La Fabrique de la Finance: Analyse d'un Ouvrage Interdisciplinaire

L’ouvrage collectif "La Fabrique de la Finance," porté par Isabelle Chambost, Marc Lenglet et Yamina Tadjeddine, propose une approche interdisciplinaire de la finance. Il est marqué par l’empreinte de l’Association des Études Sociales de la Finance, donnant la parole à des économistes hétérodoxes, des gestionnaires et des sociologues. Mobilisant une variété de cadres théoriques issus des sciences sociales, les auteurs, membres de l'Association des Études Sociales de la Finance, font le point sur quinze années de recherches interdisciplinaires.

Ce livre analyse l'unité économique, sociale et politique des activités financières. À travers une étude fine de ses instruments, du fonctionnement de ses intermédiaires financiers et de ses institutions, ils analysent la fabrique de la finance : la structuration des dispositifs bancaires et financiers, leur capacité à prescrire l'action et à la contrôler, les modes et les pratiques de régulation mis en œuvre et, plus globalement, le processus de financiarisation.

S’appuyant sur les recherches menées depuis plus de quinze ans par les membres de l’Association des Études Sociales de la Finance, "La fabrique de la finance" se veut un plaidoyer pour une analyse interdisciplinaire des activités financières. Mobilisant une variété de cadres théoriques issus des différentes sciences sociales (sociologie, anthropologie, économie, gestion), s’appuyant sur l’observation des différentes échelles qui structurent le système financier, cet ouvrage développe une perspective critique qui va à l’encontre des représentations usuelles de la finance contemporaine.

L’étude des activités bancaires et financières est restée durant des décennies l’apanage des sciences économiques et de leurs déclinaisons gestionnaires. Ces activités ont été essentiellement analysées au prisme du paradigme dominant de la finance moderne.

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Structure de l'ouvrage

Ce collectif compte 17 chapitres courts plus un avant-propos, une introduction et une postface. L’avant-propos, très utile à la compréhension d’ensemble, suggère une organisation du livre autour de 4 parties :

  1. Remise en cause du paradigme classique dominant : Démontre qu’il existe parfois un décalage entre les concepts économiques dominants repris par les professionnels de la finance et le fonctionnement des marchés financiers.
  2. Analyse des dispositifs bancaires et financiers : S’intéresse à la capacité des dispositifs bancaires et financiers à orienter l’action, comme construire de la valeur financière par exemple.
  3. Analyse des modes et des pratiques de régulation : Se penche sur les mécanismes de productions, mais également d’interprétation des règles.
  4. Processus de financiarisation : Analyse le processus de financiarisation au travers de son étendue, ses manifestations, ses effets.
Schéma d'intermédiation financière

Schéma d'intermédiation financière

Focus sur quelques chapitres

  • Chapitre 3 : Yamina Tadjeddine analyse les organisations financières sous l’angle de l’intermédiation entre les destinataires d’un service financier fourni et ceux qui proposent ce service (ici de gestion d’actifs). Elle montre l’existence d’une incertitude sur le rendement réalisé qui empêche d’évaluer la relation établie entre le client institutionnel et la société de gestion à l’aune de ce résultat. Des dispositifs à la fois personnels (l’interconnaissance, le partage des mêmes réseaux sociaux) et impersonnels (le développement des indices) sont donc nécessaires pour normaliser, mais surtout évaluer et juger de la qualité de la gestion d’actifs effectuée.
  • Chapitre 7 : Isabelle Chambost déconstruit les marchés financiers en s’intéressant au rôle des analystes financiers.
  • Chapitre 8 : Marnix Dressen étudie le système de la formation professionnelle dans les banques pour caractériser le travail bancaire et ses agents. Branche qui délivre « les diplômes sous sa propre autorité » (p. 94), la banque constitue un secteur d’activité protégé au sens où il forme un marché du travail fermé. Marnix Dressen montre une rupture marquant le déplacement du centre de gravité du back vers le front office, des banques de dépôts aux salles de marché et s’appuyant sur l’employabilité et l’adhésion à la culture d’entreprise.
  • Chapitre 9 : Pascale Moulévrier interroge la place des banques coopératives de la finance en étudiant les processus de distribution des clientèles. Ces mécanismes donnent aux banques coopératives une place sociale dans la finance.
  • Chapitre 11 : Marc Lenglet étudie la fonction conformité dans la banque, c’est-à-dire le dispositif de contrôle interne des pratiques bancaires et financières. En analysant comment des règles peuvent devenir normes grâce à un partage de signification, Marc Lenglet étudie tout autant comment la norme advient, comment elle est mise en œuvre (via le déontologue par exemple) et comment le travail de qualification de l’implicite s’effectue. Suivre ou dévier de la règle n’a rien d’évident.
  • Chapitre 13 : Yamina Tadjeddine étudie l’effet de la financiarisation sous l’angle de la concentration dans le territoire parisien de l’industrie financière. L’étude de la localisation de la finance donne à voir une dispersion des emplois, qui s’explique par une segmentation des métiers et des services. Historiquement basée au cœur de l’île de la Cité, « cette concentration dans le cœur économique et politique est une constante de l’activité financière, qui s’explique par sa nature - un service immatériel - mais aussi son lien avec la monnaie et le pouvoir » (p. 143). Le déplacement vers la Défense des activités financières à haute valeur ajoutée dans la deuxième partie du xxe siècle croise l’implantation au xxie siècle d’activités bancaires plus standardisées dans les périphéries populaires ou le développement des data centers implantés, en raison de critères de discrétion, de protection mais non plus de prestige ou d’accès, dans le Grand Paris.
  • Chapitre 15 : Jeanne Lazarus revient sur « l’intrication de la finance dans les activités productives » (p. 163) en étudiant l’influence de la finance sur l’argent du quotidien. Si les logiques financières se déploient - ce qu’on appelle la « financiarisation de la vie quotidienne » (p. 165) - les individus intègrent activement ces logiques, en les mêlant à d’autres, en les détournant aussi, en les rejetant parfois. Ce dernier cas peut alors conduire des individus, ceux qui se sont vu attribuer un score individuel trop faible, à des situations d’exclusion bancaire (refus de crédit, rejet de leurs prélèvements, inscription au fichier des incidents de paiement de la Banque de France, surendettement, etc.) ayant des effets notables sur leur vie quotidienne.
  • Chapitre 17 : Le dernier de l’ouvrage, Sabine Montagne invite à « ne plus limiter l’étude de la finance à celle des marchés financiers (focalisée sur l’échange des titres financiers et la formation des prix) mais à considérer la finance comme un rapport social qui transforme les autres rapports sociaux tout autant qu’il est produit par ceux-ci » (p. 183-184). Ainsi, quand les salariés américains perçoivent de l’épargne salariale, celle-ci se substituant à une rémunération directe et ne faisant l’objet d’aucune négociation syndicale, ils transforment leur rapport au travail en déstabilisant leurs propres normes d’emploi.

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Conclusion

Au final, ce livre contribue à « dévoiler ce qui est caché dans cette nébuleuse qu’est la finance » (p. 191), chacun des chapitres se révélant un coup de sonde utile pour faire apparaître toute la complexité de ce monde social. Il n’en reste pas moins que le lecteur non averti peut vite se perdre dans la manière dont s’emboitent ou s’ignorent marchés boursiers, banques de dépôts, agences de notation, private equity, LBO… La difficulté, relevée par Michel Aglietta dans sa postface, à circonscrire la finance ne doit cependant pas empêcher de la traiter dans toute son unité.

Cette limite tient évidemment au format collectif de l’ouvrage qui, malgré l’avant-propos des coordinateurs, présente majoritairement des chapitres non reliés entre eux. Cette dernière dimension apparaît d’ailleurs d’autant plus regrettable que, contrairement à ce que l’introduction et le titre de l’ouvrage suggèrent par « une approche interdisciplinaire », il y a peu de dialogue entre les auteurs regroupés dans le livre et la tâche consistant à faire le lien entre les chapitres demeure grandement laissée à la charge du lecteur.

Les Auteurs

  • Isabelle Chambost : Ancienne élève de l’ENS Cachan, est maître de conférences en sciences de gestion au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM). Ses travaux de recherche au sein du LIRSA portent sur la construction sociale de l’information comptable et financière et de son interprétation.
  • Marc Lenglet : Diplômé de l’ESSEC et docteur en sciences de gestion de l’Université Paris-Dauphine. Enseignant-chercheur à l’European Business School Paris, ses recherches portent sur la régulation des marchés financiers envisagée au prisme de la déontologie et de la conformité.
  • Yamina Tadjeddine : Ancienne élève de l’ENS Cachan, est économiste, maître de conférences HDR à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et membre d’EconomiX (UMR 7235). Sa recherche porte sur la compréhension des comportements financiers dans une perspective socio-économique.

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