La vieillesse en Suisse : Définition, enjeux et représentations sociales

Qu’est-ce que la vieillesse ? Est-ce une période de la vie, un concept ou un véritable enjeu sociologique ? La question de l'âge et de la vieillesse est complexe et multifacette. À partir de quel âge sommes-nous considérés comme vieux et quels sont les critères qui définissent ce statut ? Cet article explore l'évolution de la définition de la vieillesse en Suisse à travers différentes périodes historiques, ainsi que les enjeux et les représentations sociales qui l'accompagnent.

La société industrielle - début du XXe siècle

Au début du XXe siècle, notre société ne connaît que deux âges principaux : l’enfance et l’âge adulte ensuite. L’enfance correspond à la période d’apprentissage de la vie adulte, c’est-à-dire la préparation à l’exercice des principaux devoirs sociaux. À la base de ces devoirs sociaux figure le travail rémunéré, condition même du respect des autres devoirs.

La période adulte est organisée « selon une stricte division du travail entre l’homme et la femme, le travail rémunéré pour le premier, les tâches du foyer pour la seconde » (Ch. Lalive d’Epinay 1996 ; 24). Cet auteur exprime d’ailleurs ces tâches par le triple « K » : Kinder, Küche, Kirche (enfants, cuisine, église), le troisième « K » mettant l’accent sur le rôle moral et éducatif de la mère.

Dans cette société du début du XXe siècle, il y a des vieillards, « mais la vieillesse n’est pas un âge socialement défini et assorti de droits et de devoirs spécifiques. La vieillesse peut rendre l’individu inapte au travail, il n’en reste pas moins responsable de son destin. Selon l’esprit du temps, le principe de la responsabilité individuelle suppose que chacun prévoie les aléas de la vie, maladie, accidents, vieillesse » (ibid. ; 25). Mais cette prévision n’est pas à la portée des membres des classes laborieuses, pour lesquels il ne fait pas bon devenir vieux et vivre trop longtemps. Ni eux ni leur famille n’ont les moyens de pourvoir à leur entretien s’ils doivent cesser de travailler.

« Dès lors, vieillesse signifie déchéance, recours à la charité publique et privée » (ibid. ; 25). Dans la société industrielle, nous pouvons donc résumer le parcours de vie comme suit : la première étape est la jeunesse, qui correspond à la préparation à la vie adulte par l’enrôlement dans l’école obligatoire puis l’accès à un travail rémunéré. L’âge de 15 ans correspond par conséquent au premier emploi et, pour beaucoup, au mariage.

Lire aussi: Assurance Habitation Allianz : Montants

Vient ensuite la vie adulte organisée selon une division sexuelle du travail, dans laquelle l’homme est le « chef de famille » et la femme « l’âme du foyer ». Et finalement arrive la vieillesse, officiellement inexistante et laissée à son triste sort.

Les années 1940-1960

« Au fil des décennies, le champ des forces sociales connaît une évolution sensible : la masse des travailleurs s’organise, ses syndicats et partis gagnent en force et en représentativité ; un changement des mentalités s’opère parallèlement à la transformation de la structure sociale et du rapport des forces en présence… Le droit de vieillir dans la dignité, en bénéficiant d’une sécurité matérielle minimum : tel est l’une des grandes revendications sociales de la première moitié du siècle » (ibid. ; 26).

Une assurance vieillesse est donc au centre des revendications sociales dès le tournant du XXe siècle. Mais il faudra attendre encore plus de vingt ans pour que l’AVS (assurance vieillesse et survivants) entre dans les faits. Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre d’un mouvement qui touche l’ensemble des pays d’Europe occidentale, « un nouveau pacte social se dessine que symbolise la votation de juillet 1947 où le peuple suisse, par une écrasante majorité, accepte la loi sur l’AVS. Telle est la date symbolique de la fondation de l’Etat social, un Etat qui se voit assigner un mandat nouveau, celui d’agent et de garant de la solidarité sociale » (ibid. ; 28).

Le vote populaire marque par ailleurs la reconnaissance officielle d’une troisième période de la vie, la vieillesse. « Celle-ci se caractérise par le droit à percevoir une rente liée à l’âge, rente qui autorise (sans l’imposer) la sortie du marché du travail lorsque la nécessité s’en fait sentir. La vieillesse, comprise ici comme un état d’affaiblissement général de l’être humain, est donc reconnue comme une situation qui autorise l’arrêt du travail et qui doit permettre à ceux qu’elle affecte, et qui ont bien mérité du repos, de bénéficier de la solidarité collective. L’âge de 65 ans, qui est retenu comme âge d’accès à la rente, correspond alors environ au terme de l’espérance de vie à la naissance. » (Ibid.) La vieillesse commence donc quand l’individu a dépassé la durée moyenne de vie.

Désormais, on distingue trois étapes : la jeunesse (préparation à la vie adulte et enrôlement dans l’école obligatoire), puis le premier emploi vers 25 ans ; après la vie d’adulte structurée par l’activité économique, il y a le passage à la retraite dès 65 ans. La dernière étape est la vieillesse avec le droit au repos, « inventée » dans les années 1940-1960.

Lire aussi: Les Franchises de Langres : Un aperçu historique

La société postindustrielle - après 1960

AVS, 2e pilier : les retraités pris dans l'engrenage de la précarité | RTS

L’être humain n’en finit pas de rajeunir, en tout cas de voir la vie s’allonger devant lui. Avec l’AVS, puis le développement du 2e pilier, le niveau de vie des personnes âgées s’améliore et leur style de vie se transforme. « La retraite commence maintenant à être attendue avec impatience, car on espère qu’elle ouvre sur un nouvel ‘ âge d’or’. Hier, elle annonçait le temps de la préparation à la mort, aujourd’hui, elle signifie ‘ temps de vivre’ », note Lalive d’Epinay. Grâce à l’allongement constant de la vie et l’amélioration des conditions de l’existence, on se libère petit à petit de la correspondance « arrêt de l’activité professionnelle = vieillesse » et on voit émerger un nouveau temps de la vie qui s’intercale entre retraite et vieillesse.

Le parcours de vie dans cette société postindustrielle ressemble de très près à ce qui suit : il y a, comme pour les périodes précédentes, la jeunesse. Elle signifie la préparation à la vie en société et l’évaluation des aptitudes à participer au marché de l’emploi avec, entre 15 et 25 ans, le premier emploi effectif.

Pour la deuxième étape, la vie adulte structurée par l’activité économique et l’organisation de la vie de famille (de type essentiellement nucléaire) semble prendre de l’importance en comparaison des années passées. Cependant, la nouveauté de cette période postindustrielle réside essentiellement dans l’aptitude à l’exercice de l’autonomie une fois l’âge de la retraite atteint. En effet, le jeune retraité entre dans un âge de liberté, où il doit définir ses priorités de vie et réorganiser son quotidien.

Vient ensuite une période qui correspond généralement au handicap dans son sens le plus général, c’est-à-dire aux affections liées au vieillissement (perte de la mobilité, difficultés liées à la mémoire, maladies chroniques, etc.) Cette période mène par ailleurs à la dernière, qui est la vie dépendante, dans laquelle la personne ne peut plus assurer par elle-même les gestes de la vie quotidienne et de ce fait dépend des autres.

Au travers de ce qui précède, nous pouvons donc constater que « l’invention » de la vieillesse date des années 1940. Avant ces années-là, la vieillesse n’était pas une étape officielle de l’existence. Elle n’était pas reconnue comme l’aboutissement de dures années de labeur mais plutôt comme un état de faiblesse peu digne d’intérêt. Chacun devait pouvoir anticiper cet état et toutes les difficultés qu’il pouvait entraîner de manière individuelle. La vieillesse n’était en aucun cas une étape qui appelait à une solidarité sociale et un élan collectif. Puis les choses ont changé avec l’avènement de l’AVS en 1947 et ne cessent d’évoluer depuis lors.

Lire aussi: Franchises Communication et Publicité : Analyse

Preuve en est le titre de l’ouvrage de Ch. Lalive d’Epinay : Entre retraite et vieillesse. A lui seul, il résume bien l’ère que nous vivons actuellement, à savoir cet « âge d’or » qu’est la retraite. Nous vieillissons de mieux en mieux, nous vivons de plus en plus longtemps et nous sommes de plus en plus prévoyants face à ces années que représentent la retraite puis la vieillesse et enfin la grande vieillesse. Ces améliorations permettent naturellement de jouir de plus de libertés : liberté de voyager, de consommer avec moins de risques et moins de contraintes, d’organiser sa vie quotidienne selon ses goûts et ses choix, etc.

Afin de comprendre encore mieux les enjeux de cette seconde moitié de la vie, Ch. Lalive d’Epinay (1996 ; 147) propose de la diviser en quatre phases :

  • Phase I : l’avancée en âge (50 ans et plus). Cette phase est celle du « nid vide » car les enfants sont devenus indépendants et la plupart ont quitté le domicile des parents. Les individus qui traversent cette phase ont souvent encore de vieux parents et déjà des petits-enfants. Interviennent également la ménopause, l’horizon de la retraite et la conscience de certaines limites personnelles.
  • Phase II : la vie autonome. Cette phase est précisément celle de la retraite, dans laquelle interviennent inexorablement l’invention d’un nouveau projet de vie ainsi qu’une réorganisation de la vie quotidienne.
  • Phase III : le combat pour l’autonomie. C’est dans cette phase que les individus prennent conscience des pesanteurs de l’âge et sont forcés de faire le deuil d’eux-mêmes.
  • Phase IV : la dépendance. Cette phase est celle des handicaps majeurs, de l’autonomie amoindrie, sinon brisée, et de la perspective d’une entrée en institution.
Démographie de la Suisse

Répartition par âge de la population suisse.

Représentations de la personne âgée dans notre société

Qu’est-ce qu’une représentation ?

Afin de définir clairement le terme de « représentations sociales », nous avons choisi la définition de Ch. Lalive d’Epinay : « des formes culturelles partagées, produites dans le creuset des pratiques sociales et qui orientent le comportement et l’action » (1996 ; 177). Les représentations sociales relèvent du savoir de sens commun. Selon Jodelet, cité dans le même ouvrage, elles composent « une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social ».

La manière dont une personne âgée vit sa retraite et sa vieillesse, plus généralement encore les relations entre les générations sont largement organisées par les représentations, les images que nous nous faisons des âges de la vie, du jeune et du vieux, de la mort aussi. « Toute société a construit sa définition de la vieillesse, produit des institutions qui règlent les rapports entre vieux et jeunes, aînés et cadets, et s’est efforcée de socialiser la mort. Aucune société cependant n’a connu une vie humaine aussi longue, n’a compris autant de personnes âgées, ni n’a dû affronter les questions soulevées par la coexistence de quatre générations. Face à ces développements rapides et mouvants, elle a réagi par un aménagement permanent du parcours de vie, avec la définition de ses étapes et de ses transitions, en généralisant certaines institutions comme la retraite, en déployant un réseau de structures (homes, pensions, hôpitaux, multiples services à domicile) visant à répondre au nombre toujours croissant des vieillards et à leurs besoins socialement reconnus. » (Ibid.)

Le passage de la vie autonome à la vie dépendante, puis à la mort sont caractérisés par le rôle important dévolu à l’Etat et à l’institution médicale, par le développement important d’établissements spécialisés et de professions nouvelles. Ainsi se met en place un « parcours » pour ceux qui ont atteint cette étape de la vie qu’est la vieillesse. D’une manière générale, notre société considère que ces derniers ne relèvent déjà plus du monde des vivants, mais n’ont pas encore rejoint celui des morts. La personne âgée est déjà morte pour la société, alors même qu’elle est encore biologiquement vivante.

Regards généraux

Le climat de rejet à l’égard de la vieillesse s’est installé durant ces dernières décennies parce que les personnes âgées, « non contentes de coûter cher et d’être trop nombreuses », sont en plus devenues les « martyrs » d’une société qui n’accepte pas la mort et encore moins son image. Aujourd’hui, beaucoup de personnes âgées et surtout très âgées se vivent et sont perçues comme des « cadavres ambulants ». Refusant d’accepter ce qu’elles sont devenues à leurs yeux et à ceux des autres (source de répulsion), elles en viennent parfois à se suicider (les suicides augmentent avec l’âge). Il y a aussi celles qui perdent la tête et deviennent démentes, vulnérables et à charge de leurs descendants. Peut-être que les personnes âgées se démentifient en réponse au manque de considération pour elles et au refus de les accepter dans la société comme des individus équivalents aux autres plus jeunes ?

Le déni de notre propre mortalité est en effet le mécanisme psychique de défense privilégié que nous utilisons pour nous protéger de l’angoisse de la mort. Nous évitons ainsi de nous y confronter en refusant de côtoyer...

balises: #Franchise

Articles populaires: