Admissibilité aux subventions du Conseil des Arts du Canada : Enjeux et perspectives
Le Conseil des Arts du Canada (CdA), fondé en 1957, a pour vocation la promotion des arts, des lettres, des sciences humaines et des sciences sociales. Il a été établi que le Conseil serait « largement indépendant du gouvernement », conscient des « dangers inhérents à tout système de subvention du gouvernement central aux arts et aux lettres et à la culture du pays en général ».
Dans le cadre de l'investissement Canada créatif de 1,9 milliard $ CA sur cinq années, le gouvernement du Canada investissait dans la culture et les arts. Cette somme devait « stimuler l’innovation, la créativité et la croissance dans le secteur culturel ».
Conseil des arts du Canada : baisse du financement et mécontentement
Refonte des programmes et restriction de la définition de l'essai littéraire
Or, à l’occasion d’une refonte complète de ses programmes, le CdA a modifié la définition de l’essai littéraire, la rendant désormais beaucoup plus restreinte. Pour la catégorie essai littéraire, l’œuvre doit présenter un texte réflexif où le point de vue et l’opinion de l’auteur sont dominants. Les essais admissibles ont recours à un style littéraire et aux techniques propres aux genres narratifs.
En somme, un essai qui toucherait à des sujets comme la sociologie, la politique, ou l’économie, ne rentrerait plus dans les cadres ? « Que le Conseil resserre ses critères de financement relève de son mandat, c’est donc normal. Mais il risque de laisser un type de livres totalement orphelin de financements », pointe Nicolas Levesque, des éditions Nota Bene.
« Cela toucherait donc les sciences humaines, et les maisons qui sont spécialisées en sciences politiques, histoire ou sociologie seront sévèrement frappées. «Tout ce qui est académique doit être pris en charge par les universités, l’alternative qui se dessine alors est simple : soit l’on est très vendeur, sans le financement, soit l’on est très universitaire. Il est très possible que la qualité de la pensée en souffre - avec des conséquences difficiles à mesurer pour les sciences humaines.
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D’autant, souligne Patrick Poirier, directeur général des Presses de l’université de Montréal, qu’une véritable incohérence se pose. L’un de ses auteurs, Roland Viau, avait obtenu pour son livre Amérindia le prix Gouverneur général, catégorie Essai. « Cette récompense relève du Conseil des Arts. Aujourd’hui, le livre de Roland ne serait plus admissible aux demandes de soutien. Le cas de Tenir tête (Lux éditeur), de Gabriel Nadeau-Dubois, lauréat en 2014 est un autre exemple de cette incohérence. Tenir tête serait-il admissible selon la nouvelle définition de l'essai littéraire ?
Mais ironie mise à part, la situation devient sérieuse : si depuis plusieurs années, ce changement se profilait, et que Simon Brault avec son équipe n’auraient fait que mettre en application des consignes, on craint sérieusement pour l’avenir.
Les enjeux du financement de la pensée politique et humaniste
Si les Etats sont de plus en plus frileux pour financer les idées politiques - de crainte des dérives extrémistes, sectaires ou autre - le revers de la médaille est que la pensée humaniste en souffre de la même manière. « On comprend que le gouvernement soit préoccupé de voir son logo sur des textes d’extrême-gauche ou d’extrême-droite. Et cela pose la question : comment la réflexion politique peut-elle être financée par l’Etat ?
Car la tradition est bien là : historiquement, dans les années 60 et 70, les grands essayistes québécois étaient majoritairement souverainistes. Ils plaidaient pour une séparation du Québec d’avec le Canada, et l’instauration d’un Etat, non plus d’une Province intégrée à la structure fédérale.
« Restreindre l’essai à une seule approche littéraire est caduque : on ne sépare pas aisément la dimension socipolitique du littéraire. Et c’est bien là toute une partie de notre héritage.
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Alternatives et défis pour l'avenir du financement culturel
La création d’une nouvelle structure serait bien une solution, reconnaît Elodie Comtois, des éditions Ecosociété. Mais les fonds vont majoritairement au Conseil des Arts, qui vient, pour les cinq prochaines années, de voir son enveloppe doubler. Or, l’expertise littéraire, le Conseil l’a bel et bien. Et surtout, leur mission n'est pas la même.
Au niveau gouvernemental, les éditeurs du Québec aurait tendance à se défier des actuels ministres autant que des précédents. Et de lister les récriminations : focalisation sur le numérique, sur le "Canada créatif", sur l'exportation. A cela s’ajoute que, ce 26 septembre, toutes les maisons devront rendre leur demande de financements.
Gilles Herman, des éditions Septentrion, déplore une fois de plus le souci performatif du gouvernement, pour qui l’édition n’a jamais représenté un enjeu essentiel. « Autour de cette question de l’essai, quelque chose nous menace gravement : on peut y lire un désengagement supplémentaire du Canada à l’égard de la vie démocratique. Et le débat d’idées.
Après l’arrivée de Justin Trudeau, les idées conservatrices d’Harper ont laissé place à une approche libérale. Les reformes entamées voilà deux ans aboutissent - avec notamment le budget réévalué pour le Conseil des Arts.
« Reprenons : un essai qui fait la promotion des arts sera donc soutenu : l’histoire littéraire du Canada passerait, mais un essai sur la politique canadienne, le réchauffement climatique ou l’histoire du pays ne serait plus éligible.
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« Ce qui devient grave, c’est que cette mesure économique introduirait une ingérence dans les programmes éditoriaux. Un éditeur devra-t-il favoriser les recommandations pour obtenir les subventions ?
L’avenir serait donc à des textes évoquant la promotion du multiculturalisme canadien, ou encore évoquant les peuples autochtones, l’égalité des sexes, l’ouverture vers les minorités ? « Tous ces sujets sont d’excellentes sources de réflexion, pour comprendre et appréhender notre société », poursuit Gilles Herman.
« Certaines maisons comme Remue-ménage avec le féminisme ou Ecosociété avec l’écologie ont d’ailleurs une politique éditoriale spécifique. Mais une uniformisation, pour répondre aux critères de financement aurait évidemment un effet désastreux et inverse.
« On a comme le sentiment que la production éditoriale devrait refléter l’image d’unicité canadienne en cours de construction », déplore l’éditeur. « Personne ne nous contraindra à renvoyer l’image que le monde politique souhaite. Et si c’est ce que cherche le gouvernement, alors nous avons des questions à nous poser.
Le directeur général des PUM, Patrick Poirier, relativise : « Nous n’en sommes heureusement pas arrivés à ce point. Cela n’en rend pas moins le comportement choquant : on s’explique mal pourquoi restreindre et limiter la définition d’essai littéraire. Le Conseil a obtenu un budget plus significatif : en période de coupes, on se l’expliquerait mieux... Reste qu’il est inacceptable que le Conseil tente d’imposer une vision : « Son indépendance, vis-à-vis du gouvernement, en tant qu’organisme paragouvernemental, devrait nous mettre à l’abri de telles collusions. Leur travail est de valoriser toutes les diversités éditoriales possibles. Attendu que l’on parle d’art et de littérature, c’est l’unique position souhaitable.
En outre, l’opacité qui règne rend les choses plus délicates encore. « Nous n’avons aucune réponse écrite à nos demandes. Par le passé, un dossier était accepté ou refusé sans commentaires. Cela ressemblerait presque à un financement à la tête du client », grince Gilles Herman.
« Personnellement, on m’a expliqué que si je ne présentais que ma stricte production de fiction, faisant l’impasse sur l’essai, on me donnerait plus de moyens. Patrick Poirier abonde : « Notre financement, l’année passée, n’a pas évolué en regard des précédentes demandes. Nous sommes d’une certaine manière gelés. Et comme je ne parviens pas à avoir de discussion claire avec les responsables du programme, je ne sais pas où je peux aller.
Avant de conclure : « Leur nouvelle définition fait très mal : certains essais, qui touchent aux sciences humaines et sociales, ont un rôle immense à jouer dans le patrimoine littéraire. Cette dichotomie entre essai académique et essai purement littéraire que financerait le Conseil des Arts pose problème et laisse de côté tout un pan de la littérature d'idées, plus grand public, qui ne reçoit pas de financement de la part de l'aide à l'édition savante et qui, sans financement du CdA, se retrouve menacé.
« Nous avons donc besoin de ce financement du Conseil des Arts, qui a permis dans le passé à bon nombre de maisons d'édition de se structurer, et qui doit continuer de nous accompagner. C'est là un garant de la vie démocratique, du débat d'idées », proteste Elodie Comtois.
La perception des éditeurs et les enjeux de l'indépendance
Essais subventionnés ? « Le Conseil des Arts défend activement la nécessité de soutenir un art ancré dans la société. Ce qui achève de préoccuper les éditeurs est en effet simple : si les sommes que verse le Conseil viennent compenser l’absence d’investissement du ministère dans le cadre de Canada créatif, alors comment expliquer qu’un organisme sensément à distance du gouvernement, en adopte si catégoriquement les positions ?
Un observateur nous souligne : « Promouvoir la diversité est une bonne chose, mais en cas de changement de gouvernement, les thématiques soutenues seront-elles transformées ? Précisément tout ce qui était à l’origine de la création du Conseil.
« Que des ouvrages critiques contestent la vision gouvernementale, c’est essentiel. Mais en réduisant le périmètre de financement de l’essai on voit l’écueil se profiler. Demain, seront subventionnées les oeuvres qui ne nuisent non seulement pas à l’image des élus, du gouvernement ou de notre Premier ministre, Justin Trudeau, mais avant tout à l’image du pays tout entier. Sans compter que pour les auteurs, la sanction sera immédiate : comment imaginer que leurs livres, non soutenus, seront publiés ?
« Avec un bassin de 8 millions de francophones, et 4 millions de lecteurs potentiels, on peut difficilement faire vivre une maison sans soutien.
Selon nos informations, une rencontre est prévue avec le Conseil des Arts ce 12 septembre. À suivre, donc.
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