L'Entrepreneuriat Social en Tunisie : Définition et Exemples
Le 14 janvier 2011 a marqué un tournant décisif dans l'histoire de la Tunisie, ouvrant la voie à une transition démocratique où les enjeux socio-économiques sont devenus prioritaires. Ce nouveau contexte a mis en lumière l'entrepreneuriat social (ES) en Tunisie, parallèlement à l'économie sociale et solidaire (ESS), avec un investissement croissant de la coopération internationale.
Un écosystème de l'entrepreneuriat social s'est ainsi mis en place en Tunisie, contrastant avec le nombre relativement faible de porteurs de projets d'entrepreneuriat social, compte tenu des défis et des attentes liés à la transition démocratique tunisienne (Y. Boughzala, Z. Bousnina, 2014).
Au regard des crises économiques, de la montée du chômage, des problèmes d’insécurité et de protection de l’environnement, de l’exclusion sociale et géographique, l’économie sociale et solidaire et l’entrepreneuriat social sont plus que jamais au cœur des réflexions académiques et de la réalité empirique, et ce, quel que soit le pays concerné.
Définition de l'Économie Sociale et de l'Entrepreneuriat Social
Nous retiendrons la définition de B. Lévesque (2002) qui qualifie l’économie sociale comme étant une économie qui reconnaît explicitement la dimension sociale à travers des valeurs fortes, mais surtout des règles donnant priorité aux personnes sur les capitaux pour les décisions comme pour les résultats.
S. Thake et S. Zadek (1997) caractérisent les entrepreneurs sociaux comme étant des individus créant de solutions innovatrices aux problèmes qu'affronte leur communauté.
Lire aussi: Participer aux concours d'entrepreneuriat social
L’entrepreneuriat social est porteur d’innovations sociales qui répondent à des situations où l’action du marché et celle de l’État sont peu efficaces, voire inexistantes. 83% des entrepreneurs sociaux collaborent avec des entreprises classiques.
processméditérannée- Défendre l'entrepreneuriat social en Tunisie
L'Écosystème Entrepreneurial en Tunisie
Dans une première partie, basée sur une modélisation de l’écosystème entrepreneurial, nous proposerons une analyse empirique de son émergence en Tunisie. Nous observerons alors que la caractéristique principale de cet écosystème est sa construction à l’échelle nationale. Dans une deuxième partie, nous testerons l’hypothèse que le développement de l’entrepreneuriat social, pour se développer, a besoin en plus d’un volet national, d’un écosystème territorial. Après avoir considéré les analyses relatives aux écosystèmes entrepreneuriaux locaux, nous ferons l’hypothèse que les pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) pourraient être un outil pour favoriser le développement de l’entrepreneuriat social en Tunisie.
Le 14 janvier 2011 est un jour historique pour la Tunisie. Il a été marqué par la chute du pouvoir en place et une Révolution poussant les Tunisiens à s’inscrire dans un nouveau processus de transition démocratique. Le pays était considéré jusqu’en 2010 comme modèle à suivre pour les autres pays en développement par la Banque Mondiale et le FMI. Mais la réalité vécue par les Tunisiens était tout autre.
Les résultats des enquêtes de l’Arab Barometer réalisées pendant le printemps et l’été 2011 se sont penchés sur les causes de la Révolution. Ces enquêtes, conduites auprès de 1196 personnes en Tunisie ont montré que les faibles opportunités économiques et les défaillances en matière de gouvernance (36 %) ont été les principales sources de conflits du pays. La corruption (32 %), le manque de libertés civiques et politiques (21 %) ont été également cités comme motivations principales et un faible pourcentage (6 %) a été cité pour l’établissement d’un régime islamique.
Dans la période de transition démocratique que traverse la Tunisie depuis son printemps du Jasmin en 2011, la situation économique et sociale du pays ne s’est pas améliorée. Trois ans après, les mêmes constats peuvent être établis concernant le chômage, les disparités régionales et la pénurie d’emplois de qualité. Avec 605 000 chômeurs au premier trimestre 2014, le taux de chômage s’élève à 15.2 % de la population active (3 923 200 individus). Il s’était largement aggravé en 2011 (hausse de 43.3 % par rapport à 2010) par l’arrêt de la croissance (-2.1 %), le recul des investissements notamment étrangers, les destructions d’entreprises et le retour des Tunisiens de Libye (76 000 environ). Le chômage frappe plus durement les régions du Sud et de l’Ouest de la Tunisie.
Lire aussi: Entrepreneuriat et Management de Projets : Perspectives d'emploi
Le taux de pauvreté moyen demeure quatre fois plus élevé à l'intérieur du pays, par rapport aux régions côtières plus riches.
Le changement climatique représente également une menace sur les ressources hydriques, les écosystèmes et les agrosystèmes. Dans ce contexte dégradé, le développement de l’économie sociale et solidaire et, en particulier, de l’entrepreneuriat social représente un enjeu crucial qui s’est traduit par l’émergence d’un écosystème d’entrepreneuriat social.
Disparités Régionales et Politiques Économiques
Les disparités régionales ont largement constitué un défi majeur pour les décideurs politiques à travers le monde, quels que soient les pays. En Tunisie, elles sont au cœur des problématiques économiques et politiques. Près de 56% de la population et 92% de toutes les entreprises industrielles se concentrent en Tunisie à une heure de route des trois plus grandes villes tunisiennes : Tunis, Sfax et Sousse.
Ces trois villes côtières sont au cœur de l’activité économique représentant 85% du PIB du pays (Banque mondiale, 2014). Paradoxalement, ces disparités régionales ont été exacerbées par les politiques économiques. La politique industrielle à travers le Code d’Incitation aux Investissements, la règlementation relative au marché du travail et la politique agricole ont accentué les déséquilibres régionaux.
Le Concept d'Écosystème Entrepreneurial
Le concept d’écosystème trouve son origine dans les sphères de la biologie. Il a émergé dans le monde des affaires dans les années 90 par analogie au système écologique de base constitué du milieu et des organismes qui y vivent (A.G Tansley, 1935). Cette analogie a été reprise par J.F Moore (1993, 1996) afin d’étudier les milieux économiques et le comportement des entreprises. Plusieurs points de comparaison sont mis en avant comme la co-évolution qui demeure un principe fondamental.
Lire aussi: Le secteur de l'entrepreneuriat social français
G. Gueguen et O. Torrès (2004) qualifient cet écosystème de « communauté de destin stratégique » en faisant référence à l’interdépendance des entreprises (ou des organisations) et de leur évolution respective. Comme le souligne J.F Moore (1993), un écosystème suit un cycle de vie bien déterminé : la naissance, l’expansion, la domination et le renouvellement ou l’extinction. Ce point de vue est très intéressant pour la compréhension de l’évolution de l’écosystème entrepreneurial de sa phase de structuration à sa consolidation. L’autre dimension fondamentale d’un écosystème consiste à montrer que l’avenir de l’écosystème dépend de sa capacité à attirer et à retenir les contributeurs, essentiellement des firmes, sur la base d’un projet (F. Fréry, 2010). Comme toute collaboration, l’écosystème d’affaires est travaillé par la dialogique de la création collective de valeur et de son appropriation individuelle (G.
Plusieurs théoriciens se sont penchés sur la question de la nature, de l’émergence ou des difficultés relatives à la constitution d’un écosystème. N. Daidj (2011) revient sur les différentes formes d’organisations en réseau. Elle distingue ainsi l’écosystème des réseaux ou encore des clusters et souligne l’ambigüité du concept et des problèmes liés aux liens entre les différents protagonistes formant l’écosystème. C. K Prahalad (2005) soulève la question des difficultés des différentes parties prenantes à constituer un écosystème étant donné que leurs attentes et leurs objectifs sont très souvent divergents. Cela engendre ainsi des écosystèmes défaillants ayant un impact négatif aussi bien sur l’entrepreneur, que l’entreprise et la société.
Van de Ven (2002) quant à lui, décrit les caractéristiques de l’infrastructure d’une industrie qui faciliterait ou contraindrait l’entrepreneuriat. Cela inclut les accords institutionnels entre les acteurs, les ressources politiques, les mécanismes de financement, la qualification de la main d’œuvre ainsi que la protection intellectuelle. J. Suresh et R. Ramraj (2012) proposent la théorie selon laquelle un écosystème en faveur de l’entrepreneuriat est composé essentiellement de différents types de supports : moral, financier, du gouvernement, de la technologie du marché, social et environnemental.
P.A. Julien (1996), s’est penché sur les raisons pour lesquelles certaines régions d’un pays sont plus développées que d’autres et soulève également la question du rôle du territoire pour le développement des entreprises. Il revient entre autres sur la théorie économique qui consiste à répondre à cette problématique en avançant les conditions de réussite comme : la présence d’un marché dynamique, la disponibilité des ressources de qualité, un environnement socio-politique accueillant et une infrastructure adéquate. Il relève également l’importante du partage de l’information pouvant créer de la synergie créatrice permettant le démarrage et le développement d’un territoire favorable à l’entrepreneuriat.
Soutien Politique et Institutions Financières
Avant le 14 janvier 2011, le soutien politique autour de l’entrepreneuriat social était principalement structuré autour des deux banques à majorité détenues par l’État tunisien, à savoir la Banque Tunisienne de Solidarité (BTS, créée en 1997), spécialisée dans le financement de petits projets par le biais du financement direct ou via les associations de Micro-crédits (460 000 micro-projets et micro-entreprises de jeunes promoteurs financés à ce jour) et la Banque de Financement des Petites et Moyennes Entreprises (BFPME, créée en 2005, disposant de 20 représentations régionales sur l’ensemble du pays).
Depuis le 14 janvier 2011, nous constatons une réelle volonté de la part des institutions politiques de développer l’entrepreneurial social en Tunisie. En témoigne tout d’abord le plan d’appui aux zones défavorisées comportant des mesures pour stimuler le développement régional et la lutte contre la pauvreté. Il a été mis en place en 2011 et s’intègre au Plan de relance Économique et au Plan d’Urgence Emploi qui favorise l’accompagnement, la formation et l’insertion des chômeurs. L’État considère que l’Économie Sociale et Solidaire (ESS) est un pilier du développement régional en Tunisie et a lancé en 2013 un fond d’appui aux entreprises sociales et solidaires en établissant un partenariat entre le MFPE (Ministère de la Formation Professionnelle et de l’Emploi), l’ANETI (agence pour l’emploi indépendant) et la BTS.
De plus, dans le contrat social tripartite pour le dialogue social signé le 14 janvier 2013 par les trois principaux partenaires sociaux, à savoir : le Gouvernement tunisien, l’Union générale tunisienne du travail et l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, il est souligné : « La prise de conscience des dysfonctionnements structurels mis au jour par la Révolution du 14 janvier 2011 et des grands défis que le pays doit relever en matière d’inflation, d’acuité du chômage en particulier chez les diplômés du supérieur et les femmes, de déséquilibre régional et de lenteur du développement en particulier dans les régions intérieures du pays (…) et de la conviction de l’édification d’une économie solidaire et intégrée qui doit favoriser la relance économique ».
Avant le processus de transition démocratique et comme signalé précédemment, il existait essentiellement deux banques majoritairement contrôlées par l’État tunisien orientées vers l’entrepreneuriat social : la BTS et la BFPME. Toutefois, selon différents experts (Rapport GIZ, 2013), le processus par lequel doit passer un entrepreneur pour obtenir un accord et ensuite avoir accès aux crédits auprès de ces deux banques est long et difficile. De plus, elles ne couvrent pas toujours les coûts opérationnels de l’entreprise, obligeant l’entrepreneur à consulter des banques commerciales pour couvrir les coûts. Enfin, même si elles contribuent au développement de l’entrepreneuriat en Tunisie, elles ne mettent pas suffisamment l’accent sur le volet social de l’entrepreneuriat.
Micro-finance et Autres Initiatives de Financement
Concernant la micro-finance, celle-ci existait en Tunisie bien avant la Révolution. Enda inter-arabe, une ONG internationale installée en Tunisie depuis 1990 a lancé le premier programme de micro-crédits en 1995. Plus récemment, Tayssir microfinance, institution de microcrédit, créée en 2013 a mobilisé à la fois des fonds privés et publics d’investisseurs tunisiens et de bailleurs internationaux. D’autres organismes en faveur du financement de l’entrepreneuriat comme la Carthage Business Angels créée en 2010 et sont à l’origine du lancement en juillet 2011 d’un incubateur nommé Wiki Start Up, mais aussi d’un fond d'amorçage, Capital Ease seed fund.
La Banque Africaine de Développement (BAD) s’inscrit également dans une démarche d’entrepreneuriat social depuis 2013. Elle définit une stratégie à long terme de 2013-2022 basée sur une croissance inclusive. Dans ce cadre, cette banque accompagne le développement du Social Business en Afrique, en collaboration avec les gouvernements, les entreprises sociales, les incubateurs, les institutions publiques, le secteur privé, les organisations locales et internationales et les agences de développement, les universitaires et des jeunes.
Enfin, la Yunus Foundation est également présente sur le marché. Elle a été créée en mars 2013, et a pour objectif de promouvoir le concept de social business en favorisant la création d’entreprises dans un but social plutôt que lucratif, ceci en réponse novatrice au chômage des jeunes.
Réseaux Nationaux et Opérateurs Téléphoniques
Quatre réseaux nationaux sont engagés pour la rédaction d’une convention pour s’organiser au niveau régional et créer des réseaux régionaux. Comme le souligne l’un de nos interviewés : « Le réseau de l’ES existe de façon informelle depuis 2007, mais s’est clairement développé depuis 2011 (…) après le Medess2, le paysage de l’ES s’est clairement modifié ». Le Medess a bouleversé le paysage de l’ESS, l’idée étant de créer une dynamique nouvelle méditerranéenne. Les relations avec les autres acteurs sont positives, mais une multitude d’associations sont sur le créneau et se cherchent.
Les opérateurs téléphoniques présentent leur appui à l’entrepreneuriat social comme le prolongement de leur démarche RSE. Ainsi, Ooredoo consacre plus de 5 millions de dinars par an pour venir en aide aux problèmes cruciaux de la société, dont l’entrepreneuriat, l’exclusion sociale, et maintenir la vie sociale, culturelle et sportive. Ses principaux axes stratégiques retenus pour l’année 2014 : la gouvernance, l’entrepreneuriat, l’innovation accessible à tous, l’égalité des chances (santé, éducation, culture) ainsi que le développement des régions et la réhabilitation de leurs spécificités culturelles.
Concernant l’opérateur Orange, l’entrepreneuriat social constitue une démarche récente depuis décembre 2011 par rapport à la révolution, mais aussi au groupe qui est pionnier en RSE. « Cela fait partie du déploiement stratégique en Tunisie, c’est une démarche à... Bien que sa priorité ne soit pas de faire des profits, il a cependant les mêmes missions qu’un entrepreneur. Pour réaliser des projets à forte utilité sociale, il doit, tout d’abord, faire une étude de marché pour garantir leur faisabilité. Il est difficile d’établir un profil-type d’entrepreneur social.
Les Défis Mondiaux et l'Entrepreneuriat Social
En 2021, le changement climatique arrive en tête des problèmes les plus urgents à résoudre pour les entrepreneurs sociaux (81%), d’après la 9ème édition du baromètre de l’entreprenariat social.
Les entreprises sociales représentent aujourd’hui 14% de l’emploi salarié en France et 10% du PIB. Le salaire de l’entrepreneur social dépend avant tout de la réussite de son entreprise sociale.
balises: #Entrepreneur
