Artisanat de la laque japonaise : techniques, histoire et savoir-faire

La laque végétale japonaise, aussi appelée Urushi (漆), est un matériau précieux utilisé depuis plus de 8000 ans. Ce savoir-faire multimillénaire est né en Chine avant de se développer en Asie du Sud-Est et plus particulièrement au Japon.

Origines et histoire

L’usage de la laque apparaît au Japon durant la longue période Jômon allant de 13000 à 10 ans avant notre ère. Les premières utilisations de la laque végétale remontent à l’Antiquité asiatique. Des récipients laqués ont été retrouvés sur des sites dès la période Jômon, datant de plus de 10 000 ans. La plus ancienne pièce au monde a été découverte sur l’île de Hokkaido et remonterait à 9000 ans ; il s’agit d’un mobilier funéraire.

À ses débuts, elle servait principalement d’adhésif pour assembler des matériaux et fabriquer des récipients. Rapidement, ses propriétés protectrices ont été exploitées pour recouvrir des armes et divers objets du quotidien. Peu à peu, la laque japonaise est devenue un médium décoratif raffiné, utilisé pour sublimer des objets d’art et des ornements prestigieux.

Pendant les périodes Asuka (593-710) et Nara (710-94), la laque urushi était utilisée pour des édifices tels que les temples, ainsi que pour les outils sacrés bouddhistes. La démocratisation de la laque démarre pendant la période Nara au VIIIème siècle. La vaisselle en laque, jusqu’alors réservée à la noblesse, se répand grâce à une dilution de la matière première.

L’industrie de la laque a prospéré pendant les époques de Kamakura (1185-1333) puis de Muromachi (1333-1568). La laque urushi a été utilisée pour la vaisselle des nobles et les armures des samouraïs. À l’époque d’Edo (1603-1868), l’industrie de la laque a prospéré davantage encore et de célèbres traditions telles que les laques Wajima-nuri ou Aizu-nuri ont vu le jour.

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La valeur associée de la beauté et de la préservation a séduit les dignitaires et les commerçants européens qui ont commencé à importer des ouvrages au XVIème siècle. C’est au XVIe siècle que les européens découvrent la laque. Au château de Versailles, Marie-Antoinette avait elle-même, dans sa propre chambre, un espace réservé aux objets en laque urushi. Ces japonaiseries étaient particulièrement prisées de l’aristocratie européenne, à tel point que le mot « Japon » était devenu un synonyme du mot « laque ».

La matière : l’urushi et son extraction

La laque est à la fois une matière issue de la sève d’un arbre et une technique consistant à utiliser cette résine végétale comme un vernis pour protéger et imperméabiliser les objets du quotidien. La laque végétale japonaise est issue d’une émulsion polymère naturelle qui se forme entre l’écorce et l’aubier de l’arbre à laque, le Toxicodendron vernicifluum (anciennement Rhus vernicifera). Cet arbre, plus connu sous le nom d'arbre à laque japonais, prospère dans les régions humides d’Asie de l’Est et du Sud-Est.

Pour recueillir le précieux nectar nécessaire à la fabrication de la laque, les récoltants effectuent plusieurs entailles à l’horizontale dans le tronc de l’arbre. Afin de récolter la résine du laquier, les artisans pratiquent de petites incisions horizontales sur l'écorce de l'arbre. L'objectif est de ne pas trop extraire de chaque arbre afin de le laisser vivre.

Il faut environ dix ans à un arbre pour atteindre sa maturité. Les récoltants peuvent ensuite en récolter la sève, dont les quantités sont très strictes ; seulement 180 grammes, soit à peine un verre, de sève peuvent être prélevés. Mais attention, ce processus ne peut être répété à l’infini sur chaque arbre. Au contraire, une seule récolte de sève par arbre est possible. Le dicton japonais « Chaque goutte d’urushi est une goutte de sang » prend alors tout son sens.

On n'extrait pas plus d'1 gramme de sève à la fois par entaille. En une journée, un bon artisan récoltera jusqu'à 2000 grammes. La période de récolte se situe principalement de juin à octobre. La sève récoltée sera ensuite filtrée à l'aide de washi (papier japonais) afin d'en extraire toute impureté.

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La matière à laquelle auront été retirés les copeaux de bois est appelée ki-urushi (laque brute). Elle est ensuite fouettée pour obtenir un mélange homogène selon un processus appelé nayashi. Puis, après le chauffage et l’évaporation de l’humidité (kurome), la laque urushi devient translucide, visqueuse et raffinée.

Propriétés physico-chimiques et qualités

Cette résine est une ressource rare et précieuse : chaque arbre ne produit que 100 à 200 ml de laque urushi par an. Un élément essentiel de la laque végétale est l’urushiol, une substance responsable de sa polymérisation mais aussi de ses effets allergènes. La laque Daigo (Daigo urushi) est riche en urushiol ; plus la quantité d’urushiol est élevée, plus l’urushi finalement obtenu sera translucide.

L’urushi se distingue par des propriétés remarquables : robustesse - une fois durcie, elle forme un revêtement extrêmement résistant ; imperméabilité - elle protège efficacement contre l’eau et l’humidité ; résistance à la chaleur - elle supporte des températures de plus de 300°C ; résistance aux acides et à l’alcool ; adhérence exceptionnelle - elle peut être appliquée sur bois, papier, métal, céramique, verre, cuir, etc. ; hautement hydrofuge ; antibactérienne.

Processus de fabrication et étapes

Un objet en laque, appelé "Shikki", est fait d'un coeur en général en bois ou en papier qui est recouvert d'un certain nombre de couches de laque. La qualité des objets en laque repose avant tout sur l'attention avec laquelle les couches de laque sont déposées sur l'objet initial, et sur leur nombre. Celui-ci peut varier de quelques unités à plus de 100.

Sachant qu'il faut assurer une grande régularité dans l'apposition des couches, dans un environnement sans poussière, et qu'il faut attendre le séchage d'une couche avant d'en déposer une autre, on comprend vite qu'un véritable objet en laque demande un processus de création relativement long. L'application de la laque s'effectue en trois étapes: l'enduit de plusieurs couches inférieures, puis intermédiaires, recouvertes enfin d'une unique couche supérieure.

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Les couches inférieures se caractérisent par l'usage d'une laque consolidée par "kitagame" qui préviendront toute déformation du bois et donneront une excellente étanchéité au produit. On applique la laque à l'aide d'un pinceau plat dont les poils sont formés de cheveux humains. On applique une couche, qu'on laisse sécher, puis qu'on polit avant d'appliquer la suivante et de recommencer le processus. On répète l'opération plusieurs fois.

La couche finale sera appliquée dans une pièce dédiée, exempte de poussière. Il restera à faire sécher le produit final dans une pièce possédant un fort taux d'humidité. Au total, cette étape aura duré un minimum de 3 mois. Une fois l'objet entièrement laqué, on peut choisir de l'agrémenter de décoration qui seront peintes sur la laque.

Techniques et styles régionaux

Plusieurs régions du Japon ont développé leur propre approche de la laque mais partagent toutes une esthétique très particulière. Plusieurs essences de bois peuvent être utilisées pour la base ; on privilégiera des bois assurant à la fois résistance et légèreté au produit final.

  • Wajima-nuri : La technique la plus sophistiquée, typique de la ville de Wajima. Elle consiste en l’application de la laque en une trentaine d’étapes, garantissant une finition exceptionnelle. On compte un total de 124 étapes pour réaliser un objet Wajima-nuri ; la pièce obtenue est très solide et possède en général une texture épaisse.
  • Aizu-nori : Réputée pour ses décorations à la feuille ou la poudre d’or. Les dessins sont d'abord créés avec de la laque puis colorés de poudres de pigments ou d’or.
  • Kyo-shikki : Laque de Kyoto, peut-être la plus connue, caractérisée par une grande simplicité dans la décoration et considérée comme œuvre d’art.
  • Tsugaru-nuri : De la préfecture d'Aomori ; quatre techniques différentes nécessitent chacune au moins 48 étapes.
  • Hida-Shunkei : De la ville de Takayama ; usage d’un vernis transparent appelé sukeurushi mettant en valeur les veines du bois et une couleur ambre caractéristique.
  • Fuki-urushi : Couramment utilisée en architecture et design d’intérieur ; la laque est essuyée immédiatement après application pour obtenir un fini riche et profond.

Décorations : le Maki-e et autres arts

Le maki-e remonte à l’époque Heian et consiste à apposer sur une âme en bois, préalablement laquée de plusieurs épaisseurs, de la poudre d’or et de la laque séchée sur une couche de laque humide. Les motifs peuvent être nets, nuancés ou dégradés. L’ensemble est recouvert de laque claire.

Différentes techniques permettent d’obtenir une surface plane ou en relief, par ponçage des dessins ou par l’ajout de laque épaissie par de la poudre de bois ou de charbon. Avant que la dernière couche de laque ne sèche, des éléments de nacre, d’ivoire ou de corail peuvent être incrustés. L’artiste peut également sculpter par avance de petits éléments en laque et compléter le tableau.

Le laque sculpté (guri) consiste à sculpter un ouvrage en bois enduit de plusieurs épaisseurs de laque, pouvant aller jusqu’à une vingtaine. Des arabesques et des motifs en relief ornent la surface et de différentes couleurs étagées apparaissent sur des objets ainsi réalisés.

La laque Daigo et la préservation du matériau

Récoltée autour de Daigo, dans la préfecture d’Ibaraki, la laque de Daigo est la meilleure qui soit produite au Japon. Sa translucidité en fait un produit idéal pour la fabrication d’objets en laque haut de gamme. Daigo urushi est un nom utilisé pour désigner la sève récoltée à partir d’arbres dans les environs de Daigo et de Nakagawa, respectivement dans les préfectures d’Ibaraki et de Tochigi.

Les rudes hivers dans le village de Daigo sont des conditions idéales pour la production de la laque. Depuis des siècles, les habitants font pousser les arbres qui donneront cette précieuse sève. Tokugawa Mitsukuni (1628-1701) a encouragé leur culture. Au début de l’ère Meiji, la production annuelle totale de laque atteignait pas moins de trois tonnes métriques.

Ônishi Isao, un artisan laqueur désigné comme Trésor national vivant, aime particulièrement utiliser la laque Daigo : « Plus vous appliquez de couches, plus la laque fait ressortir son éclat profond. Il est vraiment très difficile d’obtenir cette éclat avec un autre matériau. »

Déclin, sauvegarde et transmission

Au fil des décennies, les laques en provenance de Chine, plus abordables, ont fait leur apparition sur le marché, entraînant le déclin de la production japonaise. D’une part, le revenu est relativement faible par rapport au temps et au travail exigés pour la récolte, d’autre part, la quantité de laque de bonne qualité est de plus en plus difficile à se procurer.

Alors à son apogée, l’industrie comptait 150 experts récoltants mais chacun d’entre eux prenant de l’âge, leur nombre a considérablement chuté, si bien qu’il n’en reste maintenant plus que quelques-uns. Chaque année, la production nationale de laque se réduit telle une peau de chagrin, tout comme le nombre de récoltants qualifiés. Il en va de la préservation de la culture traditionnelle de l’Archipel.

En 2010, Tobita Yûzô a collaboré avec le Département municipal de l’agriculture et de la sylviculture de Daigo pour créer la Société de préservation des laqueurs de Daigo, composée de dix récoltants des régions de Daigo et de Nakagawa. La Société de préservation a deux activités principales ; promouvoir activement la culture d’arbres à urushi afin d’augmenter la production et former la génération à venir.

Les artisans récoltants aguerris ont à cœur de transmettre leur savoir-faire et leurs techniques, enseignant tout de A à Z aux plus jeunes : comment cultiver les jeunes plants, replanter les arbres, tailler les branches, couper les broussailles, utiliser avec parcimonie les engrais, récolter la sève et abattre les vieux arbres devenus inutiles. En 2023, le groupe comptait 18 membres et la relève pourrait même être assurée puisque des jeunes dans la vingtaine ont décidé de rejoindre le groupe et de s’y investir activement.

Dans ces circonstances, l’annonce faite par l’Agence des affaires culturelles en 2015 prend toute son importance. Selon cette annonce, la laque récoltée au Japon devra être réservée à la préservation et la restauration des trésors nationaux ou des biens culturels importants. Cela a rendu le Daigo urushi d’autant plus essentiel, en tant que ressource pour la restauration de biens culturels aussi précieux que le pavillon principal du temple Chion-in de la ville de Kyoto.

L’artisanat aujourd’hui et perspectives

Aujourd’hui, en France, 5 laqueurs travaillent la laque végétale au quotidien dont Nicolas Pinon. Formé aux techniques du kanshitsu et de l’urushi par le grand maître japonais Nagatoshi Onishi, il perpétue ce savoir-faire ancestral dans son atelier.

La laque garde une place centrale dans l’artisanat et le design contemporain. Grâce à ses propriétés uniques, elle permet d’imiter une multitude de matières comme le cuir, le bois ou le métal, et s’associe à d’autres matériaux pour des effets artistiques variés : incrustation de nacre, de coquille d’œuf, de pierres ou sculpture en relief.

Tableau récapitulatif : étapes de fabrication et temps indicatif

Étape Description Durée indicative
Culture de l’arbre Attente de maturation de l’arbre à laque 10-20 ans
Récolte Incisions, collecte et filtration de la sève Saison : juin-octobre
Préparation Nayashi, kurome, brassage et chauffage Variable
Travail du support Séchage du bois, sculpture et préparation de l’âme ≥ 1 mois séchage
Application des couches Couches inférieures, intermédiaires, couche finale ≥ 3 mois (selon complexité)
Décoration (maki-e, incrustations) Ajout de poudres précieuses, nacre, gravure Variable (plusieurs semaines à mois)

La richesse des traditions régionales, la complexité des techniques comme le maki-e, le kanshitsu ou le guri, et la qualité intrinsèque de la laque font de l’urushi un patrimoine vivant. Sa préservation dépend de la transmission des savoir-faire, de la protection des ressources et d’un engagement pour maintenir la production locale face aux importations moins coûteuses.

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