Analyse du leadership au sein du groupe 1995 et le rôle de Nekfeu

Avec deux ans de tournée, trois disques avec 1995, et des participations à des dizaines de projets diverses et variés, Nekfeu est un des MC’s les plus productifs de ces dernières années. Accompagné du S-Crew, son groupe de toujours, il s’apprête à sortir l’album Seine Zoo, et c’est à cette occasion que nous l’avons rencontré. Nekfeu : Mes premiers pas dans le Hip Hop… C’est un peu plus compliqué que ça, parce quand j’ai commencé à faire du rap je n’étais pas vraiment dans le mouvement, je faisais juste du rap avec des potes pour rigoler. On n’était pas vraiment conscients de ce qu’on faisait, c’était avec les membres du S-Crew, en 2001.

Genèse des collectifs : S-Crew, L’Entourage et la formation de 1995

On avait 10-11 piges, on enregistrait des espèces de clashs entre nous pour rigoler. C’est comme ça que ça a commencé, sur des poste-cassettes enregistreurs, puis petit à petit ça a commencé à devenir des espèces de freestyles, sur des faces B, sans que ça ait vraiment de sens. Puis on a continué comme ça, en se tapant des barres, juste entre nous. Il n’y avait que les gars de ma petite bande qui savaient que je rappais, je ne me définissais pas comme un rappeur.

A la base Sneazzy avait un groupe avec un pote, Fonky Flav pareil, Alpha et Areno étaient ensemble au sein de POS, Lo c’était un électron libre, et moi je faisais partie du S-Crew. Voilà. Chacun a plus ou moins arrêté les expériences de groupes antérieures, même si moi je suis resté avec S-Crew. Ça m’a mis dans une situation un peu bizarre parce que tout d’un coup on a commencé à entendre parler d’1995 alors que c’était une formation complètement improvisée au départ. Mais les gens qui nous suivent savent que dès le début, vers 2007-2008, il y avait S-Crew, ainsi que ce qui est devenu plus tard L’Entourage.

C’est une question compliquée. S-Crew c’est mes frères de son, c’est grâce à eux que j’ai commencé le rap, c’est Mekra qui m’a motivé à m’y mettre. L’emblème S-Crew existe avant même qu’on rappe. Et donc le plus important, et le plus cher à mon cœur, c’est que le S-Crew brille en tant que groupe et en tant que famille. Mais à part ça, 1995 c’est ma priorité aussi, dans le sens où c’est mes reufs. On essaye d’expérimenter des trucs assez dingues et j’aime explorer d’autres horizons musicaux, avec six entités qui ont chacun leurs goûts propres…

Leadership informel et dynamique collective

Les membres d’1995 ont toujours su que je ferais mes trucs avec S-Crew. On a toujours fonctionné comme ça, avec une liberté immense. Et puis on est tout le temps ensemble avec 1995 et S-Crew. Au final on a donné L’Entourage comme nom à ce collectif pour ne pas avoir à se prendre la tête sur ça, que ce soit une bande dans laquelle il y ait tout le monde, et nique sa mère on fait du son.

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On a toujours mis sur internet ce qu’on faisait, et au final Même signature c’est plus un brouillon qu’un projet. Beaucoup de monde, et pas forcément des noms connus. On a le grand plaisir d’en avoir une d’Hologram Lo, Mario, Nizi, Lord Mac, qui a fait plein de classiques du rap français, un pro de la SP-12 avec son gars DJ SimSima qui a fait des scratchs dans l’album. Y a beaucoup de monde, j’ai peur d’oublier des noms [rires]. ROBCorp qu’on a rencontrés sur internet, Orkim, le poto Lumi. C’est clair !

Sur la scène rap, ces six jeunes Parisiens se sont taillés en quelques années une réputation de bêtes de scène et de terreurs du micro. Farouchement indépendants, hyperactifs sur les réseaux sociaux, ils gèrent tout eux mêmes : disques, clips, concerts, dialogue avec les fans. Courtisés par les majors, ils ont finalement cédé le volet distribution à Polydor. Poule aux oeufs d'or ? Chacun de leurs clips et chacune de leurs sorties depuis « La Source » en juin 2011, enflamme en tout cas la Toile et fait des scores à quatre ou cinq zéros sur Youtube.

Leadership partagé

On fonctionne en se donnant une deadline à laquelle on se tient. Ensuite, on court un peu après le temps. C’est ce qui s’est passé pour les deux premiers disques. Cette fois, on a tout fait en dix jours, de la prise de voix au mixe. On avait déjà une idée des instrus et à un moment donné on a dit si on veut sortir le disque le 5 mars, on n’a plus que dix jours, faut y aller.

Avec le S-Crew on gère tout nous-mêmes, sans manager. Avec 1995 c’est Flav qui gère un peu cette partie-là, et je me rends compte maintenant du taf de dingue que ça représente. Pour un mec comme moi qui n’a pas l’habitude de faire des papelards c’est assez dur. On est à 100% tout le temps. Et puis une séance studio c’est quoi ? Ouais, en plus on voyage. Le seul truc qui me fatigue et qui me demande beaucoup de temps, c’est la gestion, que je n’avais pas au début.

Stratégie numérique et retour d’un rap à l’ancienne

A la fin des années 2000, le rap est dans une impasse. Entre la dictature imposée par ses têtes d’affiche comme Booba, Lafouine et Diam’s, la fin des magazines spécialisés et surtout, la crise du disque, rares sont les rappeurs qui peuvent vivre de leur musique dans cette période de disette marquée. Et pourtant. Avec leurs dégaines de jeunes parisiens, leur bagage musical solide et leurs placements chargés d’influences, un groupe de 6 jeunes rappeurs et producteurs va réussir à inverser la tendance, à faire d’internet leur principal allié, et ce jusqu’à conquérir un public qui n’avait jamais écouté de rap ou presque.

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Si Orelsan a réussi à autant attirer l’attention et à faire gonfler son audience dans une période cruelle pour les artistes, c’est grâce à sa musique, évidemment, mais aussi grâce à sa présence sur internet. A une époque ou le web est souvent vu par les artistes comme un réseau favorisant le piratage, donc ennemi de leur modèle économique, Orelsan voit au travers de Myspace un endroit idéal pour poster ses clips, musiques exclusives et interagir avec ses fans de plus en plus nombreux. Un dynamique qui va le porter haut, très haut, et qui ouvrira une brèche dans le rap français : internet peut être un allié. Et ça, un groupe de 6 jeunes garçons parisiens l’ont bien compris.

Très vite, Nekfeu, Alpha Wann et de nombreux autres membres de 1995 s’essayent à l’exercice à l’époque très en vue du rap contender : grâce à ses lignes assassines et sa fameuse manière de taper dans ses mains, Ken connaît alors une explosion de notoriété, dans une vidéo très vite devenue virale. S’en suit alors plusieurs clips diffusés sur Youtube, dont un certain « Dans ta réssoi » track de Nekfeu et Alpha Wann, produit par la 75ème session et filmé par Népal, qui cumulera plus de 10 millions de vues sur Youtube : du jamais vu à l’époque, ou presque. De quoi leur donner une exposition parfaite pour la suite.

Succès indépendant et professionnalisation

En juin 2011, le groupe 1995 dévoile sa première mixtape : La Source. Le succès est quasi immédiat : dès la première semaine, le projet arrive à la 23e place du classement des meilleures ventes d’album en France, 7e place du classement des ventes numériques, et se hisse à la 4e place des meilleures ventes de la Fnac. Tout ça en étant 100% autoproduit et indépendant : en 2011, c’est ça l’effet 1995. Et ça va continuer : leur second projet s’écoulera à 30 000 exemplaires en un mois, et leur premier album connaîtra un succès tout aussi important. De quoi lancer leur carrières respectives en solo : Paris Sud Minute sera leur premier album et dernière sortie en tant que groupe.

On a enregistré notre première mixtape dans un studio clandestin, notre ingé son ne parlait pas français. On a donc mis plus de temps à se professionnaliser. C’était vraiment une passion, on ne se voyait pas forcément en faire notre métier. Mais voilà, il n’y a pas de priorité, c’est comme ça. Les premiers albums c’est super sacré chez nous, donc j’me mets beaucoup la pression. Et vu que j’évolue d’un mois sur l’autre, je peux détester un couplet que j’aimais avant, et ça me rend un peu ouf.

Autonomie artistique et visuels créatifs

De quoi les qualifier de visionnaires sur cet aspect là de leur stratégie. Grâce à leurs visuels aussi efficaces qu’authentiques et leurs autres contenus en tous genre, toujours portés par des bonnes idées, 1995 a su conquérir un public en demande grâce à leur musique, évidemment, mais ont aussi su s’adapter aux codes d’internet pour porter leur musique le plus loin possible. Dans Bienvenüe, hymne accueillant à l’éloge de leur 14ème arrondissement, les 6 membres du groupe semblent reprendre des codes de réalisation similaires aux clips fais maison d’Orelsan en oscillants entre costumes de super héros et vestes de costard. Une recette qui fonctionne : aujourd’hui, la vidéo cumule plus de 2 millions de vues, et rappelle non sans nostalgie les clips de l’époque, réalisés entre potes avec les moyens du bord, mais surtout avec de bonnes idées.

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Leadership artistique de Nekfeu : évolution technique et exigences

Je ne sais pas si ça va intéresser grand monde, mais moi j’ai vraiment l’impression que ma technique évolue constamment. Je dirais que ça fait six mois que j’ai passé un nouveau cap. Je suis assez exigeant dans l’écriture, dans un délire d’autiste. En m’entendant parfois en miroir, je me suis rendu compte qu’il y avait une certaine facilité à faire ça, plus qu’à trouver des placements sans s’appuyer sur ce genre de colonne vertébrale multi-syllabique. Les cainris sont grave dans ce délire multi-syllabique, mais ils ont une langue un peu plus moelleuse, et donc les consonnes ne s’entrechoquent pas. En France, certains ont tendance à vouloir faire ça et ne pas articuler, moi le premier, et c’est pour ça que je ne peux plus écouter mes textes d’il y a quelques années, ou même d’il y a un an. Je trouve ça trop amateur.

Le plus important que j’ai appris dans mon évolution, c’est que je ne veux plus que la technique influence mon texte, mais que mon texte influence ma technique. Tu me demandais si j’avais des techniques particulières, je te dirais « plus maintenant ». Avant j’avais des espèces d’aides qui me venaient naturellement, avec un flow sur lequel j’adaptais mon texte. Alors que maintenant je tords ma pensée de manière à ce qu’elle fasse un flow qui m’intéresse. Et le Freestyle nº4 [paru le 17 janvier, ndlr]. Et « Marche arrière » c’était pour les potos du Gouffre, et entre le moment où il a été enregistré, et le moment où il est sorti il s’est passé un an et demi ou deux ans, donc pour moi toute une vie de rappeur.

Pressions, projets solo et priorités collectives

Sinon pourquoi je sors peu de solos, je sais pas trop. J’en fais plein, j’écris tout le temps des solos, pour moi. Mais même si j’essaie de bosser sur un album, de voir comment ça se passe, je me concentre d’abord sur le S-Crew. J’ai pas envie que les gens se focalisent sur une éventuelle carrière solo, ce n’est pas encore d’actualité. En fait j’ai commencé vers 2010-2011 à faire un album solo, qui a dû avorter parce que j’avais des problèmes avec les gens avec qui je bossais à l’époque. Puis il y a un ou deux ans pareil, je m’étais remis à bosser sur un album solo et ça s’est super mal passé avec les gens chez qui on était signés. Du coup j’ai dû encore y renoncer. Je prends tout ça comme des espèces de signes pour que je taffe vraiment le truc avant de le sortir. Je ne peux pas me permettre d’arriver avec le même délire que dans les featurings que je fais, faut que j’aie mon propre truc.

Je suis assez exigeant dans l’écriture, ... Les premiers albums c’est super sacré chez nous, donc j’me mets beaucoup la pression. Et vu que j’évolue d’un mois sur l’autre, je peux détester un couplet que j’aimais avant, et ça me rend un peu ouf. On est en plein dedans. Au moment où je te parle, je dois me rendre au studio juste après pour finaliser mes trucs. Je sais que les gens l’attendent depuis super longtemps.

Valeurs, influences et vision du hip-hop

Alpha Wann : L’authenticité et l’honnêteté sont quand même des valeurs importantes dans le hip-hop. Faire ses propres choses tout en sachant rendre hommage aux gens qui ont créé cette culture. AW : Le hip-hop, lui, se porte très bien : il y a toujours des activistes, le graffiti cartonne, les gens innovent, les dj sont toujours là, ils organisent des soirées, les gens dansent encore, il y a des compétitions de haut niveau partout. Le mc’ing évolue aussi beaucoup. C’est juste que certains rappeurs d’aujourd’hui ne connaissent pas la vraie relation entre rap et hip-hop.

AW : Le rap ça peut être aussi vaste que la gastronomie. Il n’y a pas vraiment de recette. Un Big Mac, ce n’est pas forcément de la nourriture de haute qualité, ça n’est pas super luxueux mais ça peut combler ton appétit sur le moment si c’est ce que tu voulais. Donc, tu peux avoir quelque chose de très léger ou de très lourd, de très spontané ou de plus travaillé. Au final, tant qu’un morceau est bien rappé ou qu’il a des concepts intéressants, il sera bien.

FF : On dit souvent que l’âge d’or du rap c’est les années 90, 1995 c’est l’année centrale. Personnellement, les deux années que je préfère en réalité, c’est 1994 et 1996. FF : Il est important de préciser qu’on n’a pas vécu cette époque. Mais à l’écoute des disques, on a l’impression qu’il y avait un autre état d’esprit, plus de liberté et de spontanéité. Il y avait moins d’interdits, moins d’autocensure, moins la volonté d’essayer de se glisser dans un moule.

Performances live, ambition et indépendance

Le Zénith c’est un vrai défi, on est à fond. Plein de gens nous ont dit ‘ne faites pas le Zénith, c’est trop tôt et patati et patata’. Plus on nous dit ça, plus on a envie de le faire. On est ambitieux, on aime faire des trucs un peu osés. Pour notre première scène à la Maroquinerie on nous avait dit exactement la même chose. Sneazzy : de toutes façons, le problème de la France c’est que personne ne veut prendre de risque.

On est à 100% tout le temps. Et puis une séance studio c’est quoi ? Ouais, en plus on voyage. Le seul truc qui me fatigue et qui me demande beaucoup de temps, c’est la gestion, que je n’avais pas au début. On fonctionne en se donnant une deadline à laquelle on se tient. Ensuite, on court un peu après le temps. C’est ce qui s’est passé pour les deux premiers disques.

Tableau récapitulatif : éléments clés du leadership et fonctionnement de 1995

Aspect Observation
Origine Rencontres lycée, S-Crew, collectif informel (L’Entourage)
Mode de leadership Partagé, informel, rôles distribués (gestion par Flav, autonomie du S-Crew)
Stratégie Autoproduction, web et vidéos virales, indépendance artistique
Forces Solidarité, créativité visuelle, présence scénique, adaptation au web
Contraintes Pressions administratives/gestion, limites matérielles au départ
Rôle de Nekfeu Leader naturel par production et exigence artistique, mais privilégie collectif

Pourquoi 1995 a relancé une scène en crise ?

A la fin des années 2000, le rap français connaît une crise sans précédent. Avec l’arrivée progressive des plateformes d’écoute en ligne gratuite, de Youtube et des nouvelles technologies qui favorisent l’accessibilité du piratage, les ventes d’albums s’effondrent. Comme le disait Genono : « Pas vraiment de juste milieu, donc : soit on vend des disques par centaines de milliers, soit on lutte pour sa survie ». Dans ce contexte, 1995 a su utiliser internet comme levier.

Très vite, plusieurs vidéos fleurissent à partir du début des années 2010 sur Youtube, et montrent cette constellation d’artiste en plein exercice de freestyle, entassés dans une ruelle. Et ces vidéos reçoivent un bon accueil : nombreux sont les internautes à se demander qui sont-ils. Les visuels inventifs, l’énergie de la scène, la gestion directe du dialogue avec les fans et la diffusion sur le web ont permis au groupe de fédérer un public large et varié, et de convertir une exposition numérique en ventes et remplissages de salles (Bataclan, Zénith).

Enseignements sur le leadership artistique

Le leadership chez 1995 et chez Nekfeu repose sur plusieurs piliers : une forte cohésion de groupe issue d’amitiés d’enfance et de quartiers, une autonomie organisationnelle et financière au départ, une stratégie numérique ambitieuse, et une exigence artistique constante. Nekfeu illustre un leadership par l’exemple : productivité, progression technique, exigence dans l’écriture, mais aussi choix de prioriser le collectif avant le solo.

On perçoit enfin une forme de leadership éthique et culturel : rendre hommage aux racines du hip-hop, s’inspirer d’un rap des années 90 tout en l’adaptant aux nouveaux codes numériques, et garder une liberté de création qui permet d’expérimenter. Tout cela a contribué à faire de 1995 non seulement un phénomène musical, mais aussi un modèle de leadership collectif pour une nouvelle génération d’artistes.

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