Magazine: télé-réalité — fonctionnement et impact culturel
De la scène mythique de baisers volés dans une piscine entre Loana et Jean-Edouard aux Kim Kardashian, Nabila ou autre Mila Jasmine devenues stars d'Instagram, la téléréalité a changé notre façon de voir la vie privée et la célébrité.
Origines et évolutions du genre
Ce qui allait devenir la téléréalité est né aux USA dans les années 1970 et a beaucoup influencé notre culture. Au début, on filmait juste la vie de tous les jours sans rien préparer. Mais c’est finalement au Pays-Bas que le phénomène prend de l’ampleur. En 1994, l’émission "Big Brother" a rendu le genre de la téléréalité super populaire. Le principe c’est celui de la téléréalité d’enfermement. On filme en temps réel des gens que l’on a enfermé dans un même lieu ? Que font-ils ? Rien à part vivre un quotidien somme tout parfaitement banal. Est-ce du génie ou la quintessence du voyeurisme à l’état pur ?
D’après Luc Dupont (2007), nous pouvons caractériser l’évolution de la télé-réalité en trois temps. Elle est d’abord née dans les années 80 par des témoignages, des confessions et des reconstitutions de parcours de vie diffusés à la télévision. À partir des années 90, il n’est plus question de reconstruire cette réalité mais de l’observer. Le succès du Projet Blair Witch (1999) l’illustre en marquant l’intérêt des spectateurs dans cette quête d’émotions retranscrites depuis une caméra intimiste. Par la suite et dès les années 2000, le modèle Suédois de Joop Van Ende et John De Mol (Endemol) se compose comme un jeu, autour de quatre piliers : un environnement propice aux échanges, un système d’élimination, des activités interactives et un confessionnal. Cette troisième génération ne cherche plus à observer mais à générer une réalité.
De Loft Story à la banalisation du genre
La première émission de ce genre, Loft Story, a été diffusée au printemps 2001 dans notre pays. Douze hommes et femmes très différents sont enfermés dans une maison et filmés toute la journée. On parle de pics estimés à 7 millions de spectateurs - un record absolu. En un sens, ces personnalités étaient « banales ». Des gens de tous les jours, qui parlaient de sujets de tous les jours comme la sexualité ou l’alcool. Enfin, le public pouvait s’identifier à ses « stars » !
En important la télé-réalité en France, le show a ouvert une nouvelle ère du divertissement qui a parfois conduit au pire. À l’époque M6 et TF1 font le pacte de ne jamais produire d’adaptation française de ce programme jugé voyeuriste. Puis M6 trahi cette promesse, et franchit le Rubicond en produisant Loft. D’emblée, le coup d’essai se transforme en phénomène de société. Les critiques de tout bord s’emparent du sujet, l'association « Souriez, vous êtes filmés » militant contre la télé-surveillance fait des happenings pour dénoncer le show….Et puis les audiences font un carton.
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De nouvelles mécaniques narratives
Malgré tout, assez rapidement, ce genre d'émission est devenu la norme en télé. Ou en tout cas, les codes narratifs emprunts de la téléréalité se sont répandus à peu près partout, comme l’explique, en France, l’ARCOM (ancêtre du CSA). Dans les mécaniques, on y a ajouté des disputes et des manipulations pour créer plus d'intérêt. Les participants relèvent des épreuves et les téléspectateurs suivent les conflits et les amitiés devant les caméras. Parfois, on peut voter pour son candidat préféré et les SMS font gagner beaucoup d’argent aux chaînes. Sans compter que la téléréalité a une forte audience et qu’elle ne coûte pas cher à réaliser.
Formats, plateformes et hybridation
Des canaux de diffusion non limités à la diffusion télé. Avec l’arrivée d’internet et des réseaux sociaux, la télé-réalité devient multiplateforme. Les émissions sont proposées chaque jour à la télévision et diffusées en temps réel via des webcams sur internet. Aussi, les spectateurs sont invités à interagir en votant et en échangeant leurs regards sur des forums de discussion. Des formats hybrides entre documentaires et divertissements. La limite entre documentaire et divertissement devient toujours plus difficile à discerner. Des frontières floues entre fiction et réalité.
La téléréalité développe l’imaginaire et la notoriété des destinations touristiques : la mise en visibilité des destinations sur les écrans contribue à développer rapidement leur notoriété. Les différentes saisons de Koh Lanta apportent chaque année leur vision des îles paradisiaques, en contraste avec la rudesse du quotidien des candidats (îles Sous-le-Vent en Polynésie française, île Koh Lanta en Thaïlande, archipel d’Éfaté au Vanuatu). De la même manière, les différentes saisons des Anges (de la télé-réalité) ont participé à illustrer l’imaginaire du rêve américain en associant chaque saison à une ville (Los Angeles, Miami, New York, Hawaï, Floride, etc.).
Impact sur le tourisme
Elle augmente l’attractivité des destinations et les flux touristiques : dans la pratique, cette visibilité peut influencer le choix de la destination. En 2017, à Colmar, une émission culinaire chinoise a fait augmenter de 70% le nombre de touristes chinois. L’émission française Bienvenue au camping a entraîné une augmentation pour certains établissements de 20 à 30% de nuitées supplémentaires.
Elle renouvelle les formats de communication et encourage la créativité : la télé-réalité reste un format audiovisuel qui peut être utilisé comme un outil de communication. Ainsi, en 2016, l’Office de tourisme des Bahamas parodie la télé-réalité en proposant la web série Bahamax l’Aventure pour valoriser les atouts de la destination. En 2019 dans la ville de Québec, le tournage de l’émission de télé-réalité coréenne My Wife’s Secret Recipe met en scène un couple de célébrités dans la découverte de la ville.
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Elle valorise de nouvelles pratiques touristiques : la télé-réalité permet de faire émerger de nouvelles pratiques touristiques auprès des spectateurs. Ainsi, la micro aventure est présentée comme un dépassement de soi par Mike Horn dans À l’état sauvage ou Survivre à l’impossible; le dark tourisme se retrouve dans le programme Destination Fear autour de lieux hantés et des activités paranormales ; le tourisme de croisière de luxe est raconté dans Under Deck à travers la vie des membres d’équipage qui lient histoires personnelles et professionnelles. Enfin, le tourisme spatial comme nouvelle activité touristique est largement popularisé par la série documentaire de Netflix Watch Countdown: Inspiration4 Mission to Space.
Tourisme de masse - Faut-il arrêter de voyager ? | Documentaire | ARTE
Effets pervers et critiques
Elle nuit aux perceptions des destinations : l’imaginaire des destinations n’encourage pas toujours un développement serein des activités. Ainsi, en 2021, alors que la version espagnole de l’île de la tentation devait débuter à Ibiza, les autorités locales ont préféré mettre fin au projet pour ne pas contribuer davantage à l’image du tourisme festif. Elle nuit aux perceptions des professionnels : lorsque ce n’est pas l’image de la destination qui peut être altérée, c’est l’image de la profession qui peut être négligée.
Elle encourage les pratiques abusives : même si la pratique de l’aumône est acceptable dans le cadre d’une émission télé comme Pékin express, elle est bien plus critiquable lorsqu’ elle se multiplie avec l’essor du beg packing. Elle uniformise les pratiques touristiques : enfin, la sur visibilité de certaines destinations a tendance à uniformiser les pratiques touristiques. C’est le cas de Dubaï qui encourage tous les influenceurs du monde à venir profiter des bienfaits de la destination (impôts nuls, sécurité garantie, connectivité inégalable).
Critiques sociales et éthiques
Ces émissions sont critiquées car elles véhiculent des clichés sur les relations femme-homme et créent du buzz sur l’agressivité des participants. Vous soulignez également que, pour faire exploser l’audimat, la télé-réalité a « capitalisé » sur la misère sociale ? C’est surtout vrai à l’égard de l’ère « post » Loft. Après le triomphe du show, chaque production de télé-réalité cherche à conquérir le cœur des foules en dénichant « sa » Loana. Pour renouer avec ce prototype de « Maryline des faubourgs », d’après le surnom dont l’ont affublée certains, les castings s’orientent vers des profils de jeunes femmes vulnérables, souvent victimes de violences, et issues de milieux populaires. Peu à peu, cette tendance pousse les émissions à essayer de doper leur audience en s’appuyant sur un mépris de classe décomplexé, que le public est invité à « savourer » tranquillement, depuis son canapé.
La télé-réalité entretient aussi ce que vous dénoncez comme une « culture du harcèlement » ? Boîtes de productions et candidats l’ont bien compris : pour « faire de la séquence » et créer le buzz, rien de tel que les querelles. C’est un fond de commerce parfaitement intégré dans le milieu, mais qui conduit parfois à des situations extrêmes où plusieurs candidats se liguent contre un autre, dans une dynamique de « clash » qui ne dépareillerait pas avec les scènes de harcèlement qu’on pourrait observer dans une cour de lycée. Ce qui a évidemment de quoi inquiéter, lorsqu’on sait que les adolescents sont la cible privilégiée de la télé-réalité. Le risque majeur étant que ce public calque sa vision des rapports sociaux sur celles véhiculées par leur émission favorite, avec tout ce qu’elles ont de biaisé. Et de nocif.
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Aspects artistiques, sociologiques et culturels
La téléréalité est un genre télévisuel apparu il y a une vingtaine d’années. Autrement dit trop tard. Trop tard pour que son apparition mobilise la critique autant qu’il l’aurait dû. Car la télévision, incontestablement, décline. L'apparition d'un genre télévisuel peut-il marquer la fin d'une civilisation ? Elle a perdu, avec l’apparition d’internet, sa longue exclusivité sur le concept de modernité. On se souvient tous, c’était il y a vingt ans, des débuts du Loft : c’est à ma connaissance la dernière fois qu’une oeuvre artistique, au sens large, provoquait un tel scandale.
La téléréalité, une révolution artistique ? C’est en tout cas un immense continent d’images à peu près inexplorées par la critique. Des grilles à la Giotto des premières téléréalités, celles qui enfermaient leurs candidats dans des appartements témoins Ikea, aux scènes de genre innombrables des téléréalités professionnelles - déménageurs de l’extrême, Top Chef ou Couple recherche appartement - on est passé un peu à côté de toute une histoire de l’art. Comme tous les grands genres historiques, la téléréalité possède une longue préhistoire. C’est ainsi tout le théâtre qui l’a précédée qu’elle résume ou achève.
Quelque chose qui se rattache en tout cas, et qui perpétue, la grande aventure de la représentation. Qu’est-ce qui, en dernier lieu, la distingue, qu’est-ce qui lui est propre ? Sans doute une chose qui la rattache au chœur antique ou à la distanciation brechtienne : ses intrigues sont sans cesse entrecoupées de moments où ses protagonistes, faces caméra, devisent sur l’action en cours. Maintenant que cette forme existe, même ce que nous avons de plus cher et de plus intime, notre conscience de soi, ce goût que nous avons, même au cœur de l’action, de retrouver un instant, face caméra avec nous-même, le calme du confessionnal, cela, c’est déjà de la téléréalité.
Évolutions récentes et perspectives
Certaines productions ont tenté de se responsabiliser : Secret Story a, par exemple, abandonné la dimension « clash machine » et usine à couple pour déplacer son curseur vers l’aspect, autrement plus bienveillant, du « jeu ». Tout en se responsabilisant : chaque candidat, s’il veut fouler le seuil de la « maison des secrets » doit signer un règlement anti-harcèlement. Un « cadrage » qui aurait été inconcevable il y a une dizaine d’années, car la télé-réalité était alors une sorte de « Far West ». Aujourd’hui, la télé-réalité est devenue un enjeu de lutte pour les associations féministes.
Une industrie : Aujourd'hui, la téléréalité est partout et rapporte beaucoup d'argent. Elle a même créé un nouveau métier : le métier d’influenceur. Plus qu’un objet de pop culture c’est désormais un véritable business avec ses règles et plans de carrière. Nous avons tous hérité de la façon dont les vedettes de la télé-réalité - qui deviennent pour beaucoup des influenceurs - se mettent en scène. À l’ère des réseaux sociaux, comme eux, nous partageons notre intimité, nous mettons savamment en scène le « moi ». Bref, nos smartphones font de nous les protagonistes principaux de nos propres télé-réalités.
Vers un renouvellement possible
La téléréalité recouvre des émissions aussi différentes que Top Chef, Koh Lanta ou L’amour est dans le pré. D’évidence, ces titres ne s’engouffrent pas dans les mêmes dérives que les descendants directs de Loft Story. Pour la catégorie la plus critiquée, tout n’est pas perdu. De récents pas en avant nous donnent d’ailleurs matière à l’espérer. En un sens, la roue a tourné. Certaines chercheuses et mouvements sociaux travaillent à encadrer la production et la diffusion, rendant possible un renouvellement par le haut.
| Aspect | Effet positif | Effet négatif |
|---|---|---|
| Visibilité des destinations | Augmentation de la notoriété et du tourisme | Uniformisation et image biaisée |
| Formats et innovation | Renouvellement communicationnel, web-séries | Hybridation floue doc/divertissement |
| Dimension sociétale | Création d'influenceurs, nouveaux métiers | Glamourisation de relations toxiques, harcèlement |
Un remerciement sincère aux étudiants qui ont participé activement à illustrer les propos de cette chronique pour ouvrir de nouvelles perspectives de réflexion dans le tourisme.
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