Histoire de la prostitution en France

La prostitution, dite « le plus vieux métier du monde », a connu en France une histoire longue et complexe, marquée par des tensions entre réglementarisme, abolitionnisme, répression et prises en charge sociales. Censée être tolérée pour des raisons sanitaires et d'ordre public, elle a été simultanément stigmatisée et régulée par l'État, puis remise en cause par des mouvements abolitionnistes et des mobilisations de personnes prostituées.

Le réglementarisme : un système européen et français

Pendant longtemps, la position française a été celle du réglementarisme. Le Code civil napoléonien considère la prostitution comme un mal nécessaire qui assure la tranquillité publique. Selon lui, l'activité doit cependant être encadrée par l'État qui est responsable de la morale et de l'hygiène publiques. Le réglementarisme européen connaît des variantes nationales : elles portent sur la hiérarchie des objectifs (sanitaires, moraux, policiers), sur la répartition des pouvoirs (nationaux, régionaux, municipaux) et sur leur fondement législatif, qui fait le plus souvent défaut, à de rares exceptions près.

Cette posture permet de tolérer la prostitution tout en rejetant les prostituées de la société. Ce système serait, en effet, un garant de l'ordre sécuritaire étroitement lié à l'ordre moral, et surtout un garant de l'ordre sanitaire, alors que l'hygiène devient une préoccupation essentielle. La dimension prophylactique du réglementarisme est primordiale pour comprendre son expansion à travers toute l'Europe.

L'essor de l'abolitionnisme et la fin des maisons closes

Le mouvement abolitionniste, qui prend son essor en France sous l'égide de Marcelle Legrand Falco dans les années 1920, remet en cause tant la corruption des agents de l'État chargés d'encadrer la prostitution que le principe même du caractère irrésistible des besoins de la sexualité masculine. L'abolitionnisme condamne donc un système qui broie des femmes ; à sa naissance, il réfléchit peu sur le fait prostitutionnel ; à la différence du French system, son intérêt porte sur les prostituées et la façon dont, en tant que femmes, donc en tant qu'êtres humains, elles sont traitées par le réglementarisme.

Ce n'est que le 14 décembre 1945, que Marthe Richard, ancienne prostituée et ancienne résistante obtient la fermeture des maisons closes par le conseil municipal de Paris. Si elle dénonce le principe de la prostitution organisée, patentée et contrôlée par la police, elle utilise également un argument politique : les maisons de tolérance auraient été pendant l'occupation des centres actifs de trahison. Le 13 avril 1946, le projet de loi "tendant à la fermeture des maisons de tolérance et au renforcement de la lutte contre le proxénétisme", présenté par le député M.R.P. Pierre Dominjon, étend à tout le territoire national la fermeture des maisons closes. En France, la lutte contre la prostitution dure depuis 1946. 70 ans de combat qui commencent par l'interdiction des maisons closes. 1 400 établissements sont fermés en quelques mois, à l'initiative de Marthe Richard, ancienne prostituée devenue conseillère de Paris.

Du déplacement vers la rue à la répression du racolage

Mais la prostitution n'est pas rendue illégale. Elle va se déplacer dans la rue. Celles qui vendent leurs services sont verbalisées pour racolage, quand leurs clients sont laissés tranquilles. En 1975, un ras-le-bol mène à une mobilisation. Les prostituées ne veulent plus être considérées comme délinquantes. Certaines vont même occuper des églises, sous la protection des ecclésiastiques pour réclamer des droits. C'est la fin du fichage.

Alors qu'une nouvelle loi intensifie la répression du proxénitisme en 1975, de manière inhabituelle, les prostituées se mobilisent. Ainsi, une centaine de prostituées lyonnaises occupent l'Eglise de Saint Nizier en juin 1975 pour protester contre la répression policière dont elles sont victimes. Ce mouvement, se propage dans toute la France et connaît une médiatisation inédite avec la première participation d'une prostituée à visage découvert dans une émission télévisée, en l'occurence celle d'Ulla aux "Dossiers de l'Ecran". Il trouve cependant difficilement des interlocuteurs au niveau de l'État.

Débats politiques : propositions de réouverture et critiques

Depuis la loi Marthe Richard (avril 1946) qui fermait les maisons closes, de manière récurrente des projets de ré-ouverture des maisons ont été proposés par les politiques. Le projet de loi Le Tac : la municipalisation des bordels ? Joël Le Tac, député de Paris de droite, dépose en décembre 1978 un projet de loi relatif à la ré-ouverture des maisons closes à partir de l'exemple des éros center allemands. Pour Joël Le Tac, il s'agissait de répondre à deux impératifs de santé et d'ordre publics pour lutter contre la recrudescence des maladies vénériennes, contre les formes de délinquance et pour assainir le paysage urbain.

La proposition de loi Le Tac soulève de nombreuses critiques de la part du monde politique de droite et de gauche, chez les premières concernées, les prostituées, ou de la part des associations d'aide aux prostituées ou d'abolition de la prostitution. Le statut de ces établissements seraient fixés par les municipalités, les maires deviendraient-ils des fonctionnaires proxénètes ?

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Le documentaire est suivi par une discussion entre Elisabeth Coquart et Natacha Henry, qui viennent toutes deux de publier une biographie de Marthe Richard. Il revient tout d'abord sur la fermeture des maisons closes. Des images d'archives en noir et blanc les identifient par leurs adresses, tandis que le secret de leur intérieur demeure caché derrière des portes closes. Ce reportage se conclut par le tournant constitué par l'adoption de la loi de sécurité intérieure en 2003 qui réprime le racolage tant actif que passif.

De la répression à l'abolition moderne : lois et accompagnement

La France devient véritablement un pays abolitionniste lorsque le 28 juillet 1960, elle ratifie la Convention du 2 décembre 1949 des Nations Unies qui définit la prostitution comme une activité incompatible avec la dignité et la valeur de la personne humaine. Cette politique n'effectue toutefois aucune distinction entre prostitution libre et forcée.

La loi du 13 avril 2016, visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées, représente une avancée majeure contre le système prostitutionnel et officialise la position abolitionniste de la France. Cette loi repose sur quatre piliers principaux : renforcement de la lutte contre le proxénétisme et la traite des êtres humains ; dépénalisation des personnes prostituées ; pénalisation des clients ; accompagnement des personnes prostituées.

Axes principaux de la loi 2016 Mesures
Renforcement judiciaire Création d'un fonds pour la prévention et l'accompagnement, confiscations de biens liés au proxénétisme
Dépénalisation des personnes prostituées Abrogation du délit de racolage passif
Pénalisation des clients Achat d'actes sexuels sanctionné par amende et peines renforcées en cas d'implication de mineurs
Accompagnement social Parcours de sortie individualisé, aides financières, autorisations de séjour et de travail pour victimes étrangères

La prostitution, de quoi parle-t-on ? Le système prostitutionnel génère des violences d’une extrême gravité qui entrainent des séquelles psychologiques et physiologiques majeures, y compris sur les enfants des personnes en situation de prostitution. En France, en 2024 : 40 000 personnes sont en situation de prostitution ; 97 % des victimes sont exploitées dans un réseau de proxénétisme ; depuis 2017, 2 102 personnes ont bénéficié d’un parcours de sortie de la prostitution et au 31 décembre 2024, 903 personnes étaient en parcours de sortie.

Stratégies récentes et lutte contre l'exploitation sexuelle

Pour renforcer les actions de lutte contre l’exploitation sexuelle, l’État a lancé le 2 mai 2024 la première stratégie nationale de lutte contre le système prostitutionnel et l’exploitation sexuelle, autour de quatre axes : renforcer l’application de la loi de 2016 ; adapter les mesures d'application de la loi aux nouvelles réalités de la prostitution ; mieux comprendre le phénomène prostitutionnel et accentuer la sensibilisation ; lutter contre l’exploitation sexuelle des mineurs.

Dans son volet répressif : accélération du retrait des titres de séjour des proxénètes, actions contre les « salons de massage » exploitant la prostitution et renforcement des sanctions pour l’achat d’actes sexuels. Dans son volet social : amélioration de l’accueil des victimes par les forces de l’ordre et les structures de soin (comme les Maisons des Femmes), soutien aux associations d’accompagnement, réduction des délais pour les autorisations de séjour et élargissement des hébergements d’urgence pour les victimes de prostitution.

Dimensions historiques et européennes

Au XIXe siècle, la prostitution connaît une double modification sous l’effet conjugué de la révolution démographique, de l’exode rural, de l’urbanisation et de la révolution des transports : une explosion quantitative et une européanisation, voire une internationalisation, de la circulation des prostituées. Le French System est en fait un European System, lequel participe à l’identité européenne. Il repose sur l’adhésion de tous à quatre éléments : acceptation de la prostitution comme nécessaire, représentation de la virilité exigeant la satisfaction sexuelle masculine, priorité à l’ordre sanitaire et sécurité, et stigmatisation collective de la « prostituée ».

La traite des Blanches, l'alerte médiatique sur des réseaux transnationaux et les campagnes abolitionnistes à la fin du XIXe siècle contribuent à déplacer le débat de l'échelle locale à l'échelle européenne, en favorisant des coopérations et des conventions internationales contre la traite et l'exploitation sexuelle.

Évolution récente et débats contemporains

La loi pour la sécurité intérieure adoptée le 18 mars 2003, à l'instigation du ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, renforce la répression de la prostitution, et réintroduit le délit de racolage passif. Très critiquée par les prostituées, elle conduit à une nouvelle mobilisation de cette communauté. Avec cette modification de sa législation, la France se rapproche des politiques prohibitionnistes appliquées notamment en Suède.

A l'approche de la Coupe du monde de football organisée par l'Allemagne en 2006, le débat sur la prostitution est relancé. En effet, l'Allemagne qui a légalisé la prostitution en 2002 s'attend à un afflux considérable de prostituées pendant cet événement mondial. A cet égard, des émissions et reportages retracent l'histoire de la politique française en matière de prostitution et questionnent les choix comparés entre légalisation, réglementation et abolition.

Mobilisations et parole des personnes prostituées

Les prostituées se sont mobilisées à plusieurs reprises pour défendre leurs droits et dénoncer la stigmatisation : en 1975, en 2003 et lors des débats autour des lois postérieures. Les paroles recueillies auprès d'actrices de terrain et d'associations, comme Denise Pouillon Falco, José Dillenseger ou Simone Iff, témoignent des tensions entre protection, liberté et répression.

Problèmes persistants

Cette politique n'effectue toutefois aucune distinction entre prostitution libre et forcée. La problématique de l'exploitation sexuelle des mineurs demeure particulièrement préoccupante. La loi du 4 mars 2002 affirme que la prostitution des mineurs est interdite, et tout mineur qui se livre à la prostitution est réputé en danger et relève de la protection du juge des enfants. Le phénomène touche surtout des jeunes filles âgées de 15 à 17 ans, avec un point d’entrée dans la prostitution de plus en plus tôt, se situant entre 14 et 15 ans.

Perspectives et enjeux

La question de la prostitution en France croise des enjeux sanitaires, juridiques, sociaux et moraux. Les évolutions législatives récentes tentent de concilier répression des réseaux et accompagnement des personnes prostituées, mais les débats persistent sur la meilleure manière de réduire les violences, d'empêcher l'exploitation et d'offrir des alternatives concrètes à celles et ceux qui souhaitent sortir de la prostitution. La stratégie nationale de 2024 vise à consolider les acquis de la loi de 2016, d'adapter les mesures aux nouvelles réalités (notamment en ligne), et d'améliorer l'accompagnement des victimes tout en renforçant la prévention.

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