Les crétins des Alpes : origine, histoire et signification d’une expression
Mais d'où vient donc l'expression "crétin des Alpes" ? L’expression « crétin des Alpes » est souvent employée de manière péjorative pour désigner une personne naïve, simple d’esprit ou peu intelligente. Pourtant, son origine est bien plus complexe et tragique qu’il n’y paraît.
Origine médicale du terme
Le terme « crétin » trouve ses racines dans les vallées reculées des Alpes, notamment en Suisse, en Savoie et dans certaines régions de France et d’Italie. Dès le Moyen Âge, les médecins et les voyageurs remarquent la présence d’individus atteints d’un retard mental et physique important, souvent accompagnés d’un goitre (une hypertrophie de la thyroïde). Ces symptômes sont aujourd’hui attribués à une carence en iode, essentielle au bon fonctionnement de la thyroïde. À l’époque, cette maladie, appelée « crétinisme », était endémique dans les zones montagneuses isolées, où l’alimentation était pauvre en iode.
La crétinerie alpine se caractérise par des difformités physiques et une arriération mentale : retard de croissance, difficultés intellectuelles, nanisme, parfois incapacité à parler, et souvent la présence d’un goitre. Le crétinisme entraîne des troubles de la croissance et des difformités physiques, les crétins souffrent notamment de nanisme. La maladie touche aussi les facultés de l’esprit, les personnes qui en sont atteintes sont souvent incapables de parler.
Observations historiques et médicales
Si le problème est probablement très ancien, il faut cependant attendre le XIXe siècle pour que les crétins soient sujets de médecine. Dès le XVIIIe siècle, on voit apparaître les premières recherches médicales sur le crétinisme. C’est en 1775 que l’italien Vincenzo Malacarne présente ses observations sur le crétinisme qu’il a obtenues en disséquant deux crânes de crétins. S’ensuivent d’autres recherches notamment avec l’un des pères de l’anatomie pathologique moderne : Rudolf Virchow.
En 1850, il découvre le crétinisme et va s’y intéresser. Il dissèque plusieurs cadavres d’enfants crétins morts prématurément. Il découvre l’une des causes du crétinisme : cela viendrait du fait que le système nerveux est comprimé et provoque un myxoedème, une maladie qui entraîne un œdème de la thyroïde. Ces travaux permettent d’expliquer l’arrêt de la croissance et la déformation de leurs crânes. Comme leurs crânes sont petits, on les nomme alors crétins microcéphales. Dans le cas contraire, le cas où crânes sont volumineux, ils sont alors appelés crétins macrocéphales.
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L’enquête scientifique et la découverte de la cause
Preuve s’il en fallait que les découvertes scientifiques sont rarement l’œuvre d’un seul homme, c’est une longue suite de chercheurs qui, du Suisse Jean-Baptiste Boussingault en 1825 à l’Américain Jesse Francis McClendon en 1923, avancent, testent et, finalement, démontrent l’hypothèse selon laquelle le problème vient d’une carence en iode. En 1922, des médecins suisses introduisent une dose minimale d’iode dans le sel de table lors d’une expérience. Cette mesure est extrêmement efficace. En quelques mois, on constate un arrêt du développement du crétinisme.
Antoine de Baecque précise qu'il s'agit d'une maladie devenue curable par la diffusion de sel iodé. Il faut dire que le crétinisme alpin suscite un tel mystère social qu'il devient l'objet de nombreuses études médicales au cours du XIXe siècle, avançant tout à chacun une pluralité de causes et de diagnostics tels que le climat en zone montagneuse, la mauvaise qualité des eaux et des sols, et surtout l'insuffisance de l'ioduration de ces milieux extrêmement reculés.
Thérapies et essais ratés
De nombreuses thérapies sont ainsi prescrites : assainissement du milieu, des eaux, une amélioration de l'hygiène personnelle de la population habitante, et un traitement médical par des substances iodées. En 1852, Bernard Niepce introduit la technique d'inhalation froide qui apporte de l'eau sulfureuse et iodée. Cependant, cette technique, ne s'appuyant pas sur les bons dosages, entraînait des empoisonnements. Niepce se fonde sur le travail du médecin genevois Jean-François Coindet qui pratique un traitement à base d'iode chimique sur les enfants. Il est le premier à pointer du doigt le rôle important que joue l'iode sur le bon fonctionnement de la glande thyroïde.
Avant de trouver le remède, des médecins tentent de guérir les crétins en les enfermant dans des asiles. Il y a cette idée propre à la médecine du 19e siècle qu’il faut soustraire les crétins à leur milieu naturel. Si on ne peut pas les guérir, on peut les éduquer. C’est ce que pensent les docteurs. En Suisse et en France, des instituts spécialisés regroupent les crétins dans des asiles et tentent des remèdes à base de chocs électriques, d’eau glacée ou même de son pour éveiller leur sensibilité.
Du terme médical à l’injure
Au fil du temps, le mot « crétin » a perdu son sens médical pour devenir une insulte courante. L’expression « crétin des Alpes » est apparue pour moquer les habitants des régions montagneuses, perçus comme arriérés ou ignorants en raison de leur isolement géographique. Cette stigmatisation a été renforcée par les récits de voyageurs et les stéréotypes culturels, qui associaient la montagne à l’arriération et à la superstition.
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Les voyageurs et les scientifiques du XVIIIe et XIXe siècles ont décrit ces cas avec une fascination mêlée de mépris, contribuant à populariser le terme « crétin » pour désigner ces malades. Les écrivains décrivent un être dont la croissance est arrêtée, marqué par un goitre, une toute petite taille, un visage ridé, une pathologie lourde, étant mentalement très arriéré. Il existe en France, environ 20 000 crétins et 100 000 goitreux dans l'ensemble des régions montagneuses au milieu du XIXe siècle, ce qui donne naissance au terme de "crétinisme alpin".
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La transformation sémantique au XIXe siècle
Bien que sa datation soit imprécise, le sens médical qu'on lui a prêté apparaît en 1754, dans l'Encyclopédie de Diderot et figure notamment dans le dictionnaire de l'Académie française de 1835 où le crétin semble déjà désigner "une personne entendue comme stupide". Toutefois, on peut constater que le XIXe siècle a largement contribué à populariser "le crétin" en tant qu'insulte telle que nous la comprenons aujourd'hui. C'est véritablement au XIXe siècle que le crétin devient un phénomène si mystérieux qu'il exacerbera le monde de la recherche scientifique et l'imaginaire populaire.
Le crétin finit par quitter sa sémantique médicale pour désigner aussi bien un non-crétin. Cela s’accroît dans les années d'après-guerre, durant les années 1920, dans le contexte d’une société qui s’industrialise. Au crétin des voyageurs et des médecins succède le type social romantique associé à l’abrutissement provoqué par l’apparition des machines : l’homme moderne est vite apparenté au néo-crétin.
Le rôle de la littérature, du tourisme et de la culture populaire
Ah, les Alpes… leurs paysages enchanteurs, leurs chalets folkloriques, leurs pistes de ski immaculées… et… leurs crétins ? Jusqu’aux années 1920, en tout cas, car si le crétin des Alpes a disparu de nos territoires, il n’est pas, contrairement au dahu, un être imaginaire. Les crétins fascinent Balzac, Hugo, Flaubert, Daudet ou encore Dickens, mais surtout les médecins, qui veulent à tout prix résoudre l’énigme de ce handicap qu’ils nomment « crétinisme ».
Les crétins sont redécouverts par les touristes dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. La population atteinte de crétinisme apparaît dans un premier temps tel un monstre dans la beauté du paysage montagneux puis, dans un second temps, les crétins seront considérés comme faisant partie du décor et du folklore local. Entre temps, les « crétins des Alpes » sont devenus partie intégrante du folklore alpin, affichés dans les cartes postales que s’envoient les touristes.
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Du coup, si la maladie est éradiquée depuis un siècle, pourquoi l’expression, désormais une insulte, fait-elle encore partie de notre vocabulaire ? Ce n’est pas les écrivains du XIXe siècle, mais Hergé, l’auteur de Tintin, qu’il faut remercier : en mettant régulièrement cette injure dans la bouche du capitaine Haddock, il l’a popularisée dans la seconde moitié du XXe siècle.
Le crétin comme figure idéologique
Antoine de Baecque explique que le crétin, à cette époque, est renvoyé à une sorte d’être qui, par son innocence, est relié à la tradition et incarne, pour beaucoup, la meilleure réponse possible face au modernisme. Le crétin serait un être anti-moderne malgré lui pour beaucoup d'écrivains romantiques. Il gagne l'univers littéraire, politique et idéologique pour marquer une certaine inadaptation au progrès de la société. Le crétin devient une sorte de métaphore.
Chez Flaubert, ou chez Hugo par exemple, on trouve cette confrontation entre le touriste - un être artificiel qui cherche à gravir les sommets - et le crétin, qui résiste, par ses limites, à la mise en tourisme des Alpes. Face à un monde qui va de plus en plus vite, le crétin détonne par son inertie. Les crétins ont donc, pour certains poètes et écrivains, une portée idéologique anti-modernité.
Impact social et politique
En France, avant d’être un enjeu de santé publique, les crétins étaient un enjeu de campagne militaire. En 1803, Napoléon Ier ouvre une enquête de recensement des crétins dans le but d’agrandir son armée. On en dénombre 3000, soit près de 4% de la population du département du Simplon, ce qui explique les résultats décevants du recrutement militaire puisque les crétins sont inaptes au combat.
Lorsque la Savoie est annexée en 1860 par Napoléon III, les crétins des Alpes deviennent l’enjeu d’une politique d’hygiène publique. Dès lors, existe une volonté de mener un combat contre le crétinisme, déjà entrepris depuis le début du XIXe siècle en Suisse. Par décrets impériaux, Napoléon III envoie sur place une unité spéciale, des soldats, des gendarmes, des sous-préfets et des médecins.
Statistiques et répartition
| Période | Estimation / Observations |
|---|---|
| Milieu du XIXe siècle | Environ 20 000 crétins et 100 000 goitreux dans les régions montagneuses françaises |
| Régions concernées | Alpes (Berne, Valais, Aravis, Mont Blanc), Pyrénées, Vosges |
| 1922 | Introduction expérimentale d’iode dans le sel : chute rapide des nouveaux cas |
Étymologie et sens historique
Il y a différentes étymologies du mot « crétin » possibles. Cela peut dériver du mot « chrétien », puisqu’ils étaient bien intégrés à la communauté paroissiale, ou bien du mot « Kreide » en allemand qui signifie « craie » et pourrait décrire le côté crayeux du teint. Dès l’an 1000, des sources médicales et religieuses attestent de leur présence dans les Alpes. Les prêches défendent ces êtres vus comme des figures de la providence.
Le crétin est le chrétien, non pas au sens religieux mais dans son étymologie : le crétin signifiait le malheureux, l’innocent, l’idiot, le benêt. Le chrétien est devenu crétin, partons à sa rencontre.
Pourquoi l’expression perdure
Grâce aux progrès de la médecine et à l’introduction de sel iodé dans l’alimentation, le crétinisme a presque disparu en Europe au cours du XXe siècle. Cependant, l’expression « crétin des Alpes » a survécu, vidée de son sens originel. Aujourd’hui, elle est utilisée de manière désinvolte, sans que beaucoup ne connaissent son histoire tragique.
Le passage du crétin des Alpes au crétin normal est un passage assez marqué dans les années 1920, pour dénigrer le personnel politique au pouvoir. Le crétin n’est plus seulement qualifié par son aspect pathologique et resurgit bientôt dans l’imaginaire sous d'autres aspects. Le crétin finit par quitter sa sémantique médicale pour désigner aussi bien un non-crétin.
Ressources et lectures recommandées
- Antoine de Baecque, Histoire des Crétins des Alpes, éditions Vuibert, 2018.
- Jean-François Marmion (dir), Psychologie de la Connerie, Sciences Humaines, 2019.
- Émission "Grand bien vous fasse" : entretien avec Antoine de Baecque.
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