Histoire et origine de l’expression « faire la tournée des grands-ducs »
Faire la tournée des grands-ducs est une expression que l’on retrouve parfois, au détour d’une conversation. Néanmoins, comme beaucoup de ces locutions, son origine est souvent ignorée.
Le phénomène européen du slumming et ses racines littéraires
Stanley Scott, journaliste britannique, déclare en 1925 que « chaque ville a ses bas-fonds ; ses lieux secrets, lieux d’intrigue, de vice, et ses malfaiteurs ». Son observation n’est pas dénuée de sens et illustre bien les visites qui rythment la vie nocturne des grandes capitales européennes - Paris, Londres, Berlin - ou des grandes-villes américaines comme New-York. Cette pratique est simple : avec l’aide d’un cicérone, un groupe s’enfonce dans les bas-fonds pour découvrir quelle vie s’y développe.
Plus de cent ans auparavant, en 1821, Pierce Egan, un autre journaliste britannique publiait un ouvrage intitulé Life in London dans lequel était mis en scène les aventures de deux gentilshommes britanniques, Tom et Jerry, qui décidaient de visiter les bas-quartiers de Londres. Cette fable connaît un certain succès et, si elle met exclusivement en avant les bas-fonds londoniens, une fascination analogue émerge dans d’autres pays et la mode s’étend rapidement. Le modèle anglais de ces excursions est connu sous le nom de fashionable slumming.
Dans les lieux obscurs londoniens, à l’heure où les bonnes personnes sont rangées chez elles, certains font l’expérience du danger. Hippolyte Taine, philosophe et historien français, visite ces quartiers quand il est à Londres, avec l’aide de deux détectives. Il déclare, au terme de sa visite que la vision qu’il a eue de ces espaces est « c’est celle d’un cauchemar ou d’un roman d’Edgar Poe ». On voit, avec l’expérience de Taine, que cette visite peut se faire sous une autorité établie, ici des détectives.
De l’Angleterre à la France : l’émergence d’une expression française
Si le modèle anglais est le premier à émerger, c’est l’expérience française qui attire notre attention ici et qui reste dans les mémoires, sous l’appellation de « tournée des grands-ducs », terme qui émerge dans les années 1890. S’il existe plusieurs origines pour l’expression, il y a une certitude : celle-ci est liée aux relations que la France entretient avec les Russes, et le passage de ces derniers à Paris.
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Certains penchent pour l’idée que l’on donne ce nom en référence au grand-duc Alexis Alexandrovitch de Russie, frère du tsar, admirateur de la France et adepte des sorties nocturnes. D’autres estiment que ce sont les chefs de la Sûreté parisienne qui poussent à adopter cette pratique, car ils ont « l’ingénieuse idée d’offrir aux grands-ducs une descente aux enfers parisiens ».
Itinéraires parisiens et lieux de la « tournée »
Le parcours parisien est assez précis en ce qu’il se concentre autour de « quelques hauts lieux et haltes principales » pour le dire avec Dominique Kalifa. C’est un mélange de quartiers et de rues, de tavernes, cabarets. Chaque nuit, une noria de jeunes hommes n’étant jamais allés dans l’East End de leur vie déferle autour des maisons où les meurtres ont été commis.
Dans tous les cas, ce phénomène affecte la littérature de l’époque qui s’attèle à le mettre en scène au travers de certains personnages. Phénomène minoritaire cependant, l'attention qui parvient à capter nous en dit long sur les fascinations et passions de la fin du XIXe siècle. L’affirmation d’Émile Gautier, selon laquelle « nous avons tous, peu ou prou, un incoercible goût pour l’horrible, l’anormal et le monstrueux » résonne bien à travers cette histoire.
Comparaisons et prolongements internationaux
Un autre exemple de cet autre intérêt, mais qui reste toujours dans l’idée du slumming, est celui du Chinatown de Londres : l’opium et ses fumeries s’y multiplient et attirent toujours plus de monde pour ensuite s’essouffler et quasiment disparaître dans les années 1940.
Étymologies et hypothèses sur l’origine du nom
S’il existe plusieurs origines pour l’expression, elles se rejoignent souvent autour de la présence russe à Paris et de la figure du grand-duc. Certains auteurs attribuent l’appellation à Alexis Alexandrovitch de Russie, admirateur de la France et réputé pour ses sorties nocturnes. D’autres racontent que des policiers parisiens, soucieux de divertir ou d’éduquer ces visiteurs princiers, eurent « l’ingénieuse idée d’offrir aux grands-ducs une descente aux enfers parisiens ».
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La variété des hypothèses montre que l’expression est le produit d’un contexte historique et social précis : la rencontre entre élites étrangères de haut rang, curiosité urbaine, mise en spectacle des bas-fonds et rôle des forces de l’ordre dans la fabrication d’un parcours nocturne.
La mémoire littéraire et journalistique
Dans la presse et la littérature de la fin du XIXe siècle, la « tournée des grands-ducs » entre dans un répertoire thématique plus vaste, celui des promenades dans le monde interdit. Les récits journalistiques, les chroniques de vie nocturne et les fictions exploitent la tension entre « monde respectable » et « monde interlope », produisant des figures types - le cicérone, le touriste curieux, le noble amateur d’émotions fortes - et des scènes qui alimentent l’imaginaire collectif.
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Pourquoi l’expression a-t-elle perduré ?
La persistance de l’expression s’explique par plusieurs facteurs : sa capacité à condenser en une formule l’idée d’une visite spectaculaire et dégradante à la fois, son ancrage dans un épisode social précis (la présence des grands-ducs russes à Paris), et la diffusion par la presse et la littérature qui en a fait un topos reconnu. Par ailleurs, elle renvoie à une propension durable à « aller voir » l’horreur ou la marginalité comme spectacle, comme le note le corpus d’observations portant sur les bas-fonds.
Tableau récapitulatif : éléments clés de l’expression
| Élément | Description |
|---|---|
| Origine temporelle | Fin XIXe siècle (années 1890) en France |
| Contexte | Mode du fashionable slumming importée d'Angleterre; visites des bas-fonds |
| Figures associées | Grand-duc Alexis Alexandrovitch (hypothèse), policiers/parisiens, cicérones |
| Sources littéraires | Pierce Egan (Life in London), récits de Taine, presse du XIXe siècle |
| Signification | Aller visiter les quartiers interlopes, souvent par curiosité ou pour le spectacle |
Exemples d’utilisation et champs sémantiques proches
La « tournée des grands-ducs » s’inscrit parmi d’autres expressions qui racontent la langue et l’histoire sociale : on la rapproche du phénomène de « fashionable slumming », et plus largement des tournées nocturnes que décrivent chroniqueurs et romanciers. Elle fait partie d’un lexique qui mêle curiosité, mise en scène sociale et parfois mépris pour les milieux visités.
Par son usage, l’expression conserve une tonalité ironique ou moqueuse : elle évoque à la fois le snobisme de visiteurs fortunés et l’idée d’une descente volontaire dans un monde jugé inférieur ou dangereux.
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Remarques finales (sans conclusion formelle)
L’histoire de cette locution illustre la manière dont une pratique sociale - ici la visite des bas-fonds - se fixe dans la langue par le biais d’événements concrets, d’acteurs identifiables et d’une médiatisation littéraire et journalistique. La « tournée des grands-ducs » reste ainsi un exemple éclairant de la façon dont l’expérience urbaine, la diplomatie culturelle et la curiosité publique se combinent pour produire une expression durable.
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