Rousseau: la raison est sociale, le sentiment est nature — analyse de l’unité et des tensions entre raison et sensibilité
Jean-Jacques Rousseau naît à Genève le 28 juin 1712. Sa mère meurt à sa naissance et il est élevé par son père qui lit avec lui des romans et des œuvres de Plutarque. À dix ans, il est placé en pension chez un pasteur à la campagne où il passe deux années heureuses. Il entre ensuite en apprentissage chez un graveur. Il est recueilli par un curé qui l’envoie à une dame charitable, chargée de le convertir au catholicisme, Mme de Warens. Il passera auprès d’elle sa jeunesse, abjurera le protestantisme et l’appellera maman. Mme de Warens, après avoir essayé de le faire entrer au séminaire, lui trouve un emploi chez le maître de chapelle de la cathédrale : Rousseau ne s’intéresse qu’à la musique. Après diverses aventures et expériences musicales, Rousseau s’installe en 1736 aux Charmettes, à la porte de Chambéry, avec Mme de Warens, qui avait décidé de le « traiter en homme ».
À Paris, il tente d’abord sa chance avec un projet de nouvelle notation musicale. Le projet est refusé par l’Académie. Revenu à Paris, dès 1744, il compose un opéra, Les Muses Galantes, qu’il arrive à faire représenter. À la même époque commence sa liaison avec une lingère, Thérèse Le Vasseur, liaison qui durera toute sa vie. En réponse à une question de l’Académie de Dijon, il écrit le Discours sur les sciences et les arts, pour lequel il obtient le premier prix en 1750. Ses thèses suscitent une intense polémique. Rousseau entreprend alors une « réforme morale », se détourne des mondanités, de la ville, des arts et lettres. Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (second discours), son premier texte philosophique, donnera les fondements théoriques de cette réforme.
Ce texte, fut présenté comme le précédent au concours de l'académie de Dijon, mais n'obtint pas le prix, sous le prétexte de sa trop grande longueur mais en réalité parce que Rousseau montre que la question posée par les académiciens est mal posée. Rousseau, du reste, le destine à un plus large public. Le second discours sera publié en 1755. Après sa brouille avec Mme d'Epinay et les Encyclopédistes, il réside à Montmorency chez le comte de Luxembourg. Un immense succès accueille La Nouvelle Héloïse, qui déclenche une sorte de mouvement social : les nobles retournent à la campagne. Pour ne pas être arrêté, Rousseau s'enfuit vers la Suisse en juin 1762 et séjourne sur le territoire de Berne, puis à Môtiers. Mais le Contrat Social a été condamné à Genève. Lapidé par les habitants de Môtiers alors qu'il s'adonnait à la botanique, il part pour l'Angleterre à l'invitation de David Hume. Mais il accuse aussitôt Hume de faire partie du « complot » qu'il voit se tramer autour de lui. Ses dernières années se passeront à Paris, où il connaîtra un relatif apaisement.
Il rédige, à la demande du comte Wielhorsky, des Considérations sur le gouvernement de Pologne (1772). Il se fait juge de lui-même dans Rousseau juge de Jean-Jacques et entreprend de revivre son bonheur passé dans les Rêveries d'un promeneur solitaire, qui resteront inachevées. Apport conceptuel. Rousseau pose un problème: celui de l'unité de son œuvre. Cette contradiction a été expliquée par certains en disant qu'il y aurait une sorte de tragédie chez Rousseau, que celui-ci, menacé de folie par des échecs sentimentaux, se serait réfugié dans les idées. Peut-être faut-il dépasser cette contradiction apparente. Rousseau en fait ne se contredit pas mais cherche à retrouver l'unité de l'homme.
On peut dire, en effet, qu'il existe chez Rousseau un rationalisme d'un type nouveau. Avant lui, chez Descartes par exemple, la raison s'oppose à l'affectivité et ne comporte, ne concerne que l'intellect c'est-à-dire la faculté de pensée. Chez Rousseau au contraire il semblerait qu'il y ait un essai de réconcilier les deux, de réconcilier intellect et sensibilité. La raison ne serait plus simple intellect mais essaierait d'englober les deux. Le problème central chez Rousseau est celui de l'homme. Dans Émile (livre I chapitre 1) il écrit: « Notre véritable étude est celle de la condition humaine ». Dans la préface au Second Discours, il dit: « La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l'homme » On peut en conclure que la philosophie de Rousseau est une anthropologie philosophique.
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Il s'agit de retrouver l'unité de l'homme, unité qui ne doit rien perdre de la nature foncière de l'homme comme individu ni du reste de la sociabilité de l'homme comme dénaturation légitime. Il faut comprendre l'homme à la fois comme être naturel et comme être social. Le thème de la nature bonne. Rousseau pose le problème de la nature humaine. La nature de l'homme c'est ce qu'est l'homme de façon innée indépendamment des modifications qu'il subit dans la société et dans l'histoire. L'idée que la nature est bonne est un thème typiquement chrétien. Remarquons en effet que le péché originel n'est pas un péché originaire. En d'autres termes, l'homme n'a pas été créé pécheur mais a péché après la création. Le péché n'appartient pas à l'essence de l'homme mais à son histoire. Pour Rousseau la nature est bonne et pas seulement la nature de l'homme. Le comportement naturel des animaux relève aussi de cette bonté. Le fond de l'homme chez Rousseau se confond avec la conscience de l'homme. « Ce que je sens être bon est bon et ce que je sens être mauvais est mauvais ». L'homme originairement est bon. La conscience est critère de la bonté de l'homme. L'existence même de la voix de la conscience qui est innée prouve que la nature est bonne. Si l'homme agit mal cela ne vient pas de son propre fond. L'homme n'est jamais absolument mauvais, diabolique.
Pour Rousseau il faut distinguer l'être de l'homme du paraître de l'homme. Dès lors il faut dénoncer ce paraître, ce que Rousseau opère dans les deux discours. Dans le Discours sur les sciences et les arts, il dénonce le luxe dû à la culture, luxe qui a selon lui corrompu l'homme. Il faut bien voir que lorsque Rousseau parle d'un état de nature qui aurait existé avant l'état social, avant le début de l'histoire, il ne pose qu'une hypothèse purement théorique qui est simplement utile pour montrer les causes du malheur de l'homme. Dans une Lettre à Christophe de Beaumont, Rousseau écrit : « Cet homme n'existe pas direz-vous, soit mais il peut exister par supposition » et dans le Second Discours, il ajoute : « Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet pour des vérités historiques mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels. »
L'état de nature n'a pas existé. Pourquoi dès lors parler de l'état de nature si ce n'est qu'une pure hypothèse? C'est une hypothèse peut-être, mais une hypothèse utile car elle permet de comprendre le social. Comment connaître le social, en effet, sans connaître l'individuel, si tant est qu'une société est une somme d'individus, mais comment connaître l'individu lui-même, tel qu'il est, indépendamment de la société, si tant est que tout individu a toujours été social ? La seule solution est de construire une fiction : l'homme naturel. Imaginons l'homme tel qu'il serait s'il ne vivait pas en société, nous dit Rousseau. Donc, l'état de nature n'a jamais existé. Il faut le construire. L'état de nature n'est pas une réalité historique mais une réalité purement anthropologique : il faut connaître ce qu'est l'homme.
L'homme, dit Rousseau, est pareil à cette statue du Dieu Glaucus qui a passé un long séjour dans l'eau. La mer l'a défigurée. Elle est érodée. Des algues et des coquillages se sont collés dessus. Tel est l'homme en société. Pour retrouver la statue, il faut enlever ce qui la défigure (et aussi reconstituer ce que l'érosion a détruit). Pour retrouver l'homme naturel, il faut retirer ce que la société l'a fait être. Mais qu'est-ce qui caractérise l'homme naturel ? Pour Rousseau, la passion est en son fond naturelle. L'amour de soi : c'est une sorte d'instinct de conservation. Il « nous intéresse à notre bien être et à la conservation de nous-mêmes » (Second Discours). Ces deux passions naturelles sont bonnes. Remarquons que ces deux passions primitives sont liées : l'homme aime autrui parce qu'il s'aime et uniquement à cause de cela. Ce n'est pas par souci de l'opinion des autres envers lui qu'il a pitié mais simplement par sentiment naturel.
Il ne s'aime pas non plus par vanité car ce serait alors l'amour propre. Une remarque importante doit être ajoutée : l'homme est bon naturellement mais la nature est antérieure à la morale. Rousseau dira dans le Second Discours que l'homme à l'état de nature n'est ni bon ni mauvais, tout simplement parce qu'il ignore la morale. La morale est une acquisition sociale. Cependant, dit Rousseau, nous qui savons ce que c'est que la morale, quand nous concevons l'état de nature par rapport à l'homme social, nous devons dire que l'homme naturel est bon. Il n'est pas bon par morale, ce qui impliquerait de réfléchir au bien et au mal et de choisir le bien. Il est bon sans avoir à réfléchir, sans calcul, spontanément. La morale implique la règle (« Tu dois faire ceci, tu ne peux pas faire cela. » - des contraintes à respecter, des règles à respecter). Or, par définition, la règle est sociale. L'homme naturel est spontanément bon mais il ignore ce qu'est la morale. Ce thème de la bonté naturelle aura une grande influence sur la conception politique telle qu'elle est présentée dans le Contrat Social.
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La volonté générale, c'est-à-dire la volonté du peuple en tant qu'il a le pouvoir législatif, ne se trompe jamais dans son intention. Elle veut toujours le bien même quand elle ne le voit pas bien. Elle peut mal se décider sur son intérêt mais ne se trompe pas en ce qui concerne ce qu'elle poursuit comme but. Ceci s'explique directement par la bonté naturelle de l'homme. L'homme naturellement est perfectible, c'est-à-dire qu'il est un être capable de devenir, de se transformer. C'est du reste la principale différence entre l'homme et l'animal. Seulement la perfectibilité est la possibilité aussi bien de se transformer en bien qu'en mal. Rousseau dira que l'homme aurait eu besoin d'une histoire dans laquelle ses virtualités pouvaient se développer dans le sens de la bonté naturelle en permettant à cette bonté de se manifester autrement que dans l'état de nature, par la raison par exemple. Les circonstances en ont décidé autrement. La nature dénaturée.
Il y aurait pu avoir une histoire conforme aux fins naturelles de l'homme. Rousseau ne met nullement en cause l'histoire en général. Ce qu'il remet en cause c'est une certaine histoire qui aurait pu être autre. Insistons sur ce point : Rousseau n'a jamais été un adepte du retour à la nature. Ce contresens particulièrement tenace sur sa pensée est pourtant clairement réfuté par Rousseau lui-même. Dans Rousseau juge de Jean-Jacques, livre qu'il a justement écrit pour répondre à ce genre d'attaque que lui faisaient certains penseurs de l'époque, Rousseau écrit : « La nature humaine ne rétrograde pas et jamais on ne remonte vers les temps d'innocence et d'égalité quand une fois on s'en est éloigné. »
Si l'état social actuel est mauvais ce n'est pas pour cela qu'il faut retourner vers l'état de nature. Il faut aller vers un état social meilleur. Ce contresens vient surtout de Voltaire (« Rousseau veut nous faire retourner à l'état d'animal à quatre pattes. »). Voltaire n'a rien compris et le préjugé est tenace. Il tient peut-être à des raisons psychanalytiques et sociales qui font du thème du retour à la nature un thème trop répandu. Rousseau n'est donc pas contre l'histoire mais critique l'histoire telle qu'elle a eu lieu. Simple hasard, les circonstances sont tout à fait fortuites. Rousseau parle de « funeste hasard ». L'origine du mal ne vient pas de la nature humaine mais du hasard. Dès lors pas de pessimisme : le salut est possible !
La propriété et le passage à la société
Quel a été ce « funeste hasard »? Ce fut l'apparition de la propriété. Ce n'était pas le début de l'histoire. L'homme avait progressé avant. Mais c'est à ce moment que les choses se sont gâtées. Ce qui est en cause est moins la propriété que l'apparition du propriétaire. Rousseau, n'est pas opposé à la propriété privée. Il parlera d'un droit de propriété acceptable s'il est fondé sur le travail (cf. Emile) et le besoin. Ce qui est en cause ce n'est donc pas la propriété elle-même mais la perversion de la nature humaine lorsque l'homme devient propriétaire. Là est le danger.
En effet celui qui possède veut acquérir davantage, accroître sa possession. Dès lors naît la cupidité et ceci dans le but d'avoir un certain éclat vis à vis des autres, dans le but de paraître. Là est le danger : vouloir paraître alors qu'il faut être. L'être est bon, le paraître est le mal chez Rousseau. Vouloir être estimé c'est en effet vouloir l'être plus que les autres. De deux choses l'une : ou on y réussit et alors naissent la vanité et le mépris des autres, ou on n'y réussit pas et alors naissent la honte pour soi-même et l'envie envers les autres. Dès lors il suffit que quelqu'un involontairement ne fasse pas ce qu'on attend de lui pour que l'autre se sente outragé et croie qu'on le méprise.
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Ainsi l'histoire a eu une mauvaise direction à cause d'un funeste hasard alors qu'il aurait fallu qu'elle se développe en harmonie avec les sentiments. La véritable paix de la conscience n'est pas dans la solitude de la nature mais dans une nouvelle société. Pour cela il faut une communication entre les hommes, une transparence entre les hommes dans la sympathie. La propriété fait l'inverse. Elle ne nous ouvre pas aux autres, elle nous oppose aux autres. Elle crée l'inégalité, le pauvre et le riche, la vanité et le mépris. Seule l'égalité permet la communication entre les êtres dans la transparence, sous le regard du sentiment qu'est la sympathie.
La propriété est génératrice d'inégalité. Si c'est une bonne société et non un retour à l'état de nature qui doit permettre la transparence entre les hommes c'est que la bonté, si elle est nécessaire, ne suffit pas. Il faut aussi la vertu. Le vertueux est celui qui agit non par rapport à lui seul mais par rapport aux autres. Pour cela il faut raisonner et lier le raisonnement aux sentiments. Or ceci ne peut exister que dans l'état social car la raison pour Rousseau n'existe pas à l'état de nature. Seul y existe l'instinct c’est-à-dire une aptitude innée à pourvoir à ses besoins sans intervention de la raison. La vertu n'existe donc qu'à l'état social.
Il faut bien voir que le malheur de l'histoire n'est ni imputable à Dieu, ni totalement à l'homme. Les circonstances ont modifié l'homme. Ces circonstances viennent du hasard. Ce sont par exemple les catastrophes naturelles, l'augmentation démographique etc. Ces circonstances ont altéré le jugement de l'homme et alors même qu'il a vou...
Volonté générale et contrat social chez #Rousseau - #Politique 5 -II/A -B #Contractualistes
La solution est la loi générale et la souveraineté du peuple. Le contrat social assure la conservation des contractants et permet de dépasser l’état de nature vers un État civil fondé sur l’égalité et la liberté. Le peuple, en tant que pouvoir législatif, énonce la volonté générale et s’y soumet volontairement. La volonté générale ne peut être trompée, même si les particuliers peuvent mal s’orienter dans leur intérêt; elle poursuit le bien commun avec transparence et sympathie.
Jean-Jacques Rousseau se prétendait "l’homme de la nature et de la vérité". À l’occasion du 310e anniversaire de sa naissance, une sélection d'émissions consacrées à la façon dont l'auteur des Confessions a pensé la nature, qu'il a placée au centre de sa philosophie, rappelle la complexité de sa pensée et son actualité pour penser la société moderne.
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