Franchise de Nuit : Alternance Codique, Politesse et Communication Radiophonique
Dans cet article, nous étudierons l'emploi de l'alternance codique comme stratégie de politesse et d'argumentation entre un animateur et des auditeurs-appelants en situation d'interaction. Nous montrerons, à partir de l'analyse d'un corpus, le fonctionnement et l'effet de ce phénomène à travers le comportement interactionnel des interlocuteurs. Il s'agit aussi d'analyser les ressources linguistiques mobilisées par ces derniers pour défendre leurs points de vue respectifs, en tenant compte des facteurs contextuels internes et externes propres à l'émission.
La Capsule linguistique | L'alternance codique
La prise en compte des éléments contextuels dans l'analyse joue un rôle crucial dans l'interprétation des énoncés produits. Toute interaction se déroule dans un certain cadre fixé dès l'ouverture, et met en présence dans une situation donnée des personnes données, ayant certaines propriétés particulières, et entretenant un type particulier de relation. Dans ce cadre vont avoir lieu un certain nombre d’évènements, et vont être échangés un certain nombre de signes, lesquels sont évidemment en grande partie déterminés par les données contextuelles.
Définition de l'Alternance Codique
L’alternance codique est définie comme « la juxtaposition à l’intérieur d’un même échange verbal de passages où le discours appartient à deux systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents ». Cette définition insiste sur deux points essentiels : le premier étant l’aspect linguistique qui caractérise l’échange verbal par la présence de deux systèmes linguistiques différents ; le deuxième est le fait que l’alternance codique, qui est plus une juxtaposition de codes qu’un mélange, se produit dans un discours et plus particulièrement en situation de dialogue, donc d’interaction.
L'alternance codique requiert une attention particulière en analyse des interactions du fait des formes linguistiques qu’elle présente ainsi que des pratiques discursives des locuteurs. J. Gumperz distingue l’alternance codique situationnelle de l’alternance codique métaphorique ou conversationnelle : la première est liée aux différentes situations de communication, la deuxième quant à elle correspond à l’emploi de deux codes dans une même conversation, d’une façon plus spontanée et moins consciente. Le type d’alternance codique abordée ici appartient plutôt la deuxième catégorie. Il s’agit d’une alternance codique conversationnelle où le changement de code se manifeste à l’intérieur d’un même échange verbal, c’est-à-dire que les locuteurs passent d’un code à l’autre en fonction des visées communicatives qu’ils assignent à leurs messages.
L’examen du corpus révèle que le code switching est récurrent dans les échanges conversationnels et se manifeste dans l’organisation intraphrastique (à l’intérieur d’une même phrase), interphrastique (alternance de phrases) et extraphrastique (introduction de locutions idiomatiques, de proverbes).
Lire aussi: Perspectives de la franchise Thiriet
La pratique de l’alternance codique a de nombreuses fonctions conversationnelles dont la plus importante est la possibilité offerte au locuteur de pouvoir s’adapter à son interlocuteur en faisant usage de la langue qu’il partage avec lui. Cette possibilité est capitale dans la mesure où elle conditionne l’établissement du premier contact qui déclenche l’échange, assure une relation de coopération avec l’interlocuteur et détermine la suite probable de l’échange communicatif.
Les processus de commutation de codes, le dialecte ou le style, une partie des éléments prosodiques, ainsi que le choix entre des options lexicales et syntaxiques, les expressions stéréotypées, les ouvertures et clôtures conversationnelles, les stratégies de séquentialisation peuvent tous avoir des fonctions de contextualisation.
Le Corpus : L'Émission "Franchise de Nuit"
Le corpus choisi est constitué de conversations de l’émission Franchise de nuit. Ce programme radiophonique de type phone-in est une émission interactive de la radio algérienne d’expression française Alger Chaîne 3. Ce genre d’émissions, se situe dans la lignée d’une nouvelle tendance visant à créer une certaine proximité avec les auditeurs de la radio. Ainsi, ces derniers peuvent entrer en communication téléphonique avec l’animateur ou ses invités en studio afin de poser des questions ou de débattre d’un sujet d’actualité ou d’intérêt public. Elle est diffusée deux fois par semaine, vendredi et samedi de 23h 00 à 01h 00 du matin. Malgré l’heure tardive, cette plage horaire est de grande écoute et permet aux auditeurs-appelants d’aborder certains sujets sensibles voire tabous.
L’émission Franchise de nuit appartient à la catégorie des programmes radiophoniques interactifs. En effet, elle obéit aux mêmes règles qui régissent ce type d’interaction. Ce type de programmes se caractérise non seulement par l’hétérogénéité des échanges qui y sont tenus mais aussi par la variété des mises en scènes discursives. Le corpus se compose de cinq conversations, enregistrées entre mars 2011 et mai 2012 sur les fréquences satellites de la radio Chaîne 3. Les conversations choisies sont différentes en matière de thèmes abordés, de la durée et du sexe des auditeurs-appelants. Les sujets traités contiennent parfois des situations de confrontation ou de débat entre l’animateur et les auditeurs-appelants.
En ce qui concerne la transcription du corpus, nous avons choisi l’API pour transcrire les énoncés en arabe dialectal, suivis de traduction entre guillemets. Pour les passages en français, nous avons opté pour une transcription orthographique adaptée.
Lire aussi: Définition du Conseil en Franchise
L’approche adoptée dans ce travail s’inscrit pleinement dans le domaine de l’analyse des interactions. Elle s’inspire de trois courants disciplinaires différents mais complémentaires : la sociolinguistique interactionnelle et spécifiquement la tendance représentée par les travaux de Gumperz, Hymes et Goffman ; la pragmatique linguistique qui s’intéresse à la réalisation des actes de langage en contexte (Austin et Searle) ; et enfin l’analyse du discours en interaction (ADI), formule proposée par C. Kerbrat-Orecchioni (2005) pour désigner l’analyse des discours dialogués dans leur contexte de réalisation. Ce courant marque une relation étroite avec l’analyse conversationnelle, qui constitue en fait la référence majeure pour l’ADI.
La Politesse dans l'Interaction
Considérée comme une composante centrale de l’interaction, la politesse s’est constituée, ces trente dernières années, en un véritable champ de recherche. Certains théoriciens de la politesse, à l’instar de C. il est impossible de décrire efficacement ce qui se passe dans la communication verbale sans la prise de compte de certains principes de politesse. En effet, ces principes exercent des pressions très fortes sur la fabrication et l’interprétation des énoncés échangés.
Abordée dans les premiers temps par Goffman, puis Brown et Levinson et C. Kerbrat-Orecchioni, la politesse consiste à s’identifier au « face-work ». Cela signifie que tout être social possède deux faces : d’une part il y a la « face négative » ; d’autre part, il y a la « face positive ». Pendant l’interaction, ces deux faces peuvent être la cible de menaces diverses comme l’expression de certains actes de langage telles la requête et la critique qui peuvent avoir un effet négatif sur les faces et les territoires des participants à l’interaction. Ces actes menaçants pour la face sont appelés « FTAs ». Dans le prolongement de cette conception, C. Kerbrat-Orecchioni introduit une notion supplémentaire pour désigner les actes anti-FTAs ou FFAs. Ces FFAs sont des actes de langage qui peuvent avoir un effet essentiellement positif (le compliment ou le remerciement par exemple).
Décrire et analyser le fonctionnement de la politesse dans la conversation dépend de la prise en compte des facteurs contextuels et principalement de la nature de la relation interpersonnelle entre les interactants. En effet, au cours du déroulement de l’interaction s’instaure entre les interactants un certain type de relation, de distance ou de familiarité, d’égalité ou d’hiérarchie, de conflit ou de connivence. La dimension relationnelle peut être ramenée à deux axes principaux (C. Kerbrat-Orecchioni, 1992) : l’axe « horizontal » et l’axe « vertical ». Dans le premier axe, les interactants peuvent s’orienter vers la distance ou bien vers la familiarité.
Séquences d'Ouverture et Politesse Positive
D’une manière générale, toute séquence d’ouverture correspond à la mise en contact des participants. Elle a pour fonction de mettre en place les conditions de possibilité de l’échange, conditions aussi bien physiques que psychologiques. La réussite de la séquence d’ouverture est importante pour la suite de la conversation radiophonique parce qu’elle permet la prise de contact et l’établissement de la situation de communication. La politesse positive apparaît dès la séquence d’ouverture et peut jouer le rôle d’un « indice de contextualisation » permettant de donner une certaine orientation, plus ou moins intime et familière, à la relation interpersonnelle.
Lire aussi: Avis location voiture Madère sans franchise
Pour C. Kerbrat-Orecchioni, la politesse est une question « d’équilibre rituel entre les interactants ». Elle illustre le principe de politesse positive comme suit : (1) A effectue quelque FFA envers B (salutation, question sur la santé, compliment, etc.) (2) Pour rétablir l’équilibre rituel, B doit « égaliser » voire « surenchérir » c’est-à-dire produire quelque FFA de même nature ou d’ordre différent. Le compliment comme « routine d’ouverture » et comme « routine de politesse » relève lui aussi de la politesse positive. Son emploi au début des conversations s’explique par le rôle qu’il joue. pour renforcer la solidité - et aussi toujours, plus au moins, pour rassurer les interactants sur l’image qu’ils ont ou qu’ils donnent d’eux-mêmes - ils sont, pourrait-on dire, une expression directe de l’acceptation d’autrui ; ils jouent donc un rôle important au moment où les participants se retrouvent. Ainsi, le compliment est un moyen ou une stratégie qui peut faciliter le contact entre deux individus éloignés. Dans ce cas, il peut remplir la fonction de personnalisation/ objectivation.
Comme nous pouvons le constater, les comportements linguistiques des locuteurs sont intrinsèquement liés à la relation interpersonnelle. Donc l’emploi d’une langue donnée au début de la conversation peut avoir une influence sur le contexte et sur le déroulement du processus communicatif. en soulignant qu’« il existe manifestement, au début de chaque conversation, une phrase d’introduction où les participants négocient leurs relations interpersonnelles et cherchent des expériences communes ou des traces d’une perspective réciproque ».
Infographie sur la conversation
La Requête et les Actes de Langage
La requête comme acte illocutoire est à mettre en relation avec son caractère de FTA, c’est-à-dire c’est un acte menaçant pour la face du destinataire. C. Kerbrat-Orecchioni fait remarquer que la requête constitue simultanément une menace pour la face négative de celui qui subit cet acte et la face positive de celui qui l’accomplit, c’est-à-dire que les actes effectués tout au long de l’interaction sont potentiellement menaçants pour les faces des interactants. En revanche, ces derniers essayent de se ménager les uns les autres, car comme le souligne C. Kerbrat-Orecchioni à la suite de Goffman (1974) « la perte de la face est une défaite symbolique qu’on essaye dans la mesure du possible d’éviter à soi-même, et d’épargner à autrui ». En d’autres termes, le désir de préservation des faces se reflète au niveau linguistique, ce qui signifie que les interactants accomplissent généralement un travail dit de « figuration » ou « face work ».
La théorie des actes de langage parait pertinente dans ce cas. Malgré qu’elle soit critiquée et constamment reformulée, cette notion initiée par Austin et Searle, permet de nous donner un petit aperçu sur la fonction illocutoire de l’alternance codique notamment dans l’expression des ordres et des requêtes. Dans ses travaux, J. Gumperz (1987) a fait remarquer que par sa force illocutoire, tout énoncé produit des effets, ce qui lui rajoute, de surcroit, une certaine valeur significative. Dans ce cas, l’alternance codique peut paraitre comme un procédé à fonction de figuration. Dans le corpus, la requête est le plus souvent employée par l’animateur de l’émission pour réguler les tours de parole ou s’adresser aux auditeurs-appelants.
Pour formuler sa requête et satisfaire sa demande, l’animateur recourt à l’alternance codique inter prise de parole comme procédé de politesse. Ainsi, l’emploi de l’alternance codique adoucit ce FTA et le rend moins menaçant.
Cette stratégie est assez fréquente dans notre corpus, ce qui prouve que l’animateur essaye de ménager la face de ses interlocuteurs en évitant la formulation directe de l’acte menaçant. Pour terminer son tour de parole, l’animateur recourt à l’alternance codique interphrastique afin de formuler sa requête en demandant à son interlocuteur de ne pas s’énerver avec un ton ironique. Cette demande a été acceptée par l’auditeur-appelant Djamel en produisant un marqueur verbal qui est le rire. Dans les tours n° 105 et 107, l’animateur réintroduit la même requête afin que l’interlocuteur Djamel le laisse terminer son raisonnement.
A observer les trois extraits ci-dessus, nous remarquons l’impact ou la force illocutoire de l’alternance codique dans l’expression des requêtes. Le fait de donner un ordre en arabe plutôt qu’en français serait l’expression d’une certaine valeur illocutoire permettant de ménager la face de son interlocuteur. Donc l’adoucissement d’un FTA consiste à remplacer la formulation la plus directe par une autre plus douce. C’est ce que permet l’alternance codique.
balises: #Franchise
