne indifférent. Quelles sont les recettes de ce brasseur d'affaires sans complexes ? Dans l'imaginaire collectif des Français, il est celui qui transforme tout en or. De cet or qu'il crée, il s'entoure avec ostentation. Tapie, nouveau riche et fier de l'être.
L'argent est pour lui une façon de jouir de la vie. Il aime à mélanger les genres. "Ma vie, c'est aussi participer à des émissions de variétés, enregistrer un disque, faire de la course automobile, du tennis. Faire ce que j'aime faire". D'autres font du show-business, c'est-à-dire des affaires avec des spectacles. Lui, fait du spectacle avec des affaires.
A travers son succès dans les médias et l'opinion, ce qui se révèle, au-delà de sa personne, c'est le retour - ou même, peut-être, l'arrivée en force - dans la société française de valeurs comme le goût de l'argent, du risque et du succès. Et s'il trébuche, ce sont ces valeurs qui peuvent elles-mêmes être remises en question.
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La Méthode Tapie : Redressement d'Entreprises en Difficulté
Depuis 1977, Tapie s'intéresse à des entreprises en difficulté. Bien informé, grâce à un solide réseau d'amitiés chez les syndics et dans les tribunaux de commerce, il identifie ses cibles. Toujours des entreprises qui ont un nom (par exemple, La Vie claire, ou la maison de couture Grès) ou un potentiel technologique (Terraillon). Financièrement, un actif capable de dégager rapidement du liquide (valeurs immobilières, comptes clients) et un passif constitué par une faible part de créances privilégiées.
Alors se déroule un scénario qui varie peu :
- Première phase : une fois le bilan déposé, Tapie rachète la majorité des actions et négocie avec les créanciers un concordat qui permet de repousser les dettes, de les réduire souvent dans d'énormes proportions et d'en étaler le paiement sur une longue période.
- Deuxième phase : il restructure en licenciant et en améliorant la gestion.
- Troisième phase : il définit une nouvelle politique commerciale.
C'est évidemment du succès de cette dernière phase que dépend la capacité à effectuer, le moment venu, les remboursements.
La société Bernard Tapie est une société en nom collectif. L'ensemble des comptes des 44 sociétés disséminées dans toute la France n'est pas présenté sous forme consolidée. La lecture des comptes n'est donc pas facile. Il n'est même pas sûr qu'elle soit utile. La plupart des entreprises du groupe sont des acquisitions récentes, et trois seulement en sont au stade du concordat.
La situation de Bernard Tapie
Les Entreprises Phares de Bernard Tapie
De 1979 à 1990, Bernard Tapie rachète une vingtaine d’entreprises familiales au bord de la faillite. Manufrance, Wonder, La Vie Claire, Terraillon, Testut, Look… Bernard Tapie ratisse large. Toutefois, elles ont toutes un point commun : être au bord de la faillite. Prêtes à déposer le bilan, elles voient en lui un sauveur. Tapie sera d’ailleurs surnommé Zorro dans les milieux financiers. La signature Tapie : racheter des entreprises en faillite.
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Manufrance
Créée en 1887, Manufrance est la première société à s’être lancée dans la vente par correspondance en France. Rachetée en 1979 par Bernard Tapie, l'entreprise stéphanoise essuie 7 ans plus tard une liquidation judiciaire.
La Vie Claire
En 1980, Bernard Tapie rachète la chaîne de magasins bio La Vie Claire qui compte environ 250 boutiques. La marque connaît son heure de gloire en 1985 et 1986, lorsque Bernard Hinault, puis Greg LeMond, remportent le Tour de France cycliste sous ses couleurs.
Terraillon
En 1981, il rachète l’entreprise Terraillon, spécialisée dans le pèse-personne, pour un franc symbolique, "dans le but de sauver les salariés". Sur les 550 employés, 160 garderont leur poste du temps de Tapie.
Testut
Elle aussi il l’a acheté pour 1 franc symbolique. Elle aussi était spécialisée dans le pesage. En 1981, Bernard Tapie rachète l’entreprise Testut. Deux ans plus tard, la société accuse 18,6 millions de francs de pertes et emploie cinq fois moins de personnel.
Wonder
En 1984, Bernard Tapie rachète Wonder, le fabricant français de piles salines. Alors que l’entreprise peine à résister à l’arrivée de la pile alcaline dans les années 70, Bernard Tapie promet de relancer la machine. Mais voilà, dix mois après sa reprise, 244 salariés se retrouvent sur le carreau. Dans le même temps, l’action de Wonder explose de +560%. En 1989, Bernard Tapie empoche une plus-value de 480 millions de francs (72 millions d’euros) en revendant Wonder au groupe américain Ralston Energy Systems (ancètre d'Energizer).
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Look
Alors qu’il se prélasse en vacances, Bernard Tapie voit débarquer le directeur général de Look, fabricant de fixations de ski et d’accessoires de vélo. Ce dernier le convainc de racheter 66% des parts de l’entreprise pour un franc symbolique en échange de son aide pour éviter la liquidation judiciaire. Comme à son habitude, l’arrivée de Tapie est synonyme de vague de licenciement. Toutefois, l’entreprise remonte la pente, elle connait même du succès grâce à sa pédale automatique, avec laquelle Bernard Hinault gagne le Tour de France en 1985. En 1988, Tapie rachète l’ensemble des parts pour 20 millions de francs, ce qui lui permettra de s’en séparer trois ans plus tard pour la jolie somme de 260 millions de francs.
Bernard Tapie et le Tour de France
L'Affaire Adidas
L’année 1994 signe la fin pour le Groupe Tapie qui fait faillite. Toutes ses activités sont reprises par le Crédit Lyonnais. Lequel aura accordé, via sa filiale SDBO, d’importants prêts à Bernard Tapie, souvent sans aucun apport de départ. Comme ce fut le cas en 1990 lors du rachat d’Adidas. Tapie n’a à ce moment là pas un franc en poche, pourtant il réussit à convaincre la banque de le couvrir à hauteur de 1,6 milliard de francs (362 millions d’euros). Deux ans plus tard, petit tour de passe-passe. Bernard Tapie se voit à nouveau obligé de céder l’entreprise au Crédit Lyonnais, avant d’être racheté par Robert Louis-Dreyfus. La marque aux trois bandes est aujourd’hui un des géants de l’habillement sportif, avec un chiffre d’affaires de 22 milliards d’euros en 2022.
Estimant s'être fait flouer par le Crédit lyonnais lors de la revente de la marque aux trois bandes, en 1992, il s'est battu pendant de longues années pour obtenir des indemnités, qui lui furent accordées en 2008, avant de lui être reprises en 2017.
Patron de Presse
Comme tout grand businessman, Bernard Tapie se devait de passer par la case patron de presse. En 2012, les banques acceptent son offre de reprise du groupe Hersant (GHM), propriétaire des quotidiens La Provence, Var-Matin, Corse-Matin et Nice-Matin et des journaux antillais. Un statut de patron de presse qu’il occupera jusqu’à son décès le 3 octobre 2021, des suites d’un cancer à l’estomac et à l'œsophage.
Bernard Tapie et la Bourse
L'histoire de Bernard Tapie à la Bourse de Paris n'est pas un long fleuve tranquille. Sa holding Bernard Tapie Finance (BTF) fait son entrée à la Bourse en novembre 1989. A l'époque, l'homme d'affaires fait une publicité télévisée. Son entreprise est indissociable du personnage, « l'homme stratégie » selon Bernard Tapie. Introduite à 142 francs (21,6 euros), l'action fera l'objet d'une offre publique de retrait en décembre 1992 au prix de 100 francs (15,2 euros) seulement.
Les Sociétés en Nom Collectif (SNC)
Pourquoi recourir à la Société en Nom Collectif (SNC), dont les praticiens connaissent le principal danger, à savoir la responsabilité indéfinie et solidaire de ses associés face aux créanciers ? En effet, le caractère translucide de ce type de société lui aurait permis, par la compensation des bénéfices et des pertes générés par ses multiples activités, de se rendre non-imposable au plan de l’impôt sur le revenu.
Outre les gains fiscaux, la SNC n’est pas sans présenter quelques menus intérêts. Une telle société n’était pas contrainte de publier ses comptes. Selon le bon mot de Maurice Cozian, le recours à la SNC aurait permis à ce « professionnel de la survie » quelques « dévergondages » qui, s’ils lui ont permis de réaliser de substantielles économies d’impôt, ont finalement causé sa perte. En effet, à la suite de nombreux déboires très médiatisés, les deux SNC de Bernard Tapie ont été placées en redressement judiciaire par jugement du tribunal de commerce de Paris du 30 novembre 1994.
Tableau récapitulatif des entreprises gérées par Bernard Tapie
| Entreprise | Secteur d'activité | Année de rachat | Année de cession/liquidation | Commentaire |
|---|---|---|---|---|
| Manufrance | Vente par correspondance | 1979 | 1986 (liquidation) | Échec du redressement |
| La Vie Claire | Magasins bio | 1980 | 1994 (Crédit Lyonnais) | Revendue après redressement initial |
| Terraillon | Balances | 1981 | 1994 (Crédit Lyonnais) | Échec du redressement |
| Testut | Balances | 1984 | 2004 (liquidation) | Échec du redressement |
| Wonder | Piles | 1984 | 1989 (Ralston Energy Systems) | Plus-value importante à la revente |
| Look | Fixations de ski et vélos | 1984 | 1991 (Ebel) | Succès, plus-value importante à la revente |
| Adidas | Équipement sportif | 1990 | 1992 (Crédit Lyonnais) | Litige et arbitrage controversés |
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