Comment le Front Populaire a Financé son Programme

Les programmes économiques du Front populaire et du Rassemblement national suscitent de nombreux commentaires et opinions parmi les économistes. Ces programmes reflètent les valeurs fondamentales de chaque parti : détaillé et chiffré pour le Front Populaire, flou pour le RN.

Esther Duflo, économiste franco-américaine et professeure, prix Nobel d'économie 2019, souligne l'importance de la concentration du débat sur les propositions économiques de la gauche et, dans une certaine mesure, sur celles du RN. Elle ajoute : "C’est au crédit du Front populaire d’avoir permis à la conversation de pivoter de sujets d’identité, dont personne ne sort grandi, aux sujets économiques qui sont au cœur des préoccupations des électeurs."

Le Front populaire a réussi à s’unir dans un programme commun, clairement orienté à gauche, mais qui s’efforce de mettre des recettes en face des dépenses. Le RN présente un programme encore flou, mais où le cœur des économies proposées se fait aux dépens des allocations sociales pour les pauvres et des immigrés, pour financer les réductions d’impôts sur les successions et la cotisation foncière des entreprises.

Le programme économique du Nouveau Front populaire est-il vraiment un "délire total" ?

Les Trois Lectures d'un Programme (Premier Semestre de 1936)

Le 10 janvier 1936, les partis radical, socialiste et communiste signent le programme de Rassemblement populaire, charte des futurs gouvernants, dans l’hypothèse d’une victoire électorale en avril-mai suivant. Il importe d’en analyser le contenu, à la fois pour mesurer la nature des compromis qu’il consacre, et surtout pour s’attacher à la « lecture » différente qu’en font les trois grandes composantes (radicaux, socialistes et communistes), « lecture » qui va persister bien au-delà de la victoire du 3 mai, révélant des attitudes mentales durables.

Un Programme Radical ?

Les radicaux ont joué un rôle contradictoire : ils ont exercé sur certains points une sorte d’arbitrage en faveur du minimum, mais sur d’autres, ils ont accepté des mesures qu'ils n’avaient jamais officiellement faites leur en totalité. Serge Berstein considère que le contenu du programme est presque entièrement radical, à l’exception de la mention de la non-réduction des salaires, parallèlement à la diminution horaire de la durée hebdomadaire de travail.

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Les radicaux ont signé un texte comprenant un ensemble de mesures qu’ils n’avaient ni intégralement, ni unanimement approuvées, ni toutes réunies en un seul document. Même par comparaison avec la résolution du Congrès de Wagram d’octobre 1935, le programme de Rassemblement populaire pousse plus avant les réformes financières, économiques et sociales.

Comparaison des Articles Contenus dans la Plate-forme PC-SFIO et Ceux du Programme de Rassemblement Populaire

Les principaux articles de la plateforme se présentent ainsi :

  • Pour « défendre le pain des ouvriers » : Revalorisation des salaires et des traitements ; Abrogation des décrets-lois ; Généralisation des conventions collectives de travail soumises au contrôle ouvrier.
  • Pour « défendre le pain des paysans » : Garantie de prix rémunérateurs par des Offices publics agricoles, le développement des coopératives.
  • Pour « défendre le pain des chômeurs » : Création d’un Fonds national de chômage ; Semaine de 40 heures sans diminution de salaires ; Prolongation de l’âge de la scolarité ; Relève des travailleurs de plus de soixante ans assurés de moyens insuffisants d’existence par une amélioration de la législation des assurances sociales ; Grands travaux d’intérêt collectif et social financés à l’aide de mesures frappant les grosses fortunes et servant de gages à l’emprunt.
  • Pour « défendre la paix » : Interdiction de la fabrication et du commerce privé des armes.
  • Pour « sauvegarder la liberté » : « Libération de l’État du joug de la féodalité financière, en établissant la souveraineté de la nation sur la Banque de France... en procédant à la nationalisation des grands monopoles capitalistes qui, sans pouvoir être considérés comme un élément d’instauration du socialisme, peut se réaliser dans le cadre du système social actuel. ».

Le programme du Rassemblement populaire, publié le 10 janvier 1936, reprend une bonne partie des articles de la plate-forme, atténue la portée de certains et en élimine d’autres. Il se présente ainsi, selon le même ordre que ci-dessus :

  • Restauration de la capacité d’achat supprimée ou réduite par la crise : Non retenu.
  • Suppression immédiate des mesures frappant les plus touchés par les décrets-lois : Non retenu.
  • Revalorisation des produits de la terre, création d’un office national interprofessionnel des céréales, soutien aux coopératives agricoles.
  • Institution d’un Fonds national de chômage.
  • Réduction de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire.
  • Prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans.
  • Établissement de retraites suffisantes pour les vieux travailleurs.
  • Exécution rapide d’un plan de grands travaux d’utilité publique, citadine et rurale, en associant à l’effort de l’État et des collectivités l’effort de l’épargne locale.

Sur certains points, l’intervention des radicaux a limité les propositions. Mais sur plusieurs autres, ils ont dû faire un pas vers les propositions de leurs partenaires.

Édouard Daladier affirme jouer la carte du Front populaire : « Nous ne voulons recommencer ni 1928, ni 1932. Le Rassemblement populaire a accompli un admirable effort, afin que ne soit évitée au pays une déception à laquelle le régime ne résisterait pas ». Il souligne à la fois la relative modération du programme, et la pression morale et politique, qui s’est exercée sur les radicaux pour obtenir leur signature.

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Au total, si les dirigeants radicaux présentent publiquement le programme de Rassemblement populaire comme un texte d’inspiration purement républicaine, acceptable pour un radical, on ne peut prétendre que toutes les mesures étaient défendues antérieurement par le parti radical. Les radicaux ont tout autant subi les propositions de leurs partenaires, qu’ils ne les ont arbitrées.

Modération ou Duplicité Communiste ?

Les deux partis ouvriers ont joué un rôle actif dans l’élaboration du programme. Les communistes insistent sur trois aspects : le caractère revendicatif et mobilisateur, ainsi que la présence de mesures fiscales contre les « riches ».

Georges Politzer résume par cette formule le premier aspect du programme, souligné par le PC : « C’est parce que le programme du Rassemblement est une liste de revendications qu’il a pu rallier l’unanimité (...). Ce qui importe aux chômeurs, c’est le Fonds national de chômage et non la théorie au nom de laquelle on adhère à cette revendication (...). L’accord sur le programme a pu être réalisé parce que c’est un programme de revendications et non un traité d’économie politique ».

Pour le PC, le programme doit comprendre des revendications propres à « motiver les masses » : « l’essentiel est l’action des masses », s’écrie Thorez à cette même séance. Au Congrès de Villeurbanne, en janvier 1936, il affirme que le Front populaire se distingue du Cartel des Gauches, car « c’est la classe ouvrière, influençant par son activité les travailleurs des classes moyennes et les entraînant à la lutte contre la bourgeoisie, contre le capital et le fascisme ».

Le Nouveau Front populaire a présenté lors d'une conférence de presse, vendredi 21 juin, le chiffrage de son programme "de rupture". Les représentants du NFP, entourés de plusieurs économistes, ont argué d'un projet à l'équilibre grâce à de nouvelles recettes fiscales et à l'enclenchement d'un "cercle vertueux".

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Pour l'alliance de gauche, il s'agissait de répondre aux critiques dénonçant la perspective d'un dérapage des finances publiques, ainsi que d'un "matraquage fiscal", critique formulée par le Premier ministre lui-même.

Mesures Prioritaires et Coût Estimé

Abrogation des reformes des retraites et de l'assurance chômage, hausse du SMIC à 1600 euros net et du point d'indice des fonctionnaires de 10% : le Nouveau Front populaire avait déjà détaillé les mesures prioritaires qu'il souhaitait mettre en œuvre. Le coût estimé de ces mesures est de 25 milliards d'euros pour 2024, a indiqué Alexandre Ouizille (Parti socialiste).

Sources de Recettes

Eric Coquerel (La France insoumise) a mis en avant la réforme du barème de l'impôt sur le revenu, soulignant que "92% des Français ne [verraient] pas leur fiscalité transformée". Il a énuméré comme sources de recettes "la suppression des niches fiscales injustes", "l'impôt sur les plus hauts patrimoines", ou encore "la suppression de la flat tax".

Alexandre Ouizille a souligné la "proximité" de ces calculs avec celui qui avait été établi par Valérie Rabault. Le sénateur socialiste a affirmé que les recettes envisagées avaient vocation à "couvrir" les dépenses.

Julia Cagé, économiste, a fait valoir la "crédibilité" du programme avec "des recettes mises en face de chaque dépense".

Le Nouveau Front populaire (NFP) s'est targué d'être "la seule force politique à présenter un budget et un programme".

Chiffrage du programme du Nouveau Front Populaire

Dépenses et Financement du Programme

Le Nouveau Front populaire table sur 25 milliards d'euros de nouvelles dépenses publiques dès juillet. Pour "relever le pouvoir d'achat" des Français, le point d'indice des fonctionnaires serait augmenté de 10%, le smic de 14% (à 1 600 euros net), les aides aux logements (APL) de 10% et l'école publique intégralement gratuite (fournitures, cantine, périscolaire…).

Une autre phase portera les dépenses à 100 milliards d'euros à la fin de l'année 2025 avec l'embauche d'enseignants, de professionnels du soin et du médico-social, l'intensification de la rénovation thermique des bâtiments ou encore la mise en place de la "garantie d'autonomie", un revenu minimal pour les jeunes.

Leviers Fiscaux

Pour financer ces mesures, le Nouveau Front populaire mise sur plusieurs leviers. Le principal est fiscal, avec une ponction sur "les rentes indues du capital". La gauche veut une loi de finances rectificative votée le 4 août pour mettre en place une taxe sur les superprofits et réinstaurer un impôt de solidarité sur la fortune (ISF) avec "une composante climatique".

Autre mesure de recette majeure : une réforme de la progressivité de l'impôt sur le revenu, avec la mise en place d'un barème de 14 tranches et l'instauration d'une CSG (contribution sociale généralisée) évolutive en fonction des revenus. Une révision de l'impôt sur les successions permettrait de générer des recettes supplémentaires.

Avec ce "choc fiscal" et la hausse des salaires, l'alliance de gauche mise sur la reprise de la consommation, et donc de la croissance.

Réactions et Critiques

L'élue Valérie Rabault a reconnu que les dépenses prévues creuseraient un peu plus le déficit public de la France. La "trajectoire budgétaire" de la gauche "prévoit un déficit de 5,7% du PIB cette année, puis de 5,4% en 2025 et 5,1% en 2026 avant d'atterrir à 3,6% en 2029".

Ce programme économique est sévèrement attaqué par le camp présidentiel. L'économie française "ne résisterait pas à un tel choc fiscal et budgétaire". L'autre mesure fortement critiquée est l'augmentation du smic à 1 600 euros net, accusée par le gouvernement et les patrons de représenter un danger pour l'emploi dans les entreprises.

Lisa Thomas-Darbois, directrice adjointe des études France à l'Institut Montaigne, considère que "ces mesures peuvent avoir des effets économiques délétères. Ce n'est pas neutre pour l'image de la France et son attractivité financière". Olivier Blanchard, ex-économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), écrit : "Il est difficile de voir comment [ce programme] ne va pas conduire les entrepreneurs à massivement partir ailleurs".

Pour prévenir l'exil fiscal, la gauche prévoit un rétablissement dans sa version originelle de l'"exit tax". Julia Cagé soutient que le retour de l'ISF rapportera trois fois plus que les "quatre, cinq" milliards avant sa transformation en 2018.

Henri Sterdyniak, économiste, estime que ce programme est "keynésien", "social" et "écologique".

Défis et Perspectives

Eric Berr indique que la volonté de sérieux budgétaire est clairement affichée. Il y aura certes une dégradation temporaire du déficit public qui est inévitable car les dépenses vont précéder les recettes, mais cela ne sera que transitoire.

Le programme assume clairement d’instaurer davantage d’impôts et de taxer les riches. La progressivité de l’impôt sur le revenu et de la CSG devrait rapporter 5,5 milliards d’euros.

Au-delà d’une philosophie keynésienne, du chiffrage d’un programme, il existe une dimension humaine. La partie véritablement keynésienne du programme est celle concernant le volet de la politique d’investissement en direction de la bifurcation écologique.

Le programme mentionne la taxation des superprofits. Ce sont des mesures aussi à portée symbolique avec l’objectif de lutter contre les superprofits. Ça ne rapportera pas forcément beaucoup dans les premières années, mais si les superprofits reviennent, l’impôt sera déjà-là.

La différence est notamment de ne pas uniquement compter sur les investissements étrangers. Bruno Le Maire se vante sans cesse que la France est le champion d’Europe des investissements directs étrangers (IDE). Nous souhaitons retrouver une puissance publique qui est actrice dans ce processus de réindustrialisation, sans penser comme Emmanuel Macron que tout provient de l’initiative privée.

Les chiffrages présentent les écarts, à l'horizon 2027, en dépenses et en recettes, calculés par rapport à la trajectoire affichée par le gouvernement dans le programme de stabilité.

Dépenses et Recettes Supplémentaires

Selon les calculs de la Fondation IFRAP :

  • Côté dépenses : +215 milliards d'euros
  • Côté recettes : +55 milliards d'euros

Avec le Nouveau Front Populaire, le déficit public s'alourdirait de près de 160 milliards d'euros par an. Le risque est qu'un gouvernement qui appliquerait un tel programme soit très vite sanctionné par les investisseurs alors que la France a déjà besoin, pour se financer, d'emprunter 300 milliards d'euros par an sur les marchés financiers.

Valérie Rabault explique vouloir mettre en place « une vraie taxation des superprofits. L’impôt sur la fortune sera rétabli, avec un poids supérieur à celui d'avant 2017 pour financer la transition climatique ».

Valérie Rabault explique vouloir mettre en place « une vraie taxation des superprofits […]. L’impôt sur la fortune sera rétabli, avec un poids supérieur à celui d'avant 2017 pour financer la transition climatique ».

Dans une note à paraître pour Alter Eco, Léo Malherbe et Cédric Durand proposent une analyse des travaux empiriques sur les effets de la hausse du salaire minimum.

Voici un tableau récapitulatif des mesures et de leur impact potentiel :

Mesure Objectif Impact Potentiel
Hausse du SMIC à 1600 € net Augmenter le pouvoir d'achat Stimulation de la demande intérieure, risque de fragilisation de certaines entreprises
Rétablissement de l'ISF Financer la transition climatique Augmentation des recettes fiscales, risque d'exil fiscal
Taxe sur les superprofits Lutter contre les rentes indues du capital Augmentation des recettes fiscales, impact symbolique fort
Réforme de l'impôt sur le revenu Accroître la progressivité fiscale Augmentation des recettes fiscales, redistribution des richesses
Suppression des niches fiscales Rationaliser les dépenses fiscales Augmentation des recettes fiscales, simplification du système fiscal

En conclusion, la tactique de Macron était de baisser l’impôt sur les riches pour les inciter à investir, c’est l’hypothèse Aghion. Et le constat actuel, c’est le constat de son échec. Un pays comme la France avec des infrastructures qui existent, l’héritage du service public, un niveau élevé de compétence, il faut continuer à investir dans ces domaines.

Il est crucial de renforcer notre compétitivité. Cela passe par une montée en gamme de nos produits, des investissements massifs dans la qualité des infrastructures et une amélioration de la productivité.

Tableau des mesures du Nouveau Front Populaire

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