Haewon et les hommes : l’art de la répétition et la mélancolie des sentiments

Presque deux films par an. C'est désormais le rythme sur lequel Hong Sangsoo semble avoir calqué son activité de cinéaste. Une suractivité qui fait, en tout cas, plaisir, tant chaque nouveau film de l'auteur du Pouvoir de la province de Kwangon, sans déroger à un principe esthétique et philosophique de fer, apporte de subtiles et nouvelles variations à ce qui est, à la fois, une petite comédie humaine et une radiographie lucide des sentiments.

Il serait facile de dire de Hong Sang-soo qu'il réalise toujours le même film, ressassant jusqu'à plus soif les mêmes thèmes. Ce serait facile, pas complètement faux et terriblement réducteur. Le cinéaste sud-coréen qui a porté à son pinacle l'indécision amoureuse et l'art des dialogues n'en finit pas de réinventer son cinéma, d'y apporter des variations infimes ouvrant à toujours plus de possibilités. Avec Hong Sang-soo, le spectateur assiste au génie de la variation sur un thème imposé, dans la mesure où les scènes se répètent inlassablement avec juste une quantité infinitésimale de différences qui fait tout le sel du film, comme un chimiste ou un biologiste refait une expérience avec les mêmes données mais en modifiant légèrement l'une d'entre elles.

Haewon et les hommes, 14e long métrage de son auteur, sort enfin en salles - entretemps le réalisateur en a fini un nouveau ! Fidèle à sa méthode de travail, Hong Sang-soo a écrit le scénario et fabriqué l'histoire de son film au jour le jour. Ce qui explique une intrigue un peu décousue et pourtant si authentique qu'on y est immédiatement sensible.

Portrait d'une héroïne en boucle

Haewon, une jeune et belle étudiante, veut mettre fin à la liaison qu’elle entretient avec son professeur Seongjun. Se sentant déprimée par le départ de sa mère qui part s’installer au Canada, elle le contacte à nouveau. Ayant vu sa mère s’éloigner d’elle pour partir à l'étranger, Haewon se retrouve seule à faire le point sur ses désirs, notamment sur sa liaison clandestine, incertaine voire pas franchement prometteuse avec un de ses professeurs.

Plus qu’une chronique de ses hésitations amoureuses, Haewon et les hommes se révèle le portrait d’une femme à la fois singulière et familière, dans ses atermoiements, les vagabondages de son esprit, son impuissance à se détacher de certaines situations d’échec. C’est un portrait terriblement humain qui, s’il a surtout le visage de Haewon, révèle aussi en écho celui des individus qui gravitent autour d’elle (professeur-amant, condisciples, rencontres de hasard), et non sans une certaine amertume.

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Rêves et réalité : la confusion assumée

Dans Haewon et les hommes, la plupart des scènes semblent être rêvées. On ne sait jamais tout à fait si ce qu’on voit à l’image est à la lumière de l’inconscient, si les choses sont vues ou fantasmées. C’est parce que le film s’attache à représenter les songes d’Haewon, qui s’endort si souvent, sous les dehors les plus réels. Ainsi, le film fonde une réalité symbolique où les apparences se brouillent avec le sens nouveau qu’en donne la subjectivité d’Haewon.

Toutes ces pistes, répétitives ou contradictoires, sont toutes mises au même niveau, traitées avec le même réalisme. Impossible de distinguer ce qui est « vrai » de ce qui ne l’est que dans la tête de l’héroïne, mais le flou de cette frontière est plus qu’assumé, c’est l’enjeu même du film. Comme Hong le dit lui-même « Les rêves de Haewon peuvent être comparés à sa vie éveillée, mais personne ne peut nier qu’ils fassent tout autant partie de sa vie ».

Le rituel de la répétition et l’esthétique minimaliste

La répétition est au cœur du dispositif narratif et formel : les scènes y sont filmées selon un angle unique qui ne change jamais, les mouvements des personnages dans le décor sont pratiquement les mêmes. Le cinéma d’Hong Sang-soo produit chez ses aficionados un sentiment de confiance et d’attachement, comme si la fidélité du public découlait naturellement de la fidélité de l’auteur à lui-même. S’il varie lui-même, être son public fidèle consiste à être un public variable.

Toute la filmographie de Hong Sang-soo est la preuve par l'exemple qu'on peut faire du grand cinéma avec une économie de moyens qui frise le néant. Beaucoup de spectateurs se méprendront sans doute sur l'amateurisme apparent de la réalisation, faite de zooms et dézooms étranges, de panoramiques old school, de plans-séquences fixes et longs, alors que la répétition de ces figures de mise en scène fait écho à la répétition des intrigues. C'est au plaisir familier de la routine, celui qui rend la vie en vérité si douce, auquel nous convie Hong Sang-soo avec un art achevé du plan-séquence presque amateur et des dialogues si réalistes qu'on n'oserait pas les écrire.

Couleurs, décors et symboles

L'affiche du nouveau film induit en erreur : Hae-Won, son héroïne, n'est pas une collégienne insouciante qu'un pervert suit dans un bois. Par contre, elle annonce la couleur, celle d'un générique d'ouverture à la fois simple et remarquable : un bleu surprenant, éblouissant, qui se révèle détonant. Le film use des teintes franches (le pull rouge vif d’Haewon, la chemise mauve de sa mère) pour exacerber les absences d’unité chromatique.

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Les objets et les lieux qui l’entourent se chargent distinctement d’une symbolique latente : des mégots de cigarettes sur le sol signalent l’assiduité d’un homme charmé ; un café devient le sanctuaire des rencontres où défilent des hommes propices avec qui s’unir ; un hôtel douteux vu de l'extérieur ravive le désir de s'attacher à son amant… Ces endroits que fréquentent Haewon sont les lieux d’un rite sacré, sensiblement sanctuarisés.

Architecture, filiation et la pression sociale du mariage

La sommation au mariage trouve aussi dans Haewon et les hommes sa toute-puissante influence dans l’architecture des monuments inébranlables de l’Histoire. Le film érige ses principaux décors devant les élévations du sanctuaire Sajik et dans l’enceinte du fort Namhan. Les remparts de celui-ci s’élèvent au-dessus de Séoul depuis trois siècles ; les rituels de Sajik ont plus d’un millénaire. Leur beauté classique garantit au culte coréen du mariage son durable et symbolique attrait.

Dans le pays où le mariage a l’autorité d’un culte officiel, celui-ci les sépare au lieu de les unir. La contradiction révèle que la coutume est à réinventer. Ces monuments n’ont pas perdu de leur fonction souveraine. On croirait voir Haewon et son amant envoûtés par le mystère de leurs charmes. C’est l’immense toiture du sanctuaire du fort Namhan qui paraît leur donner l’illusion du bonheur. Ils sont assis sur les marches du temple qui les couronne et s’élève dans leur dos comme pour consacrer leur union.

Filiation, commencement et fin

Avant de se trouver face à des personnages masculins, Haewon est d’ailleurs confrontée à deux femmes : sa mère, qui est sur le point de quitter la Corée du Sud pour le Canada, et Jane Birkin, qui lui dit de l’appeler si jamais elle passe par Paris. Tout le problème, avec ces deux rencontres, est déjà là, à travers l’opposition entre deux filiations. D’un côté celle, réelle, qui vient inscrire Haewon dans sa culture, dans son corps et dans un passé qui la dépasse. Désireuse de changement, Haewon veut donc logiquement changer de mère, et le film la suit dans une tension permanente entre le lien qui l’unit à la vie qui lui a été donnée, et la vie qu’elle fantasme.

On bascule de la question de la continuité à celle du commencement et de la fin, ou encore des rapports entre vie et mort. Le titre original, qui se traduit littéralement par « Haewon, fille de personne », convient davantage pour saisir cette dimension que le titre français.

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Vie, mort et discontinuité

Au fil du film, des sortes de maximes reviennent, à travers plusieurs personnages, y compris Haewon. Ces maximes, conseils ou sentences, se divisent en deux séries qui semblent faites pour se détruire l’une l’autre : la première concerne la vie, la deuxième la mort. Le conseil ultime donné à Haewon est de « vivre sa vie ». Mais aux côtés de cette incitation bienveillante à la vie, vient s’infiltrer une conscience de la mort. Haewon s’entend dire par sa mère que « on meurt un peu à chaque seconde », et elle-même déclare que « la mort résout tout ».

C’est cette vérité-là qui, assimilée par Haewon, l’empêche de s’engager sur une seule et même voie, car elle ferait de cet engagement stable un mensonge même quant à ce qu’elle croit savoir de la vie. La formule employée par Haewon, « le divorce est une des possibilités du mariage » est une bonne manifestation de sa conscience et traduit l’idée que la mort fait partie de la vie.

L’alcool et le fétiche des petits rituels

« Quand je suis en groupe, avec mes collègues ou après une projection, je n'aime pas voir tout le monde se diviser en petits groupes et parler sans arrêt entre eux. Ce que je fais du coup, c'est que je propose un jeu d'alcool pour qu'on picole tous ensemble. Si le jeu tient une heure, la plupart des gens sont tous bourrés et on n'a plus besoin de parler. » Voici ce que raconte le réalisateur dans un entretien donné à So Film. Il faut dire que Hong Sang-soo ne rigole pas avec la murge. Ancien alcoolique, il a gardé un sacré penchant pour le soju et passe son temps à filmer des gens saouls dans des bars, au restaurant, dans la rue.

Dans ces conditions, l’alcool n’est plus seulement ce qui vient dérégler Haewon, la « mettre à l’envers », il est ce qui la dérègle volontairement, consciencieusement. Comme si elle avait trouvé dans l’alcool un moyen de produire artificiellement cette discontinuité si naturellement liée à la vie. Si l’alcool est un opérateur de discontinuité, l’usage de la cigarette est dans le film plus ambigu : la cigarette fonctionne tout autant comme un fétiche de la continuité, en provoquant une addiction, mais l’on ne fume qu’une cigarette après l’autre. Fumer est aussi une action de décomposition qui fait de la vie une succession de micro-événements.

Un cinéma de petites touches : humour, mélancolie, et variation

Heureusement, il y a l'intense plaisir que l'on éprouve, à chaque fois, face à un ton et un regard qui n'ont sans doute aucun équivalent dans le cinéma d'aujourd'hui, un mélange d'humour et de mélancolie, de théorie pure et de trivialité, qui définit un style à nul autre pareil. Les films d’Hong Sang-soo passent pour des petits films mignons parce qu’ils préfèrent l’élégance discrète aux biceps bandés du conceptuel bien visible.

Tout le début de Haewon est effectivement très drôle, avec sa guest-star improbable et cette relation mère-fille trop parfaite et presque kitsch. Mais on sait que sous leurs airs de miniatures, les films de Hong sont des trésors de faux-semblants. Tout le monde aime bien Haewon. Sa mère, son amant, les inconnus dans la rue… Tout le monde a plein d’idées sur ce qu’elle devrait être et faire pour s’épanouir : acheter un livre même si elle l’a déjà lu, devenir Miss Corée ou sosie de Charlotte Gainsbourg… Mais personne ne lui parle de qui elle est vraiment. Du coup Haewon a la tête un peu ailleurs : elle rêve, écrit dans son journal, ressasse des souvenirs, fantasmes de nouvelles rencontres.

La nouveauté dans la variation

Il ne faut pas, lorsque l’on va voir un nouveau film de Hong Sangsoo, s’attendre à un changement radical vis-à-vis du ou des précédents opus. Alors que certains cinéastes touchent à tous les genres, HSS ne varie que le sien, et son oeuvre se construit comme une série de variations autour des mêmes thèmes et types de personnages. C’est une partie de son charme. Mais s’il existe un travail particulier d’HSS, si on peut à bon droit le considérer comme un cinéaste qui compte, c’est moins dans la fidélité que dans la variation. Dans Haewon, ces récits parallèles donnent au film une amertume plus nette et tranchée qu’auparavant. Si le début du film est drôle, savoir qu’il n’a peut-être jamais vraiment eu lieu rend les autres scènes encore plus moroses par contamination.

Hong Sang-soo et ses méthodes de production rapides | NYFF55

Lieu, atmosphère et désir d'errer

Tourné dans un quartier ancien de Séoul, Seochon, le film présente une ville calme, au charme discret mais pénétrant. Au fil des minutes, le parc Sajik et ses barrières rouges deviennent un endroit familier où l'on aimerait flâner pour de vrai, tout comme on souhaiterait bouquiner dans la petite librairie d'occasion aperçue plusieurs fois. Enfin et surtout, on rêve d'errer sur les hauteurs du Mont Inwang, le long d'un mur d'enceinte fortifié datant de l'ancienne capitale et désormais promenade choyée des Coréens.

Dans le film, c'est un endroit d'engueulades sous les brumes printanières autant que de désespoir au coucher de soleil, un lieu de baisers tendres sur les marches d'un temple autant que de discussions amusantes à propos de drapeaux qui flottent au vent. Sur le site historico-touristique du fort de Namhan, avec ses sentiers sylvestres et montueux, ses murailles lourdes d'histoire et ses vues imprenables, un couple devise. L’homme, admiratif, avise un drapeau : il est simple et magnifique, s’extasie-t-il. La femme approuve : « grâce à lui, on peut voir le vent ».

La beauté et ses contradictions

Haewon et les hommes montre aussi la question du canon de la beauté. Quand des camarades de l’université veulent médire de la personne d’Haewon, ils s’attaquent à son apparence pour l’outrager : on dit d’elle qu’elle est métisse, qu’elle n’est pas née en Corée ; c’est une barbare et l’attrait de sa beauté ne serait qu’exotique. La mère d’Haewon la trouve assez belle pour devenir une mannequin ; elle singe un modèle en en caricaturant les gestes. Ailleurs, la jeune femme voit dans un songe Jane Birkin la visiter, qu’elle trouve, elle et sa fille, comme l’expression de la beauté la plus parfaite… Dans ces beautés artificielles, on voit des séductions, des charmes trompeurs. En attendant, dans la béance d’une beauté véritable, Haewon et les hommes arrange une forme positive à un impossible sentiment du Beau ; une beauté qui surgirait de son absence, de sa propre contradiction.

Un film à la fois familier et inquiet

Toujours hanté, semble-t-il, par la nécessité de ne pas se répéter tout en restant fidèle à soi-même, Hong Sang-soo s’aventure avec Haewon et les hommes dans des eaux plus inquiètes qu’à l’accoutumée. Quel autre de ses films s’est à ce point rapproché du mélo, avec ses sentiments à fleur de peau ? Lequel a exprimé aussi vivement l’amertume et le pessimisme ? C’est comme si le monde tel qu’il le représente de film en film était arrivé au bord de la crise de nerfs, comme si un voile de subtilité reposant sur cette représentation avait fini par se fissurer, laissant poindre comme une plaie ouverte la violence qu’elle laissait deviner.

Avec Haewon et les hommes, errance sentimentale élégiaque et cruelle, Hong Sang-soo fait le portrait mélancolique d’une étudiante en cinéma. Un cinéma confinant à l’épure géométrique, avec un récit tout en cercles (les scènes se répètent, comme des boucles), rehaussé de touches de couleurs éclatantes et agrémenté par les accidents du hasard, comme cette rencontre inattendue avec Jane Birkin. Quand chaque sortie d’un rêve équivaut pour Haewon à l’amère nostalgie d’un bonheur qui n’a pas eu lieu, d’un amour qui n’adviendra jamais dans la réalité, le constat reste sombre et pathétique : les plus belles amours sont peut-être celles qu’on n’a pas vécues.

Élément Fonction dans le film
Répétition des scènes Créer des boucles narratives et des variations infimes
Décors (Sajik, Namhan, café) Sanctuariser les lieux du rite amoureux et social
Alcool et cigarette Opérateurs de discontinuité et fétiches de continuité
Rêves et fantasmes Flouter la frontière entre réel et imaginaire
Musique (Beethoven) Répétition musicale accentuant l’amertume

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