Laïcité aux États-Unis : principe de séparation entre l'Église et l'État et son fonctionnement
La Constitution des États-Unis d'Amérique garantit la liberté religieuse. La conception de la laïcité aux États-Unis est que l'État, afin de garantir le respect des religions, doit mettre en avant la religion sans en privilégier une. Le premier amendement de la Constitution de 1791 stipule que « le Congrès ne votera aucune loi concernant l'établissement d'une religion ou interdisant son libre exercice ». Cet amendement est la pierre angulaire du modèle anglo-saxon, qui entend avant tout protéger les religions de toute intervention de l'État, et qui sera au cœur de toutes les discussions, jusqu'à aujourd'hui, sur la séparation des Églises et de l'État aux États-Unis.
Acte inaugural de la jeune Amérique : ni Dieu ou Être suprême ne sont mentionnés dans la Constitution de 1787. La stricte séparation des Églises et de l'État, au fondement de la République américaine, est désignée aux États-Unis par la métaphore d'un « mur de séparation » (wall of separation) entre les Églises et l'État. Cette stricte séparation, voulue par le même Jefferson selon son idée de « mur de séparation », avait été réclamée par de nombreuses Églises non-conformistes. Dans la constitution et dans la Déclaration des Droits, il n'est jamais fait référence à Dieu ou à la Providence. La Constitution fait aussi référence à la religion dans son premier amendement de 1791, qui stipule que « le Congrès ne votera aucune loi concernant l'établissement d'une religion ou interdisant son libre exercice ».
Origines historiques et contextes coloniaux
L’histoire des pionniers américains est largement celle de groupes persécutés en raison de leur religion, venus sur le continent nord-américain pour y construire une nouvelle vie dans la liberté de pratiquer leur religion. En Nouvelle-Angleterre, les premiers puritains arrivent en 1620, ce sont les "pères pèlerins", d'abord brièvement réfugiés aux Pays-Bas. À la suite la restauration catholique de Charles Ier en Angleterre, ils sont plus de 20 000 à émigrer entre 1630 et 1640. Soucieux d'établir dans leur colonie du Massachusetts une communauté qui respecte leurs principes religieux, ils sont peu tolérants de certains courants hétérodoxes qui leur semblent remettre en cause ce projet politique.
Les dissidents, comme le théologien baptiste Roger Williams, partent pour fonder de nouvelles colonies comme le Rhode Island (ses textes fondateurs mettent en avant la séparation de l’Église et de l’État, et le pluralisme religieux), ou encore le Connecticut. Dans les colonies esclavagistes du Sud (Virginie, les deux Caroline, Géorgie), les colons ont reproduit une société aristocratique à l'anglaise, où à l'image de la métropole, l'Église anglicane est la confession officielle. L'arrivée des immigrants anabaptistes et piétistes allemands, des frères moraves tchèques, des presbytériens écossais et nord-irlandais, des huguenots français, des méthodistes et baptistes anglais notamment, enrichit progressivement le paysage religieux des colonies anglaises.
C'est dans ce contexte que de grands prédicateurs itinérants (les « circuit riders »), comme l'allemand Theodorus Frelinghuysen (réformé hollandais), les anglais George Whitefield (méthodiste), Jonathan Edwards (puritain) ou les irlandais William et Gilbert Tennent (presbytériens), parcourent le territoire et mobilisent par des sermons énergiques des foules immenses en plein air. Ce mouvement constitue la genèse de l'évangélisme américain. De nombreuses universités (Princeton, Brown), des écoles, des sociétés missionnaires ou encore des œuvres sociales sont alors créées. Il permet aussi et surtout l'émergence de nouvelles Églises indépendantes des Églises anglicanes et puritaines établies, dont la domination commence à être ébranlée.
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Évolution constitutionnelle et jurisprudence
Dans la foulée de la révolution américaine, plusieurs textes établissent la liberté religieuse en même temps qu'ils affirment le caractère laïque de la nouvelle République. Ce texte, en interdisant l'existence d'une religion officielle, instaure une stricte séparation entre les Églises et l'État fédéral, un exemple qui sera suivi par la suite par les nouveaux États fédérés, qui abandonnent peu à peu leurs Églises établies.
Il faut cependant noter que ces deux dispositions ne s'appliquent, à l'époque, qu'au niveau du gouvernement fédéral. En 1789, six États maintiennent encore des Églises officielles, et onze États sur treize exigent, comme en Grande-Bretagne, une profession de foi religieuse pour accéder aux emplois publics les plus prestigieux. Les derniers privilèges accordés aux Églises établies seront abolis dans le Connecticut en 1818 et dans le Massachusetts en 1833.
La jurisprudence reste à ce stade (à peu près…) celle, laïque, de l’arrêt Everson de 1947 : « Ni un État, ni le gouvernement ne peuvent adopter des lois aidant une religion, toutes les religions ou préférant l’une par rapport à l’autre ». Depuis 1962, la prière à l'école est prohibée par l'arrêt Engel contre Vitale. En 1879 la Cour affirma pour la première fois que la Constitution n'autorise pas le libre exercice de la religion de façon absolue (affaire George Reynolds) : la Cour Suprême considéra qu'un État ne doit certes pas interférer avec les croyances religieuses d'une personne, mais débouta George Reynolds en refusant de « considérer que la doctrine professée par des croyances religieuses constitue une loi supérieure à la loi du pays, permettant à chaque citoyen d'établir une loi pour lui-même ».
Cependant, depuis les nominations de Ronald Reagan et George W. Bush à la Cour suprême, des aides indirectes ont été rendues possibles pour des écoles privées confessionnelles, via des bons scolaires. C’est une faille dans laquelle s’engouffre la Cour dernièrement. Deux récentes décisions de la Cour suprême, à la suite des nominations ultra-conservatrices de Donald Trump, peuvent pourtant changer la donne… Ces cas finissent régulièrement devant la Cour Suprême, et le principe d’égalité devant la loi ne résiste pas toujours à celui de la protection de la liberté religieuse.
Symboles, pratiques publiques et tolérance
Depuis George Washington, presque tous les présidents des États-Unis d'Amérique ont prêté serment sur la Bible. Cette pratique est devenue une coutume (la majorité des Américains étant chrétiens), mais n'est pas exigée par la Constitution. En réalité, les Présidents peuvent prêter serment sur n’importe quel texte choisi par le concerné, et pas seulement donc sur la bible. John Quincy Adams avait prêté serment sur un livre de droit. Quant à la phrase de conclusion « Help me God », c’est aussi du mimétisme depuis Chester A. Arthur, cette adjonction n’est aucunement obligatoire.
Notons aussi que l’article VI de la Constitution américaine est le seul qui inclue une référence religieuse… pour interdire les serments religieux lors de l’accès aux emplois dans l’administration fédérale. La devise historique des USA est celle latine « E Pluribus Unum » (« de plusieurs, un »). C’est elle qui figure sur le grand sceau des USA, emblème de facto du pays et apparaissant sur tous les documents officiels, comme le passeport américain. D’ailleurs, la devise « In God We Trust » est apparue au XIXème siècle et en particulier pendant la guerre de Sécession, pour à partir de 1956 être consacrée en devise nationale, imprimée sur toutes les pièces et tous les billets de monnaie, et affichée dans de nombreux tribunaux.
Les références à Dieu se sont multipliées pendant la guerre froide, où il s'agissait de montrer son opposition à l'Union soviétique athée. Ces références sont abstraites et symboliques, et ne renvoient pas à un Dieu en particulier, même si le monothéisme est largement partagé : lors du National Day of Prayer, fixé le premier jeudi de mai, les Américains sont invités à prier la divinité qui leur convient. Les séances du Sénat sont toutes inaugurées par des prières récitées par un aumônier.
Vous me direz encore qu’il y a beaucoup de symboles religieux dans les bâtiments publics américains. Je vous répondrai : c’est plus compliqué. Et sur la question sensible des crèches de Noël, aux USA, les crèches de Noël sont possibles, mais uniquement si elles apparaissent d’abord comme non strictement religieuses, avec des symboles aussi séculiers. Ce qui renvoie, un peu, à l’exception autorisée en France si la crèche s’apparente à une exposition ou un folklore traditionnel.
Pratiques religieuses, diversité et sociologie
La religiosité américaine, structurée à l'origine par un protestantisme dominant, se manifeste par une grande variété confessionnelle et un dynamisme des Églises qui sont expliqués par l'histoire du pays, terre de refuge qui a su très tôt garantir une large liberté religieuse. La cathédrale nationale de Washington, de l'Église épiscopalienne des États-Unis, fut le lieu de cérémonie pour les funérailles de plusieurs présidents : les presbytériens Eisenhower, Ronald Reagan, et l'épiscopalien Gerald Ford. Woodrow Wilson, fils de pasteur, est même enterré dans le caveau de la cathédrale.
Si la grande majorité des Américains se déclarent chrétiens, leur part dans le total diminue alors que celle des athées, agnostiques et sans religion augmente. D'après une étude réalisée en 2007 par le Pew Research Center, près de 84 % des Américains seraient croyants, et environ 39 % assisteraient au service religieux chaque dimanche. 56 % considèrent la foi comme quelque chose de très important dans leur vie. Mais l'identité religieuse est mouvante aux États-Unis : chaque Américain change trois fois d'Église en moyenne au cours de son existence (surtout au sein du monde protestant, très concurrentiel).
Les baptistes sont majoritaires dans le Sud, tandis que les luthériens et les méthodistes sont surtout dominants dans le Midwest et les Grandes Plaines. L'Ouest constitue une terre de développement pour les courants les plus dynamiques, notamment les pentecôtistes et les Églises non confessionnelles indépendantes. Les anciennes Églises majoritaires de l'époque coloniale (anglicans devenus épiscopaliens, presbytériens, unitariens, puritains devenus congrégationnalistes), en voie de marginalisation, ne représentent plus que les élites de la Côte est.
La cathédrale nationale de Washington, de l'Église épiscopalienne des États-Unis, fut le lieu de cérémonie pour les funérailles de plusieurs présidents. De nombreuses universités (Princeton, Brown), des écoles, des sociétés missionnaires ou encore des œuvres sociales sont alors créées. Les Mormons, au prosélytisme connu, sont parmi les groupes les plus dynamiques. Parmi les protestants, le pentecôtisme, apparu aux États-Unis au début du XXe siècle, est le plus attractif, notamment auprès des immigrants.
Tensions, controverses et limites de la laïcité américaine
Aux États-Unis, la liberté religieuse est garantie, l'État doit être impartial vis-à-vis des religions. Mais la religion est partout et se mêle de tout. Car en réalité, la séparation des Églises et de l'État vise à protéger les religions de l'intervention et de la persécution de l'État, mais ne vise pas à protéger l'État de l'intervention des religions. Ce n'est pas un oubli, c'est le sens de leur héritage historique. On est loin de l'idéal laïque de Thomas Jefferson et son « mur de séparation ». L'évolution politique du pays et la jurisprudence de la Cour suprême ont construit un mur qui n'est étanche que dans un sens.
La droite chrétienne mène régulièrement des offensives quand elle considère que sa liberté de culte est entravée. La séparation des Églises et de l'État fait l'objet d'offensives régulières de la droite chrétienne quand celle-ci considère que sa liberté de culte est entravée. Déjà en 1954, le traditionnel « serment au drapeau » (Pledge of Allegiance) fut modifié pour inclure une mention religieuse. La droite chrétienne était de nouveau à l’offensive, en 1980, dans le Kentucky, par une loi qui rendait obligatoire l’affichage des Dix Commandements dans les classes des écoles publiques, « comme code légal fondamental de la civilisation occidentale et comme loi commune des États-Unis. » La Cour Suprême déclara cette loi inconstitutionnelle.
La consommation du peyotl, une substance hallucinogène, est interdite par la loi fédérale. La Cour Suprême déclara cette loi inconstitutionnelle, au motif que les Dix Commandements sont « indéniablement sacrés » et que leur affichage n'avait pas en lui-même de « rôle éducatif », rappelant ainsi le principe fondamental de dissociation entre la morale religieuse et la loi civile.
Au nom de la liberté religieuse, les lobbies religieux mènent constamment des batailles politiques et juridiques pour imposer leurs croyances sur la loi et les politiques publiques, comme par exemple pour dicter le contenu des programmes scolaires, ou pour établir des dérogations religieuses y compris pour contrevenir aux droits des femmes ou pour discriminer contre des personnes LGBTI+. Ces cas finissent régulièrement devant la Cour Suprême, et le principe d’égalité devant la loi ne résiste pas toujours à celui de la protection de la liberté religieuse.
Donald Trump abime encore la séparation de l’Église et de l’État avec ce marathon de prière
Cette asymétrie du principe de laïcité à l’américaine est pleinement exploitée par le Trumpisme, où le culte de la personnalité se mélange de manière inquiétante à un christianisme évangéliste américain à la recherche d’un nouveau prophète. Si la Cour suprême a supprimé le droit à l’avortement, c’est parce Donald Trump lors de son premier mandat a modifié profondément sa composition pour satisfaire les demandes de sa base chrétienne évangéliste. Depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump, ce principe de laïcité, même asymétrique, est de plus en plus souvent ébranlé.
Déjà pendant la campagne présidentielle, en mars 2024, Donald Trump a mis en vente pour 60 dollars pièce une « Bible Que Dieu bénisse les USA » comprenant une édition de la Bible chrétienne, une version volontairement incomplète de la Constitution des États-Unis, la Déclaration d’Indépendance et le Serment d’allégeance au drapeau américain. Le « Make America Great Again » est construit sur le principe de la supériorité d’une civilisation états-unienne blanche et chrétienne. Donald Trump assume ouvertement vouloir « ramener la religion dans le pays ». Il organise des prières pendant les réunions de cabinet à la Maison Blanche et fait la chasse aux « biais anti-chrétiens » dans les administrations.
Le Vice-Président JD Vance, coupable d’avoir pour épouse une femme d’origine indienne et de religion hindoue, s’est senti obligé de rassurer la base électorale trumpiste en souhaitant publiquement, début novembre 2025, que son épouse se convertisse au Christianisme. S’en est suivi une vive polémique sur le respect de la liberté religieuse et les dangers de la politisation des religions. Même quand le principe de la séparation des Églises et de l'État est gravement remis en cause, la protestation est asymétrique.
Exemples concrets de tensions juridiques et sociales
- Les cours de religion à l'école furent interdits dans l'enceinte des écoles après une affaire à Champaign (Illinois) où la Cour Suprême confirma qu'il s'agissait d'une atteinte à la liberté de conscience contraire au premier amendement.
- La modification du serment au drapeau pour inclure la mention de Dieu illustre l'introduction de marques religieuses dans des rituels civiques.
- Des aides indirectes aux écoles religieuses via des bons scolaires ont été rendues possibles, entraînant des contestations sur la frontière entre aide publique et soutien religieux.
- Des lois imposant l'affichage des Dix Commandements ont été jugées inconstitutionnelles par la Cour Suprême en raison de leur caractère religieux manifeste.
Impact social et culturel
La société civile américaine est profondément religieuse. A ce titre, les sondages établissent que 16% seulement de la population des États-Unis se déclare « sans religion », dont 1,6% d'athées, contre 54% des Français. Ainsi la vie politique américaine fait-elle constamment référence à la religion, à commencer par le serment coutumier prêté la main sur la Bible par les présidents entrant en fonction, qui proclament à cette occasion : « So help me God ».
Grant Wood, American Gothic (1930), illustre l'image d'une société attachée aux valeurs puritaines. L'image que donne certaines productions culturelles, notamment des séries télévisées moralisatrices comme La Petite Maison dans la prairie, Sept à la maison… ou des affaires comme le scandale du Nipplegate cultivent l'idée que le pays reste attaché aux valeurs puritaines.
Les confessions protestantes, arrivées en premier sur le sol américain, ont une forte présence presque partout aux États-Unis. Les baptistes sont majoritaires dans le Sud, tandis que les luthériens et les méthodistes sont surtout dominants dans le Midwest et les Grandes Plaines. Les catholiques dominent dans les grandes villes du Nord-Est et de la côte ouest. D'importantes communautés juives se sont établies dans les zones urbaines de New York, de Californie ainsi qu'en Floride. C'est dans ces mêmes zones urbanisées qu'on retrouve les autres religions (Islam, Bouddhisme, New Age…).
| Région | Groupes religieux dominants |
|---|---|
| Sud | Baptistes, évangéliques (Bible Belt) |
| Midwest / Grandes Plaines | Luthériens, méthodistes |
| Nord-Est / grandes villes | Catholiques, communautés juives |
| Ouest | Religiosité diverse, pentecôtisme, Églises non confessionnelles |
La neutralité américaine a pour motivation la tolérance vis-à-vis de toutes les confessions. L'État fédéral ne subventionne aucune école religieuse au nom de la liberté religieuse. La laïcité américaine est souvent qualifiée d'« aconfessionnelle mais déiste » (admettant une transcendance mais ne favorisant aucune religion) et diffère de la laïcité française « adogmatique et areligieuse » (traitant sur un pied d'égalité les croyances, l'agnosticisme et l'athéisme).
Enfin, la laïcité se traduit différemment en droit et en pratique dans nos deux pays. Si la séparation des Églises et de l'État est établie en droit, la jurisprudence et les pratiques politiques et religieuses sont très différentes de celles qu’on connaît en France. Il paraît politiquement inconcevable d’être un candidat sérieux à une élection sans faire connaître son appartenance religieuse. Quand on prête serment pour prendre ses fonctions d’élu, et dans beaucoup de tribunaux en tant que témoin, on le fait souvent sur le livre religieux de son choix.
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