Judith Butler et l’assujettissement: explication et filiation avec Foucault

Diplômé en philosophie et titulaire d’un master en droits humains, François Fekete de Vàri et de nombreuses. Le présent article étudie le rapport de filiation entre Michel Foucault et Judith Butler, sur la base d’une partie du corpus des deux auteurs. En dépit d’une apparent proche, on relève aussi un certain nombre de nuances, sinon de points de désaccord. Ce contraste, nous l’analysons à partir de trois concepts qui traversent leurs écrits et autour desquels se construit leur pensée : la norme et ses dérivés (normal, normatif, anormal) d’abord ; l’assujettissement, lui-même articulé à la notion de performativité, ensuite ; la loi et le pouvoir juridique enfin.

I. Une place centrale de Foucault dans l’œuvre de Butler et la notions de norme

Parmi les références qui traversent l’œuvre de Judith Butler, Michel Foucault occupe sans nul doute une place de choix. Celui dont on a fait outre-Atlantique un représentant majeur de la French Theory constitue pour læ philosophe états-unien·ne une figure à laquelle iel ne cesse de revenir au cours des années 1990 et jusqu’au début des années 2000. C’est le pouvoir tel que le conceptualise Foucault qui retient en particulier l’attention de Butler - dans la mesure notamment où il lui fournit un appui pour théoriser la construction du genre -, de sorte que c’est à partir de lui que s’établit un rapport de filiation entre cellui-ci et celui-là.

Fidèle aux analyses de Foucault sur le fonctionnement du pouvoir moderne, Butler adhère d’abord à certaines distinctions introduites par lui entre la loi et la norme. En particulier, iel entérine le constat d’une amplification sociale croissante de la norme, doublée d’une diffusion capillaire, se substituant progressivement à la loi. Iel souscrit également à l’idée selon laquelle il faut envisager le pouvoir sous l’angle de son efficacité productive plutôt qu’à travers sa fonction prohibitive. Non pas que la norme soit nécessairement opposée aux formes légales du pouvoir : au contraire, Foucault repère nombre de mécanismes par lesquels la norme pénètre les codes juridiques et les législations. Cependant, alors que le pouvoir-loi se caractérise par une visibilité maximale, un fonctionnement vertical et une action négative - interdiction, censure, « puissance du ‘non’ » - la norme s’exerce sur un mode le plus souvent implicite, diffus, et se distingue par sa capacité à produire, c’est-à-dire à modeler des corps, à inciter des usages, à informer des pratiques ou à prescrire des conduites, mais aussi à créer du savoir et à essaimer des discours qu’elle déploie, distribue et multiplie dans le corps social. En outre, envisagé depuis la problématique de la norme, le pouvoir vise la conformation des individus et la régulation de leur existence quotidienne.

La norme « marque et effectue un déplacement d’une conceptualisation du pouvoir comme contrainte juridique à une conceptualisation du pouvoir comme (a) un ensemble organisé de contraintes et (b) un mécanisme régulateur. » Exercée dans les soubassements de la société et « jusqu’à son grain le plus fin », elle propage certains idéaux auxquels les individus sont contraints de se soumettre et qu’ils s’efforcent de satisfaire. Pour Butler, qui suit en cela Foucault, le pouvoir n’agit pas simplement de manière négative, il ne se contente pas de poser des limites et d’énoncer des interdits. Il travaille à faire émerger les sujets qu’il contrôle ; il attache l’individu à lui-même et le soumet dans un même mouvement ; il « classe les individus en catégories, les désigne par leur individualité propre, les attache à leur identité, leur impose une loi de vérité qu’il leur faut reconnaître et que les autres doivent reconnaître en eux ».

II. La norme selon Butler et Foucault: homogénéisation vs ingénierie du vivant

Pour Butler, la norme est centrale et organise le champ social, ce à partir duquel se construit un domaine de reconnaissabilité et d’intelligibilité culturelles et ce à travers lequel les individus se subjectivent et adviennent à l’existence sociale. Dans Défaire le genre, iel articule la norme à la régulation sociale, expliquant sa capacité à délimiter un standard commun qui s’actualise dans les pratiques quotidiennes et contraint les actions, les comportements, les corps et les identités, pour les rendre intelligibles et reconnaissables. Le standard peut être compris comme idéal normatif, car il n’est pas seulement répété mais aussi réinstitué et réaffirmé par des idéalisations qui s’efforcent de s’en rapprocher. Cette homogénéisation se révèle toutefois comme une fonction qui peut être retournée et resignifiée par la répétition elle-même.

Lire aussi: Normativité et assujettissement : les théories de Judith Butler

En revanche, chez Foucault, la norme n’a pas une portée aussi générale: elle s’inscrit dans un ensemble plus local, contextuel et opérationnel, lié à des technologies de pouvoir, telles que les mécanismes de surveillance, les dispositifs de contrôle, les méthodes d’examen et les procédures d’aveu. La norme est alors une technologie correctrice qui organise le multiple, le parcourt et le maîtrise, tout en procédant à l’homogénéisation et à la différenciation des individus. La norme ne se réduit pas à un simple cadre d’intelligibilité; elle porte simultanément un principe de qualification et un principe de correction. Loin d’être un simple cadre d’inclusion ou d’exclusion, elle agit comme un instrument qui produit des conduites et des savoirs, tout en créant des domaines d’intelligibilité et d’inexpérience pour les sujets qui y circulent.

Le point fort de l’analyse butlerienne est l’accent mis sur l’inclusion et l’exclusion qui découlent de la norme: la dimension excluante du pouvoir produit des domaines d’inintelligibilité où se trouvent rejetés les sujets, corps et identités anormaux. Pour Foucault, au contraire, l’exclusion n’est pas l’effet primaire, mais l’exclusion est reconfigurée dans une logique d’inclusion: la norme absorbe son dehors chaotique et l’alimente en intensité et intelligibilité. Ainsi, chez Foucault, les personnes considérées anormales deviennent des cibles d’un surcroît d’intelligibilité et d’assujettissement - ce qui illustre l’idée que le pouvoir circule et s’exerce dans plusieurs sites plutôt que d’être monopolisé par une instance souveraine.

III. Performativité et subjectivation: assujettissement, puissance et autonomie

Autre élément distinctif: la performativité et la subjectivation. Butler voit dans la norme le principe par lequel le processus de subjectivation devient possible, et parle d’un assujettissement double: les individus se subjectivent dans la sujétion. La performativité, longtemps associée à l’idée que le genre est produit par les actes répétés, est envisagée par Butler comme une inscription qui ne réduit pas l’agent à une pure passivité; au contraire, l’agent agit et peut résister à l’intérieur même des pratiques sociales normatives. La capacité d’agir peut s’exercer de l’intérieur des pratiques sociales normatives, afin d’assurer la subversion de leur signification. Le travestissement, par exemple, révèle le rapport d’imitation parodique que nous entretenons tous à l’égard des normes du genre et ouvre des possibilités de résistance par des variations transgressives. Iteration de copies sans original, la répétition sociale des normes du genre assure leur effectivité tout en laissant place à la résistance.

La réflexion butlerienne sur les pratiques de subversion dans le langage s’inscrit dans une lecture foucaldienne du pouvoir. Foucault ne pense pas le pouvoir comme une simple domination d’un souverain; il propose une dispersion capillaire du pouvoir dans le corps social, qui permet la résistance et la subversion par l’intérieur: « le pouvoir n’est pas antérieur au sujet qui le subit; il est coextensif et absolument contemporain du sujet ». Dans cette veine, Butler introduit une dimension psychanalytique et psychique du pouvoir des normes dans la vie intérieure du sujet; elle affirme que « aucun sujet n’émerge sans un attachement passionné à ceux dont il ou elle dépend ». Cette inward turn éclaire l’assujettissement comme une dynamique qui organise l’existence sociale et politique dans, par et contre les normes.

Mais l’analyse de Butler ne cesse de retravailler cette filiation: elle insiste sur l’ancrage psychanalytique du pouvoir des normes tout en le reliant à des pratiques discursives et sociales. Elle montre que la langue et le discours jouent un rôle actif dans la production du social, notamment dans le cas du genre et du sexe, et que les mots ne reflètent pas simplement une réalité pré-existante mais la produisent. Cette approche est à la fois critique et émancipatrice, car elle ouvre des possibles d’action, de contestation et de réinvention des cadres normatifs. Cependant, elle ne nie pas les objections féministes et politiques - le fear de l’instrumentalisation du langage ou des enjeux autour des cadres discursifs, juridiques et institutionnels qui peuvent coïncider avec des vecteurs de pouvoir.

Lire aussi: Règles TVA France

IV. Éléments de nuance et enjeux contemporains

La perspective de Butler sur le rapport entre norme, sexe et genre s’insère dans un champ de débats qui, sur le terrain politique et juridique, prend des formes contrastées. Les critiques, internes ou externes, dénoncent le risque d’obscurcir la réalité matérielle des corps et des vies dans le cadre d’un « tournant linguistique ». L’obstacle épistémologique auquel Butler est confrontée peut s’exprimer par l’idée que le langage est secondaire par rapport à la réalité matérielle des structures sociales. Cependant, Butler réplique que le sexe n’a pas la matérialité d’une chose physique fixe, mais une matérialité sociale produite et reproduite par les discours et les pratiques qui lui donnent sa signification. La dénaturalisation des identités sexuées et sexuelles est, selon elle, nécessaire pour contrer la violence et ouvrir des vies viables dans un monde marqué par les cadres perceptifs et discursifs qui excluent ou marginalisent certaines populations, en particulier les minorités sexuelles et de genre. La réflexion sur la viabilité - au cœur de certaines de ses discussions - invite à distinguer vie et forme de vie et à penser des cadres qui conditionnent ce qui est socialement viable. Ces cadres incluent non seulement des cadres juridiques, mais aussi des cadres discursifs, narratifs, médiavisuels, et des pratiques sociales qui régissent les corps et les désirs. Cette analyse est souvent engagée dans des discussions autour du droit et de la politique des droits des personnes LGBTQ+, mais aussi dans une critique plus large des institutions et des normes qui régulent l’existence sociale au quotidien.

La connexion avec Foucault se montre dans l’idée que le pouvoir est dispersé et productif, et que les normes ne se réduisent pas à des interdits mais opèrent comme des mécanismes qui forment subjectivité et existence sociale. Butler, tout en héritant de ce cadre, pousse plus loin l’examen du psychique, de la vie intérieure et des mécanismes qui relient le langage à l’action politique comme moyen de subversion. La tension entre ces perspectives rappelle que le pouvoir n’est pas un simple instrument, mais une pratique qui peut être déconstruite et réorientée par les multiples acteurs qui composent le champ social.

Éléments complémentaires: table, exemples et dialogues

ConceptButlerFoucaultImpact sur l’analyse
NormeInstrument de reconnaissance et d’homogénéisation sociale; cadre d’intelligibilitéTechnologie correctrice et instrument de fabrication du savoir et des pratiquesConfluent: normes comme vecteurs de subjectivation et de pouvoir
AssujettissementProcessus par lequel le sujet s’attache à des normes et peut résister de l’intérieurDispositif d’assujettissement multiple et capillaireSubversion pensée comme stratégie dans les pratiques discursives et sociales
PerformativityLangage et pratiques qui produisent le genre; capacité d’agir malgré l’emprise normativePouvoir dispersé et circulant; l’âme ne gouverne pas le corps mais est produite par le pouvoirOuverture à des stratégies d’émancipation

Extraits et passages clés (résumé des idées)

  • « La norme est une technologie correctrice… » - Foucault (vision de la norme comme outil de transformation et de contrôle, plus locale et contextuelle).
  • « Le sexe est produit par les discours qui le prennent pour objet » - Butler, sur la performativité et le caractère discursif du genre.
  • « Aucun sujet n’émerge sans un attachement passionné à ceux dont il dépend » - dimension psychanalytique du pouvoir des normes dans l’œuvre de Butler.
  • « Le pouvoir circule, il n’est pas localisé ici ou là; il est une chaîne qui relie les corps, les idées, les pratiques » - perspective foucaldienne sur l’immanence et la dispersion du pouvoir.

En synthèse, l’approche de Butler offre une articulation novatrice entre la théorie du genre et les mécanismes discursifs qui produisent les corps et les identités. En même temps, elle conserve une fidélité à l’analyse foucaldienne du pouvoir, tout en approfondissant l’examen du champ psychique et linguistique par lequel se déploie le social. Cette double filiation permet une vue plus nuancée des dynamiques de pouvoir et de résistance dans les sociétés contemporaines.

JUDITH BUTLER : Genre, Identité et Pouvoir

Lire aussi: Comprendre l'attestation de non-assujettissement

balises:

Articles populaires: