Financement des groupes rebelles pendant la guerre civile syrienne
La guerre civile syrienne, née des mouvements de contestation en 2011, s’est rapidement transformée en un conflit complexe impliquant une multitude d’acteurs nationaux et étrangers. Les rebelles syriens, loin d’être un bloc monolithique, ont reçu des ressources financières et matérielles de sources variées, publiques et privées, étatiques et non étatiques, influençant profondément la dynamique du conflit.
Origines et fragmentation des forces rebelles
En 2011, pendant le printemps arabe, un mouvement de contestation tente de renverser Bachar al-Assad. Les manifestants sont durement réprimés et ne parviennent pas à leurs fins : c’est le début de la guerre en Syrie, entre le régime de Bachar al-Assad et ses opposants que l’on appelle déjà « rebelles ». En 2011, le terme désigne principalement l’Armée syrienne libre mais aussi des groupes différents et qui n’ont pas tous les mêmes objectifs à part celui de faire tomber le régime. Certains de ces rebelles sont des djihadistes, liés à Al Qaïda, dont le but est de faire de la Syrie un État islamique puis d’étendre ce pouvoir ailleurs.
L'Armée syrienne libre (ASL) a été fondée peu après le déclenchement de la guerre civile, fin 2011, afin d’unir toutes les forces opposées au gouvernement syrien. L'objectif déclaré du mouvement est de renverser le gouvernement de Bachar al-Assad. D'autres formations se structurent ensuite : le Front al-Nosra, des groupes islamistes, l’Etat islamique (EI), puis des coalitions locales comme la Hayat Tahrir al-Sham (HTS) et des conglomérats tels que « l’Armée nationale syrienne » (ANS).
Qui finance les rebelles ? Acteurs étrangers et canaux de soutien
Le conflit en Syrie est un conflit complexe, utilisé par des groupes locaux et de grandes puissances étrangères afin de poursuivre leurs propres intérêts. Ces dernières soutiennent les acteurs syriens en fournissant notamment de l’argent et des armes. Les puissances étrangères impliquées ont fourni des financements et des armes ; la Turquie, par exemple, soutient militairement et financièrement certaines factions et l'ANS dispose d’un point commun : le soutien militaire et financier de la Turquie.
La Russie soutient le gouvernement Assad dans sa lutte contre ses opposants afin de maintenir son influence en Syrie contre les Etats-Unis. L'Iran poursuit des intérêts politiques et stratégiques dans le conflit syrien. Pour atteindre ces objectifs, elle fournit au gouvernement syrien des armes, du matériel militaire et des milices.
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Les Etats-Unis dirigent la coalition anti-EI des États occidentaux et arabes. Les Etats-Unis veulent combattre l’EI et installer un gouvernement pro-occidental et démocratique en Syrie. Outre les États-Unis, cette alliance internationale comprend l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, l'Italie, la Pologne, le Danemark, l'Australie, le Canada, la Turquie, les Pays-Bas et la Belgique.
Des soutiens plus discrets existent aussi. Israël a secrètement armé et financé au moins douze groupes rebelles dans le sud de la Syrie, qui ont aidé à empêcher des combattants soutenus par l'Iran et d'autres par le groupe Etat islamique de contrôler des positions proches de la frontière syrienne ces dernières années, affirme le magazine américain Foreign Policy. Selon le magazine, les transferts d'armes ont pris fin en juillet dernier. Les cargaisons comportaient « des fusils d'assaut, des mitrailleuses, des lanceurs de mortiers et des véhicules de transport ». « Le matériel était livré par les agences de sécurité israéliennes via trois passages frontaliers » situés sur le plateau syrien du Golan, occupé par Israël, « les mêmes utilisés pour livrer de l'aide humanitaires à des habitants du Sud syrien », explique Foreign Policy.
« Israël a également payé à chaque combattant rebelle un salaire mensuel d'environ 75 dollars et a fourni des montants supplémentaires aux groupes qui voulaient s'acheter des armes sur le marché noir syrien, selon les rebelles et des journalistes locaux », ajoute le magazine.
Canaux non étatiques et marchés noirs
À côté des soutiens étatiques, le financement transite souvent par des circuits informels : marchés noirs d’armes, trafics régionaux, taxes locales et extorsions. Chaque petit groupe possède ses parts de marché, s’accapare l’aide internationale et essaye de se constituer des fiefs souvent concurrents les uns à l’égard des autres. Ces mécanismes rendent la traçabilité des flux extrêmement difficile et favorisent la perpétuation du conflit.
Par ailleurs, la diversité des donateurs et la concurrence entre groupes aboutissent à des situations où certains acteurs reçoivent des salaires, des approvisionnements et des achats directs d’armement via des intermédiaires, à la fois pour renforcer leur capacité opérationnelle et pour assurer leur fidélité à des parrains extérieurs.
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HTS, Al-Nosra et la recomposition idéologique : impact sur le financement
Durant plusieurs années, différents groupuscules cohabitent dont le Front al-Nosra qui veut reprendre le pouvoir en Syrie, sans forcément aller sur d’autres territoires. Cette vision provoque une scission avec Al Qaïda en 2016. Au sein du Front al-Nosra, certains combattants quittent le groupe quand d’autres le rejoignent, jusqu’à devenir en 2017, le Hayat Tahrir al-Sham (HTS). Cette organisation est majoritaire dans ceux que l’on nomme actuellement « les rebelles syriens », avec à sa tête Abou Mohammad al-Jolani.
Abou Mohammad al-Jolani (de son vrai nom Ahmed al-Chareh) est né en 1982. Devenu chef islamiste de la coalition rebelle ayant chassé en quelques jours le pouvoir de villes clés de Syrie, il est passé d’un vocabulaire fondamentaliste à une parole qui se veut modérée pour parvenir à ses fins. Depuis la rupture avec Al Qaïda en 2016, al-Jolani tente de lisser son image et de présenter un visage plus modéré, sans trop convaincre les analystes ou encore les chancelleries occidentales qui classent HTS comme groupe terroriste.
En 2015, l’homme affirmait n’avoir pas l’intention de lancer des attaques contre l’Occident, contrairement à Daesh. Lorsqu’il rompt avec Al Qaïda, il dit le faire pour « ôter les prétextes avancés par la communauté internationale » d’attaquer son organisation. Optant pour le gant de velours dans une main de fer, il impose en janvier 2017 aux rebelles radicaux du nord syrien, une fusion au sein de HTS. Il met en place une administration civile et multiplie les gestes envers les chrétiens dans la province d’Idleb, que son groupe contrôle depuis deux ans.
Cette recomposition idéologique et ces tentatives d’apparence modérée ont un effet sur les canaux de financement : une image moins nettement identifiée comme « Al-Qaïda » peut faciliter certains soutiens régionaux ou locaux, tout en restant insuffisante pour lever l’étiquette terroriste auprès des chancelleries occidentales.
Rôle des aides humanitaires et ambiguïtés
Le conflit a aussi vu passer de l’aide humanitaire, parfois détournée ou instrumentalisée. Le matériel humanitaire a été livré par des passages frontaliers qui ont parfois servi aussi au transfert d'équipements militaires et logistiques. De plus, l’aide internationale et les ONG, tout en venant en soutien aux populations, évoluent dans un contexte où la frontière entre assistance civile et zones contrôlées par des groupes armés est poreuse.
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L’association CARE et d’autres ONG fournissent une aide essentielle : « Plus d’1,5 million de personnes ont été aidées par CARE et nos partenaires en Syrie en 2020. Nos équipes, originaires de Syrie, et les associations syriennes que nous soutenons, connaissent parfaitement les problématiques et solutions locales. Pour soutenir les populations syriennes, il n’y pas de petites actions. Toutes comptent. Et notre soutien fait la différence au quotidien ! »
Conséquences humaines et pression sur les ressources
La guerre civile syrienne est l’une des plus graves crises humanitaires de ces dernières décennies. Depuis 2011, plus de 12 millions de personnes ont été contraintes de fuir la guerre civile syrienne. En 2020, la pandémie COVID-19 est venue accroître la vulnérabilité des milliers de réfugiés placés dans des camps. La proximité des habitations précaires a rendu difficile le respect des gestes barrières et de la distanciation sociale. Pourtant, vivre dans un camp de réfugié n’est pas viable, mais le retour des personnes déplacées en Syrie est tout aussi incertain.
La situation humanitaire s’aggrave également en raison de la pandémie de Covid-19 qui se poursuit. Depuis la première épidémie de Covid-19 dans le nord-ouest de la Syrie à l’été 2020, la population affaiblie par la faim est pratiquement sans défense face au virus, car les mesures d'hygiène, les tests rapides ainsi que les vaccins font défaut - le virus peut se propager librement, en particulier dans les camps de réfugiés surpeuplés.
La fermeture de points de passage frontaliers menace l’acheminement de l’aide humanitaire : la fermeture du dernier point de passage utilisé par l’ONU empêcherait l’acheminement de l'aide humanitaire comme de la nourriture, de l'eau potable et des médicaments à travers la frontière syro-turque. Dans la région frontalière d'Idlib, près de quatre millions de personnes ont un besoin urgent d'aide humanitaire. Il n'y a pas d'issue pour elles : les frontières avec la Turquie ont été bouclées. Les personnes qui ont fui la zone frontalière vivent parfois dans des conditions catastrophiques sous des tentes. Le manque de soins médicaux est l'un des problèmes majeurs en raison de la destruction des infrastructures suite aux bombardements ciblés des établissements de santé.
Tableau récapitulatif : principales sources de financement et d’appui
| Source / Acteur | Nature du soutien | Effet sur les groupes rebelles |
|---|---|---|
| Turquie | Soutien militaire, financier, logistique à certaines factions (ANS) | Renforcement de l’ANS, influence sur factions locales |
| États-Unis et coalition | Appui contre l’EI : frappes aériennes, entraînement | Affaiblissement de l’EI, soutien indirect à forces locales |
| Israël | Armement discret, paiements aux combattants dans le sud | Maintien de zones tampons, loyauté locale temporaire |
| Acteurs non étatiques / Marché noir | Vente d’armes, extorsion, taxation locale | Financement autonome de groupes, corruption |
| ONG et aide humanitaire | Aide civile, approvisionnement en vivres et soins | Atténuation crise humanitaire, parfois voies instrumentalisées |
Impacts géopolitiques et perspectives
L’affaiblissement du régime de Damas rebat les cartes du jeu régional, du fait de l’implication de puissances étrangères sur le théâtre syrien. Il semble nécessaire de contextualiser les évolutions militaires en s’intéressant aux relations entre acteurs locaux et parrains étrangers. Ce statu quo s’était matérialisé à travers l’accord tripartite d’Astana, qui associait l’Iran et la Russie, soutiens de Bachar Al-Assad, et la Turquie davantage liée aux rebelles. Les trois pays s’étaient « réparti les tâches », les deux premiers coopérant et assurant la protection de Damas tandis que la Turquie assurait la gestion d’Idlib, siège des rebelles.
Un deuxième paramètre est la tentative, depuis environ deux ans, de normalisation entre Ankara et Damas. L’offensive des rebelles pourrait radicalement modifier cette situation. La débandade des forces de Damas, fuyant Alep sans combattre, pourrait en effet pousser Bachar Al-Assad à revenir sur sa position, notamment sous la pression de la Russie, dont on peut imaginer qu’elle conditionnerait son appui à Bachar Al-Assad à la condition qu’il accepte enfin une normalisation entre Damas et Ankara.
L’affaiblissement de Bachar Al-Assad sur le théâtre syrien est aussi plutôt vu d’un bon œil par Israël. Le ravitaillement du Hezbollah libanais par l’Iran, que Tel-Aviv souhaite stopper, passe en effet par la Syrie, et Damas est l’un des principaux points d’appui de l’Iran dans la région. Pourtant, l’État hébreu avait longtemps semblé préférer le maintien de Bachar Al-Assad à une arrivée au pouvoir de groupes islamistes et djihadistes à sa frontière.
Pourquoi le financement reste au cœur du conflit
La capacité d’un groupe à s’approvisionner en armes, à payer des combattants et à fournir des services locaux (taxes, infrastructures) détermine en grande partie sa survie et son influence. Les flux financiers opaques, l’intervention d’États poursuivant des objectifs géopolitiques et le recours aux marchés illicites prolongent la guerre et rendent la résolution du conflit plus difficile. Le retour à une paix durable nécessite non seulement des négociations politiques, mais aussi la rupture des circuits de financement illicite et une supervision internationale accrue des transferts d’armements et d’argent.
Syrie: des déserteurs rejoignent le camp des rebelles
La situation humanitaire et la nécessité d’aide urgente restent des priorités immenses : des millions de Syriens dépendent de l’aide, et la reconstruction exigera des fonds que ni l’Iran ni la Russie n’ont seuls les moyens d’assumer à grande échelle. L’engagement des donateurs internationaux sera conditionné à des garanties politiques et de sécurité difficiles à obtenir dans un paysage fragmenté.
Points clés à retenir
- Les rebelles syriens forment un ensemble hétérogène, financé par des acteurs étatiques (Turquie, soutien discret d’Israël, etc.) et par des circuits non étatiques (marché noir, taxes, extorsion).
- La recomposition idéologique de groupes comme HTS a visé à assouplir leur image, avec des conséquences sur leurs relais de financement mais sans lever l’étiquette terroriste aux yeux des chancelleries.
- Les canaux d’aide humanitaire sont essentiels mais vulnérables aux détournements et à l’utilisation ambivalente pour des fins militaires.
- La résolution du conflit nécessite de s’attaquer aussi bien aux logiques militaires qu’aux circuits financiers qui alimentent la guerre.
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