Le financement russe de Marine Le Pen : Enquête sur les ingérences étrangères
L'obtention d'un prêt en 2014 auprès de la First Czech Russian Bank (FCRB), une banque tchéco-russe proche du Kremlin jusqu'à sa faillite en 2016, a placé Marine Le Pen sous les projecteurs d'une commission d'enquête parlementaire.
Invitée à s'expliquer devant la commission d'enquête parlementaire relative aux ingérences étrangères dans la politique française, Marine Le Pen a maintenu une ligne de défense constante : « Si cela m'avait engagée à quoi que ce soit, je n'aurais pas signé. »
La commission, ouverte à l'initiative de Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, visait à désamorcer la bombe financière que constitue cet « emprunt russe » pour le RN. Marine Le Pen a insisté sur le fait que « Ce prêt a été vérifié et survérifié par absolument tout le monde. »
Elle explique avoir été « forcée de chercher un prêt en 2014 hors des frontières de l’Union européenne » après le refus de 200 banques françaises de prêter ses deniers à ce qui était encore le Front national. Un problème récurrent au parti nationaliste.
Lors de la présidentielle de 2017, la formation frontiste devait en appeler à un particulier, l'homme d'affaires et ex-eurodéputé FN Laurent Foucher, pour financer sa campagne. En 2022, c'est une banque hongroise, MKB, qui prête près de 10,7 millions d'euros au RN, après l'interdiction faite aux partis, en 2017, de contracter des emprunts hors des frontières de l'UE.
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Les liens historiques entre le RN et la Russie
Les membres de la commission ont pointé le calendrier de cet « emprunt russe » de 2014, signé quelques semaines après l'annexion de la Crimée. Avec, en fond, les liens historiques entretenus entre le parti à la flamme et l'État russe, Marine Le Pen ayant par exemple confié en 2011 son « admiration » pour Vladimir Poutine, puis l'ayant longuement rencontré à Moscou lors de la présidentielle de 2017.
Laurent Esquenet-Goxes, vice-président MoDem de la commission, a souligné : « Votre conseiller en affaires internationales [Jean-Luc Schaffhauser] s’est rendu en Crimée pour observer la tenue du référendum et six mois plus tard, vous obteniez un prêt de 9 millions après de la FCRB. »
Il a également été mentionné que des eurodéputés RN étaient venus, en 2020, observer le vote de la révision de la constitution russe, en Crimée toujours. Sans avoir reçu de mandat de la part des autorités européennes, ceux-ci ont été sanctionnés par le Parlement européen.
Marine Le Pen rappelle : « Mes positions n’ont jamais varié, ni avant ni après le prêt, ni avant ni après l'annexion de la Crimée. J’ai toujours dit la même chose : la Crimée a été russe pendant deux siècles, ukrainienne pendant 60 ans, donnée par un dictateur par ailleurs. »
Elle dit avoir eu le choix, à l'époque, entre trois établissements bancaires seulement : un Chinois, un Iranien et un Tchéco-russe. « Il m'était apparu que la République tchèque étant en Europe et la Russie étant membre du Conseil de l'Europe [jusqu'à son exclusion en 2022 après l'invasion de l'Ukraine] il s'agissait du meilleur choix », a-t-elle expliqué aux députés.
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Les questions soulevées par le rachat de la dette
Le député Stéphane Vojetta a rebondi sur le rachat des actifs de cette dette par une société d'aéronautique : « Quand on rachète un prêt, en particulier quand on n'est pas une banque, qu'on n'a pas vocation à prêter, c'est qu'on n'est pas intéressé par le prêt en lui-même. »
Il a ajouté : « Ici, à l'évidence, cette société russe - bien évidemment il n'y a aucune preuve, et vous [Marine Le Pen] me l'opposerez - n'en avait pas après des garanties immobilières ou une filiale du Rassemblement national. Quelles étaient donc les garanties qu'ils poursuivaient en reprenant ce prêt d'une manière intermédiée par la banque centrale russe ? »
Marine Le Pen a réfuté toute ingérence du Kremlin. Questionnée sur le fait que la banque russe prêteuse « était dirigée par un proche du pouvoir » et que jamais elle « n’aurait fait ce prêt sans l’accord de Monsieur Poutine », la cheffe de file du Rassemblement national (RN) a assuré : « Je n’en savais absolument rien ! »
Les difficultés de financement du Front National
Marine Le Pen a insisté sur les difficultés rencontrées à l'époque par le FN pour financer son fonctionnement et ses campagnes électorales. "Nous avons saisi 200 établissements bancaires. Aucun n'a accepté de nous faire un prêt", a-t-elle déploré.
Aux députés, Marine Le Pen l'a affirmé : jamais l'octroi de ce prêt n'a eu une quelconque influence sur ses opinions géopolitiques, "ni avant ni après l'annexion de la Crimée". "Il n'y a rien de plus infamant pour une patriote que de se voir suspectée d'être influencée par une Nation étrangère", a-t-elle martelé.
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Elle a regretté que l'idée de mettre en place une "banque de la démocratie", notamment souhaitée par François Bayrou et qui aurait permis de financer les instances politiques, ait fait long feu. Jugeant sans fondement les soupçons et accusations la visant elle et le Rassemblement national, la présidente du groupe RN de l'Assemblée s'est plusieurs fois dite victime depuis quelques annés d'une "campagne de diffamation", s'en prenant tout particulièrement à Emmanuel Macron.
Au cours de l'audition de Marine Le Pen, Constance Le Grip (Renaissance) l'a longuement interrogée sur le "tropisme pro-russe" de sa famille politique et sur le rachat de la créance du RN par une société privée russe. Marine Le Pen a également évoqué son impuissance quant à la structure qui a racheté la créance, se disant davantage menacée par ce processus du fait des règles strictes relatives au financement de la vie politique en France.
Plusieurs députés ont souligné que la méfiance des banques envers le Front national pouvait également s'expliquer par la mauvaise situation financière du parti. D'autres ont reproché à Marine Le Pen la décision d'avoir attendu pour commencer à rembourser le prêt, 75 % de la somme restant encore à payer, ce qui place, selon eux, le RN en position de "débiteur de la Russie".
En 2014, le parti contracte 2 emprunts auprès d’établissements bancaires russes douteux. Ces 11 millions d’euros de crédits étaient sensés permettre au parti d**’extrême droite** de se sortir d’une situation économique périlleuse…
Si ces prêts sont politiquement questionnables, il n’ont apparemment rien d’illégal. Pourtant, le flou qui entoure les conditions dans lesquelles ils sont accordés, interroge. Négocié dans la plus grande discrétion et par deux canaux bien distincts, ce double crédit aurait dû rester secret.
Chronologie des événements clés
| Date | Événement |
|---|---|
| 2014 | Le RN contracte un prêt de 9,4 millions d'euros auprès de la First Czech Russian Bank. |
| Mars 2014 | Marine Le Pen reconnaît les résultats du référendum sur le statut politique de la Crimée. |
| Mars 2015 | La créance du RN est rachetée par la société Conti pour 9,4 millions d’euros. |
| Juillet 2016 | La First Czech Russian Bank fait faillite et est liquidée. |
| 2017 | Marine Le Pen rencontre Vladimir Poutine au Kremlin. |
Le RN a bénéficié de prêts russes en 2014. Or ces financements se sont accompagnés d’un alignement du parti sur les positions du Kremlin, avant et après l’obtention des prêts. Dans le contexte de l’annexion de la Crimée, y a-t-il eu des contreparties politiques au financement par une banque russe du parti de Marine Le Pen ?
Les critiques des adversaires politiques du RN ont poussé le groupe parlementaire porté par Marine Le Pen à lancer la commission d’enquête fin 2022, précisément pour tenter de couper court aux accusations. Après l’audition de Jean-Luc Schaffhauser il y a vingt jours, la majorité macroniste et notamment la rapporteure de la commission d’enquête, la députée Renaissance Constance Le Grip, a décidé de convoquer la principale intéressée en personne.
En 2019, le service de renseignement intérieur a recensé « les relais d’influence » utilisés par la Russie dans le cadre des élections européennes. Les quatre seuls politiques français cités sont membres du Rassemblement national, ou l’ont été. Dans l’affaire de son prêt russe, Marine Le Pen prétend avoir signé « avec une banque, pas avec Poutine ».
Auditionnée par la commission d’enquête sur les ingérences étrangères, Marine Le Pen a assuré que le prêt russe décroché en 2014 était « sans contrepartie » politique.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, Marine Le Pen assure qu’elle a toujours défendu une ligne « à équidistance » des États-Unis et de la Russie.
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