Stenpa : du rachat prometteur à la liquidation judiciaire — chronologie, responsabilités et conséquences
Douze mois après son rachat par un fonds de retournement allemand, la papeterie Stenpa (Meuse) est liquidée, acte le jugement prononcé le 13 novembre. Fondée il y a près d’un siècle, en 1925, la papeterie Stenpa était toutefois un pilier de l’économie locale. L’usine, qui allait fêter son centenaire, était spécialisée dans la fabrication de papier d’emballage pour l’industrie agroalimentaire.
Rachat, promesses et non‑respect des engagements
En octobre 2023, le site, qui appartenait au papetier finlandais Ahlstrom, a été cédé pour 15 millions d’euros à Accursia capital, repreneur trouvé dans le cadre des obligations de recherche qu’impose la loi Florange. En juillet de l’année dernière, un accord était trouvé avec Accursia Capital, qui se définit comme « un fonds de placement » basé à Munich. Accursia Capital avait souhaité rassurer les salariés sur ses intentions : investissements de plusieurs millions d’euros, modernisations… autour d’un business plan rassurant et réalisable. Selon l’intersyndicale, alors que les projets du fonds allemand visaient à la rentabilité d’ici trois ans, pas un centime n’a été investi pour notre outil productif.
Les 3 millions d’euros d’investissement promis par le repreneur pour moderniser les machines, les salariés ne les ont jamais vus arriver. Des 4,5 millions d'euros d'investissements promis par le repreneur pour la modernisation de la maintenance et de l'outil de production, les salariés de Stenpa n'en verront jamais la couleur. Accursia Capital a mis zéro euro, ils ont pris l'argent, ils ont pris l'usine avec de l'argent du compte.
Mise en redressement puis liquidation : dates clés
- Octobre 2023 : rachat par Accursia Capital.
- Juillet 2024 : Stenpa placée en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Bar‑le‑Duc, avec une période d'observation de six mois.
- 26 février (année suivante) : toutes les machines ont été vendues aux enchères.
- 8 novembre : le tribunal de commerce de Bar‑le‑Duc a prononcé la liquidation judiciaire de la papeterie Stenpa de Stenay.
- 13 novembre : la fermeture de l'usine est devenue effective et la production était stoppée depuis le 1er octobre.
La décision de placer l'usine en redressement judiciaire fait suite à une incapacité de la direction à honorer les paiements dus. « Le 2 juillet, la direction de Stenpa a fait une déclaration de cessation de paiements car notre passif exigible à la date était supérieur à nos fonds disponibles », explique Matej Kurent, directeur général de Stenpa. La décision du tribunal de commerce de Bar‑le‑Duc a permis de prolonger la période d'observation jusqu'au 8 novembre 2024, offrant ainsi un léger répit.
Responsabilités et actions engagées par les salariés
Les syndicats, qui ne décolèrent pas contre ce saccage, réclament des comptes aux deux anciens propriétaires. Le militant pointe aussi la responsabilité d’Ahlstrom. Selon lui, le finlandais aurait failli à ses engagements d’accompagner pendant six mois les commandes lors de la vente à Accursia. Ils n’ont jamais trouvé un seul kilo de commandes ! Il a donc fallu faire un gros travail commercial.
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Le 18 août, le CSE a saisi le procureur de Bar‑le‑Duc pour non‑respect du contrat par Ahlstrom et Accursia capital. L’enquête sera très longue, mais on ne lâchera rien, martèle Richard Guitton. Le CSE a saisi le procureur de Bar‑le‑Duc (Meuse) le 18 août pour non‑respect du contrat par Ahlstrom et Accurria Capital : "notre avocat travaille là‑dessus et celui de la liquidatrice judiciaire aussi."
Pour Alain Magisson, le secrétaire du CSE, « c'est un peu facile de reprendre une usine, de promettre des choses, de ne pas mettre 1 € puis de dire : je ne peux rien faire. » Il est persuadé qu'Ahlstrom a organisé la mort de l'usine de Stenay via le fonds de retournement bavarois. Le secrétaire du CSE garde en mémoire l'attitude désinvolte du PDG d'Accursia Capital : "il faisait des petits dessins pendant l'entretien, c'est un manque de respect total !".
Impacts sociaux, pertes et mesures pour les salariés
La papeterie employait 124 salariés à Stenay dans la Meuse. En un an, environ 130 employés se retrouvent dans la tourmente et sans perspective sur leur avenir dans cette société spécialisée dans la production de papiers couchés pour le secteur de l’emballage. Par cette liquidation, ces derniers n’auront droit qu’au minimum légal avec le régime de garantie des salaires. Les salariés sont dégoûtés.
À ce jour, sur les 124 licenciés économiques, 75 ont adhéré au contrat de sécurisation professionnelle, parmi lesquels 11 ont retrouvé un contrat de travail à durée indéterminée (CDI), 4 ont un contrat supérieur à 6 mois et 4 partiront à court terme en retraite. Les autres victimes du licenciement toujours sans solution sont plongées, avec leurs familles, dans la plus grande incertitude.
Les syndicats sont d’autant plus remontés qu’Ahlstrom, en vendant, s’est évité le coût d’un PSE qui aurait permis, par des mesures, d’amortir le choc pour les 124 salariés. Les salariés l'ont d'autant plus mauvaise que si Ahlstrom avait fermé purement et simplement le site sans chercher de repreneur, ils auraient pu bénéficier de congés de reclassement, de création d'entreprise et négocier des primes supralégales.
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Contexte industriel et stratégie de marché
Il existe une surcapacité de papier couché, la spécialité de la papeterie meusienne, de 100.000 tonnes en Europe. Stenpa en produisait 30.000 tonnes. Ces dernières années, la papeterie a connu de sévères difficultés économiques, liées au coût croissant de l’énergie et à un investissement trop faible. Après les 8 millions d’euros de pertes enregistrées en 2022, l’entreprise finlandaise Ahlstrom, propriétaire de l’usine, avait décidé de s’en délester et avait annoncé sa fermeture.
Il est dommage parce qu’on a développé un papier que personne ne fait d'ailleurs. Il avait été validé, on avait des clients qui voulaient même nous payer par avance sur commande ! Quelques entreprises ont déjà montré un intérêt pour la reprise de Stenpa, mais pour l'instant, aucun repreneur n'a été retenu.
Aspects juridiques : loi Florange et limites observées
La loi oblige les groupes de plus de 1 000 salariés à chercher un repreneur en cas de fermeture d’un site. Dans la version originale, ce texte prévoyait même que le tribunal de commerce devait apprécier le caractère sérieux de l’offre, avant de donner les clés de la maison au successeur pressenti. Le Conseil constitutionnel les a censurées. Pour Alain Magisson, la loi Florange porte un vice caché qu'il faut à tout prix corriger : "la loi n'oblige pas à s'assurer du sérieux du repreneur, c'est ce qui s'est passé pour nous. Le vendeur trouve un pigeon ou un acquéreur de paille."
Dans le plan de cession, Ahlström, tenu de rechercher un repreneur en vertu de la loi n° 2014‑384 du 29 mars 2014 visant à reconquérir l'économie réelle, dite « loi Florange », a présenté le fonds d'investissement Accursia Capital comme un repreneur fiable. Il semblerait que le fonds allemand investirait plus de 4 millions d'euros à court terme, promesse qui n'a pas été tenue.
Conséquences locales et mémoire collective
Stenpa était le plus gros employeur du canton de Stenay. Vendredi 8 novembre 2024, la papeterie est désertée, à l'exception d'une équipe de sécurité. Pour Alain Magisson, la période est pesante. Le secrétaire du CSE, nous parle du contrecoup psychologique de l'annonce, des collègues qu'il faut soutenir : "avant l'audience, c'était moyen au niveau du moral, mais après, certains ont craqué. Notre rôle, c'est de les aider. Ce n'est pas notre métier, mais on les épaule au maximum."
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La liquidation n'est pas la fin de l'histoire. Le CSE a saisi le procureur et les actions juridiques engagées pourraient éclairer les responsabilités d'Ahlstrom et d'Accursia Capital dans les mois à venir. L'enquête sera très longue, mais on ne lâchera rien, martèle Richard Guitton.
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Tableau récapitulatif - chiffres clés
| Élément | Valeur |
|---|---|
| Année de fondation | 1925 |
| Nombre de salariés | 124 |
| Prix de cession (2023) | 15 millions d’euros |
| Promesses d'investissement | 3-4,5 millions d’euros (non réalisés) |
| Pertes enregistrées en 2022 | 8 millions d’euros |
| Capacité produite (Stenpa) | 30 000 tonnes |
| Surcapacité européenne (papier couché) | 100 000 tonnes |
La fermeture effective, les ventes aux enchères de machines et la mise à l’écart de l’outil de production laissent une impression d’un énorme gâchis industriel et social, et interrogent sur les mécanismes de cession et de contrôle des repreneurs dans le cadre de la loi Florange.
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