Critique de la raison sociale : l'École de Francfort et ses paradoxes

Imaginons un étudiant en sociologie qui, après sa deuxième année d'études par exemple, passe les derniers jours de ses vacances en Allemagne. Il en profite pour aller faire un petit tour à Francfort. Sachant qu'il suivra à la rentrée un cours sur l'École de Francfort, il veut visiter cette école, comme on peut vouloir visiter la Sorbonne, le Collège de France, la Maison des Sciences de l'Homme, le MIT ou, encore l'Université d'Évry.

Notre étudiant est consciencieux, il s'est documenté sur l'École de Francfort. En effet, il sait que l'Institut de l'École a été installé à l'entrée du quartier Westend, entre l'Opéra et le campus. C'est un des vieux quartiers bourgeois de la ville, avec quelques banques et quelques édifices officiels, des ambassades notamment.

Arrivé à la gare, l'étudiant constate sur le plan de la ville que le campus n'est pas loin, à un quart d'heure à pied, peut-être vingt minutes si on longe ce quartier, le Westend. En sortant de la gare, il va simplement à gauche et toujours tout droit, il voit sur sa droite le fameux quartier et, sur sa gauche, le commissariat central de la ville, le grand bâtiment de la poste, un bâtiment et l'entrée de la foire. Sur sa gauche se dresse une tour banale, un hôtel, et un peu plus loin une horreur de l'architecture des années soixante : une autre tour, gris sale, de 30 ou 35 étages, en béton brut. Plus tard, il apprendra qu'il s'agit de la « Tour des sociologues », comme on l'appelle dans le jargon des universitaires, siège entre autres des départements de sciences sociales, de pédagogie, de psychanalyse et de théologie (tout en haut de la tour, évidemment).

Pourtant, derrière cette horreur, il découvre un grand bâtiment du début du siècle qui ressemble à une vieille université. Enfin, il repère l'entrée du bâtiment principal de l'université. Les étudiants à qui il demande où se trouve l'École de Francfort, mondialement connue, le regardent d'un air étonné. Quelques-uns lui font même remarquer qu'il est sur le campus d'une université, non sur le campus d'une école.

Une dame d'un certain âge le renseigne gentiment mais avec assurance : en sortant du campus, à droite, de l'autre côté de la Senckenberg Anlage, sur la rue qu'il a prise pour arriver sur le campus, se trouve l'Institut für Sozialforschung. Même si l'allemand de notre visiteur est solide, tous ces noms se brouillent dans sa tête. Il reprend lentement : « L'Institut für machin », c'est le nom de l'Institut de l'École de Francfort. Il connaît aussi le nom des deux rues que la femme a évoquées. Il l'a lu : l'institut qui porte ce nom un peu compliqué se trouve presque au croisement de ces deux rues, au nom pas moins compliqué que celui de l'institut.

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Enfin, en suivant les conseils de la dame, il atteint un bâtiment en granit gris, sur lequel est écrit en toutes lettres Institut für Sozialforschung. Ce n'est pas trop tôt ! Au moins la porte est ouverte, et dans la loge se tient, en guise de gardien, un étudiant de son âge. En effet, lui assure-t-il, c'est bien ici le fameux institut. Le bâtiment actuel date de la fin des années quarante ; l'ancien bâtiment, paraît-il, était érigé là où s'enfonce maintenant le wagon, en direction de l'enfer.

Bien entendu, l'Institut fait encore de la recherche : surtout en sociologie du travail et de l'entreprise, mais aussi beaucoup en sciences politiques (sur la démocratie, etc.). - Ach, Habermas ! D'abord, il y a quelques années, les profs se sont disputés pour savoir si Habermas avait perpétué la tradition de l'École de Francfort ou pas. Comme c'est souvent le cas chez ces Messieurs Dames, le débat n'a pas eu de fin concluante.

« Comme il y a rarement foule ici, j'ai profité de mes heures de garde pour lire les deux gros volumes de l'Agir communicationnel de Habermas. Je pense qu'il y annonce sa démarche et une rupture nette avec l'École. Mais peu importe, Habermas est à la retraite depuis quelques années. D'ailleurs, si je ne me trompe pas, il n'a plus travaillé à l'Institut depuis la fin des années soixante ou le début des années soixante-dix.

- Donc, il n y a pas d'École de Francfort et il n'y a pas de Théorie critique ? « Là, tu me poses une colle ! Mais j'ai lu pas plus tard que ce matin, dans le journal du coin, le Frankfurter Rundschau, un article sur un colloque qui a eu lieu, il y a quelques jours, ici à Francfort : « 75 ans de Théorie critique ». Prends le journal, je l'ai lu.

À ta place, j'irais au Café Laumer, en sortant, c'est au bout de la prochaine rue à gauche. Tu ne le connais pas ? C'est un lieu historique. Tu y trouves depuis des décennies, pêle-mêle, les vieilles bourgeoises du quartier qui y prennent le thé et qui avalent des quantités impressionnantes de gâteaux, des étudiants, des profs, quelques cadres dynamiques, etc. D'ailleurs, les gâteaux y sont très bons.

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Installé dans ce café aux allures bourgeoises des années cinquante, en attendant son gâteau aux noix, il déplie le journal et il aperçoit à la page 8, sous la rubrique « Feuilleton », l'article sur le colloque. La lecture manque lui couper l'appétit : le titre « Révolution au feu rouge. La Théorie critique célèbre d'une manière entêtée son 75e anniversaire » (édition du 28 septembre 1999). « Alors, si j'ai bien compris, se dit-il après la lecture, il ne reste quasiment plus rien de la Théorie critique de l'École de Francfort ; au fond, elle est morte. L'histoire des idées peut s'en occuper. Mais pour la sociologie, quel intérêt ?

Certes, pour notre étudiant, le voyage à Francfort était frustrant. Il s'attendait à une chapelle. C'est de cette manière que l'on présente couramment les grands systèmes de pensée : les maîtres ont développé ces systèmes, et les institutions culturelles les ont pris en charge en créant les conditions matérielles de leur pérennité. Les disciples défendent la pureté de la doctrine et la mémoire des maîtres, intouchables. Ils s'occupent aussi de la vulgarisation de leur pensée, une sorte d'édition populaire pour les pauvres d'esprit, sous forme de manuels, d'« introductions », etc.

Une théorie dégénérée à ce point n'est qu'une idéologie, plus proche de la croyance que du savoir, de la connaissance et de l'intelligibilité. Par conséquent, une théorie digne de ce nom est vivante. Elle se développe dans son époque ; elle « appartient à son époque » (Sartre). Les producteurs de la théorie sont des individus qui vivent comme « n'importe qui » (Sartre), dans une société donnée et dans une situation sociale donnée, bref, c'est cela leur contingence.

Grâce à la division sociale du travail, leur tâche consiste dans la production de connaissances, de savoir et d'intelligibilité des phénomènes sociaux pour la société. On doit d'abord constater cette division du travail, pour pouvoir se demander par la suite si c'est vraiment une bonne chose. Pourtant, cette question dépasse notre sujet. Retenons plutôt que ce sont des individus vivants qui « font » les théories dont on traite, qui les créent. La plupart du temps, on fait la théorie « avec ses tripes » : si on n'est pas profondément concerné par l'objet de sa réflexion, on ne produit pas beaucoup de connaissances nouvelles.

La deuxième raison découle de l'objet de notre réflexion : ce sont également les individus qui ont fait, qui font et qui refont la société en tant que totalité, et les différents phénomènes qui composent cette totalité. C'est ce qu'on appelle simplement la constitution de la société. Les êtres humains sont des êtres conscients, ce qui les distingue du reste de la création. Comme ils sont conscients, ils peuvent raisonner et ils peuvent agir raisonnablement.

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Ensuite, parlons de la contingence. La contingence nous intéresse surtout parce qu'elle est la somme des « faits accomplis » (Horkheimer) avec lesquels tous les acteurs doivent se débrouiller. Ils sont soumis à des contraintes, à des restrictions et à d'autres pressions qu'ils ne maîtrisent pas. On appelle cela l'hétéronomie. Pour autant, les individus reconstituent cette contingence. En la reconstituant, ils la changent inévitablement.

La théorie comme système d'argumentation cohérente n'est, enfin, que l'expression systématique du rapport conscient entre le théoricien et son objet : la société comme totalité ou un phénomène particulier (l'école, l'université, l'entreprise, la famille, la ville). N'importe quel phénomène social peut faire l'objet d'une analyse sociologique. En outre, les phénomènes sociaux sont les individus eux-mêmes, conscients et (potentiellement) raisonnables, ainsi que les produits de leurs actions. Donc, ils ne sont pas éternels.

En revanche, des grands courants de pensée ne restent que des choses, pour être plus précis : des chosifications, c'est-à-dire des textes ou d'autres documents, des bâtiments, comme notre étudiant l'a constaté, etc. Bref, si on se limite à l'étude et à la vénération de ces choses, on n'a affaire qu'à des théories mortes qui ne peuvent plus contribuer à l'intelligibilité de la société. Or, la pensée est vivante parce que nous l'investissons dans nos travaux. Notre travail de sociologue fait partie de l'effort collectif pour rendre intelligible la société. C'est cette ambition qui nous lie aux grands courants d'aujourd'hui comme à ceux du passé, par exemple à l'École de Francfort.

Cela ne veut pas dire reproduire leurs questions, leurs réponses et leur argumentation. Il s'agit de les dépasser : d'abord, on doit les connaître pour en parler ; ensuite, on doit se demander si l'argumentation est cohérente et solide ; enfin, on doit laisser à l'histoire les phénomènes qui n'existent plus, pour reprendre ceux qui lient leur époque à la nôtre. De cette façon, les grandes théories du passé, comme la Théorie critique, font partie de notre héritage intellectuel.

Faire de la théorie, cela veut dire exprimer le rapport vivant, abordé précédemment, entre moi, mon objet situé dans la contingence et le résultats de mes pensées. Pour saisir une théorie développée dans le passé, qui est un phénomène social comme les autres, on refait la genèse de cette théorie.

Le programme sociologique de l'École de Francfort se développe et se décante au fil de quatre décennies de recherches, de la fin des années vingt jusqu'à la fin des années soixante. Bien que l'Institut ait été dirigé d'une manière autoritaire - Horkheimer s'en vantait presque -, il n'a jamais formé une chapelle ou une école dans le sens strict du terme, c'est-à-dire une structure de recherche et d'enseignement disposant d'un ensemble de savoirs et d'arguments cohérents et canonisés, excluant des idées et des approches concurrentes et se consacrant à la formation de nouvelles générations de disciples.

En outre, ce sont les courants concurrents, dans les années cinquante, qui ont créé l'appellation École de Francfort. Il n'y a jamais eu une seule Théorie critique. Les travaux de ce courant ont été diversifiés, et les résultats partiellement contradictoires. C'est ce qui explique les débats publics entre les membres de l'Institut, sur des questions importantes comme l'interprétation de la psychanalyse et sa place dans les recherches de l'Institut ou sur le capitalisme d'État.

De surcroît, figurent ici, quasi exclusivement, les travaux de Horkheimer et d'Adorno, et cela pour deux raisons. D'abord, ce sont eux qui ont le plus marqué les travaux de l'École, dans l'espace public, mais aussi au sein de l'Institut, surtout en ce qui a trait à la recherche en sciences sociales. En général, pour l'École de Francfort, la sociologie est la compréhension de l'essentiel de la société, dans une perspective critique (Adorno, 1993, p. 31).

La critique englobe deux volets inséparables : la critique immanente se penche sur les théories et leur argumentation pour saisir leur sens, pour interroger leur cohérence, leur apport à la connaissance et leurs limites, leurs références et leur parenté, sans oublier pour autant les conditions intellectuelles et sociales de leur production. Ensuite, il s'agit de comparer un phénomène qui existe, donc un être, avec ce qu'il prétend être et ce qu'il pourrait être : son ambition. Cependant, il y a des contradictions entre l'être et l'ambition, il faut montrer les possibilités de dépassement de cet être et in fine de la société entière.

Donnons un exemple : une enquête montre qu'un groupe social est exposé à une oppression dure mais qu'en dépit d'un contrôle quasiment omniprésent, il ne donne aucun signe de révolte ou de résistance. Au contraire, les membres du groupe en question se disent libres, disent qu'ils veulent vivre ainsi, qu'ils ont choisi cette existence parce qu'elle est l'accomplissement des autonomies individuelles qui se conjuguent dans la forme du lien social que l'on trouve empiriquement. Dans ce cas, on confronte donc la phénoménologie sociale avec l'ambition d'être autonome et libre, et on constate des contradictions entre les notions d'autonomie et de liberté d'un côté et l'existence des membres du groupe de l'autre.

On comprend, par cet exemple simple et un peu caricatural, que l'on doit travailler avec des notions extrêmement complexes et abstraites : le groupe social, l'autonomie et la liberté, ainsi que leur contraire, l'hétéronomie. On a besoin d'une solide théorie pour comprendre le social.

La critique francfortoise prend un sens bien spécifique, surtout dans une perspective sociologique : cette critique dépasse les éléments indiqués plus haut et met de plus en plus de l'avant son orientation négative. Pragmatiquement parlant, elle s'insurge contre l'oppression de la critique, contre la fonctionnalisation de la critique et contre l'obligation de l'argumentation positiviste. Elle comporte un autre aspect négatif, à savoir dévoiler et rendre intelligible ce qui va mal dans la société, et, dès lors elle est destructive.

La revendication d'une « critique constructive » vise simplement à briser la radicalité de la critique, en l'enfermant dans un choix d'avenirs possibles conformément au statu quo social. Même si la division sociale du travail sépare, entre autres, les critiques et les producteurs, la critique n'est pas dévaluée pour autant.

Dans le cadre d'une théorie, on ne travaille pas avec des définitions mais avec des notions sociologiques qui sont créées par la sociologie (Adorno, 1993, p. 31). La définition, si présente dans la sociologie, n'a pas sa place dans cette théorie, car la définition ne connaît pas, par essence, de contradiction. La société comme totalité et les phénomènes spécifiques sont l'objet de la sociologie. Constitués par les actions des hommes, ils n'existent pour nous que l'intermédiaire de la pensée.

La démarche sociologique part de la description de la réalité sociale telle qu'elle se présente, qu'elle apparaît aux sociologues. Bien entendu, il ne s'agit jamais de la réalité entière. Derrière ce qui apparaît aux sociologues se cache l'essentiel de la société. C'est à la sociologie de le saisir, de le faire surgir.

L’École de Francfort: Épisode 1 - La théorie critique, une nouvelle philosophie ?

Tableau récapitulatif : éléments clés et tensions

Élément Caractéristique Tension ou paradoxe
Institut für Sozialforschung Bâtiment historique, centre de recherche Image matérielle vs. vivacité intellectuelle
Horkheimer et Adorno Figures centrales des travaux publics Marqueur public mais débats internes et contradictions
Théorie critique Programme diversifié, perspective négative Multiplicité des approches vs. étiquette unifiée
Critique francfortoise Critique immanente et sociale Radicalité critique vs. tentatives de « constructive »

Points à retenir pour l'étude sociologique

  • Les théories sont produites par des individus situés dans une contingence sociale.
  • Une théorie vivante se renouvelle et dépasse son époque tout en restant liée à elle.
  • L'École de Francfort n'a jamais été une chapelle monolithique : pluralité, débats et contradictions structurent son histoire.
  • La critique francfortoise privilégie une approche négative visant à dévoiler les dysfonctionnements sociaux et à penser leur dépassement.

Notre étudiant repartira sans la chapelle qu'il cherchait, mais avec une compréhension plus réaliste : la Théorie critique existe comme héritage intellectuel et comme pratique vivante, sujette à débats, appropriations et réinventions.

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