Arguments contre l’euthanasie : éthique, morale et enjeux pour la société

Le débat sur l’euthanasie et le suicide assisté s’est imposé dans l’espace public comme une évidence morale. Il serait question de compassion, de dignité, de liberté. L’argument central est désormais bien connu : « Qui êtes-vous pour m’empêcher de choisir ma mort ? » La liberté serait individuelle, souveraine, indiscutable.

La demande d’euthanasie n’est pas un choix purement individuel

Mais ce raisonnement repose sur une confusion majeure : la demande d’euthanasie ne concerne jamais un individu seul face à lui-même puisqu’il l’adresse à un autre. Elle implique des médecins, des équipes, des institutions, une organisation juridique et sociale, une société. Elle engage la collectivité toute entière.

La revendication repose sur une fiction : celle d’un sujet parfaitement autonome, maître de lui-même, capable de décider en toute indépendance. Or la maladie peut amener à la dépendance, la fragilité, l’angoisse de l’abandon. Elle rend hypersensible aux attentes - explicites ou implicites - des proches, des soignants, de la société.

Pressions, vulnérabilité et risques d’influence

En fait, la demande d’euthanasie est souvent un appel à l’aide. L'accès à l'euthanasie pourrait causer un conflit interne chez le patient, partagé entre la peur de souffrir et le désir de continuer à vivre des moments riches avec sa famille et ses proches. Directement ou indirectement, l'euthanasie cause de multiples pressions sur les personnes âgées et les personnes en situation de handicap. Ces pressions proviennent de la famille ou de la société.

Les patients qui sont malades ou dépendants se sentent souvent sans valeur et estiment être un fardeau pour leur famille et leurs proches. Un système de santé surchargé limite la qualité des soins et peut créer une pression sur les patients, les poussant à choisir la mort. Le nombre croissant d'abus ou de négligence envers les personnes âgées ou celles en situation de handicap illustre bien qu'il s'agit là d'une question importante à considérer.

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Dimension collective des choix de fin de vie

Nos choix personnels ont tous une portée collective, surtout quand ils requièrent l’assistance d’un tiers, comme dans le cas de l’euthanasie ou du suicide assisté. Se tenir face à la mort et vouloir la hâter est un exercice rare et solitaire revendiqué par quelques personnes déterminées mais qui pèserait sur tous les plus faibles : les personnes isolées, âgées ou d’origine étrangère, qui sont susceptibles d’être soumises à toutes sortes de pressions (familiale, sociale, voire même médicale).

Accepter l'euthanasie revient à accepter que certaines vies (comme celles des aînés ou des personnes en situation de handicap) valent moins que d'autres. Légaliser l'euthanasie enverrait un message clair : il vaut mieux être mort que malade ou en situation de handicap.

Risques de glissement et expériences internationales

Il est impossible d'établir des balises vraiment strictes pour limiter l'euthanasie aux personnes pour lesquelles elle est prévue dans la loi. En fait, les balises ne resistent pas à l'épreuve de la pratique. Il existe plusieurs cas documentés de dérapages dans les pays où l'euthanasie est légale et dans les pays ou les états américains où le suicide assisté est légal.

Par exemple, en Belgique des jumeaux sourds ont été euthanasiés à leur demande parce qu'ils devenaient aveugles. Toujours en Belgique, une dame a été euthanasiée parce qu'elle souffrait d'anorexie. Aux Pays-Bas, une dame a été euthanasiée parce qu'elle devenait aveugle et ne pouvait plus voir la saleté. Voir l'infographique au sujet des dérapages.

Nous assistons déjà à des dérapages inquiétants là où l'euthanasie ou le suicide assisté est légal. Les impacts négatifs, comme la hausse du taux de suicide, ne manquent pas. Nous savons que l'euthanasie est à la hausse dans les pays qui l'ont légalisée : une hausse de 18% aux Pays-Bas en 2011, puis une autre hausse de 13 % en 2012. De plus, selon le journal The Lancet, 23 % des euthanasies ne sont pas rapportées.

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L’euthanasie « volontaire » nous place tout en haut d'une pente glissante qui pourrait bien mener à l'euthanasie involontaire de gens qu'on estime indésirables. Une chose est sûre : à la base de toute vie en société, il doit exister une confiance réciproque entre tous les citoyens. Chacun doit avoir la certitude que personne ne le tuera. N'oublions pas qu'en permettant à un citoyen d'en tuer un autre (pour des motifs de fausse compassion), on ouvre un boîte de Pandore.

Le principe fondamental : l'interdit de tuer et la confiance sociale

Légaliser l’euthanasie, c’est inscrire au cœur même de nos sociétés, la transgression de l’interdit de tuer. Un principe élémentaire de précaution devrait nous dissuader de suspendre désormais nos valeurs collectives à un « Tu tueras de temps en temps » ou « sous certaines conditions ». Notre civilisation a progressé en faisant reculer les exceptions à l’interdit de tuer (vengeance, duels, peine de mort…).

La Déclaration universelle des droits de l'homme garantit le droit à la vie pour tout individu. Elle proclame les droits fondamentaux de la personne humaine, dont le respect de sa dignité et de sa valeur. La vie humaine doit être respectée indépendamment de l'âge, du sexe, de la race, de la religion, du statut social ou du potentiel de réussite. La vie humaine est bonne en elle-même ; elle n'est pas un moyen permettant d'arriver à une fin.

Conséquences pour la relation de soin et la déontologie

La vocation propre des soignants est d’apporter des soins. La relation de soin est une relation de confiance entre la personne malade et celle qui la soigne. Pour les soignants, donner la mort c’est bouleverser ce contrat de confiance et renverser le code de déontologie médicale.

L'acte euthanasique n'est pas une chose facile et paisible. C'est un geste difficile à poser - et le personnel médical en subit le contrecoup. En Belgique, les médecins ont droit à une psychothérapie après avoir euthanasier un patient.

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Soins palliatifs : alternative éthique et sociale

Les soins palliatifs fournis par une équipe bien formée assistent le patient, sa famille et ses proches. De bons soins palliatifs arrivent à contrôler la souffrance physique, psychologique, sociale, spirituelle et existentielle. Dans les cas extrêmes, on utilise la sédation palliative qui est non seulement déjà légale, mais efficace.

L'Organisation mondiale de la Santé affirme que les soins palliatifs « n'entendent ni accélérer ni repousser la mort ». Ils incarnent une éthique du care et portent une vision alternative de la société. Ils refusent à la fois l'acharnement thérapeutique et la mort provoquée. Ils rappellent que la dignité ne disparaît pas avec la perte d'autonomie. Ils affirment que nous sommes des êtres interdépendants, non des individus autosuffisants.

Il est toutefois intéressant d'observer que la mise sur pieds de soins palliatifs fait baisser la demande d'aide à mourir de manière significative, car, comme le disait déjà Antisthène, il s'agit pour la plupart des patients d'être libéré de leurs maux, non de la vie.

Accessibilité et priorité des soins palliatifs

Les soins palliatifs doivent être accessibles partout et pour tous. Ce doit être un droit pour chaque patient. Actuellement, bien trop de patients n’ont pas accès aux soins palliatifs quand ils en auraient besoin. Cela doit changer. Il existe une autre voie. Celle qui consiste à arracher la fin de vie à la pénurie organisée : investir massivement dans le soin, garantir partout l’accès effectif aux soins palliatifs, revaloriser matériellement et symboliquement celles et ceux qui accompagnent la dépendance, sortir l’accompagnement du grand âge et de la maladie grave de la logique gestionnaire.

Pourquoi la « liberté de mourir » occupe-t-elle autant l’espace médiatique, quand l’exigence d’un véritable service public de soins palliatifs mobilise si peu ? Une société fidèle à ses principes les plus protecteurs devrait se battre pour que personne ne demande à mourir faute d’avoir été suffisamment soutenu.

Aspects juridiques et diversité des cadres nationaux

Les pays qui autorisent l’euthanasie ont aussi dépénalisé cette assistance. Par contre, certains États continuent à condamner l'euthanasie, mais autorisent l'aide au suicide. Le cas de la Suisse est intéressant, en ce que l'assistance au suicide y est dépénalisée depuis 1918. Cela signifie qu'il n'est pas exigé que l'aide soit apportée par un médecin, ni que la victime soit en proie à une maladie terminale, ni même à une maladie quelconque.

En Europe, 40 à 50 % des décès résultent d’une décision médicale. L’accélération de la fin de vie peut revêtir diverses formes : interruption du traitement, arrêt de la nutrition et de l’hydratation, administration massive de sédatifs et, pratique assimilée en France à un homicide et donc interdite, injection de produits létaux.

Quand l’acte n’est pas pratiqué par un tiers, mais par le malade lui-même, il s’agit d’un suicide, et s’il est effectué avec l’assistance d’un médecin, on parle d’aide au suicide ou de suicide assisté. L’euthanasie est donc un homicide intentionnel pratiqué par un médecin sur un être humain à sa demande, qui doit encore être répétée.

Arguments moraux et philosophiques traditionnels

Sur le plan moral, la question de savoir s’il est permis de décider soi-même d’abréger ses jours n’est pas nouvelle: depuis l’Antiquité, les philosophes se demandent ce qui caractérise une « bonne mort ». Platon, Aristote, Augustin, Thomas d’Aquin ou Épicure ont offert des lectures divergentes du droit de mettre fin à sa vie, invoquant respectivement la dépendance à une instance supérieure, la lâcheté ou la justice envers la société, ou encore l’importance de la qualité de la vie vécue.

La réflexion bioéthique contemporaine met aujourd’hui en relief la vulnérabilité et l’autonomie brisée. Corine Pelluchon entend recentrer le débat sur la question politique, en exhibant ce qui fonde la subjectivité : la vulnérabilité, ou l’autonomie brisée.

Points factuels et d’alerte

Très peu de patients nous disent vouloir mourir et bien moins encore le redisent quand ils sont correctement soulagés et accompagnés. Beaucoup, en outre, veulent signifier bien autre chose que la volonté de mourir lorsqu’ils demandent la mort. Vouloir mourir signifie presque toujours ne pas vouloir vivre dans des conditions aussi difficiles.

Les erreurs judiciaires dans les pays pratiquant la peine de mort font légitimement frémir. Mais aucun patient ne reviendra jamais non plus d’une euthanasie pour faire valoir une erreur de diagnostic, une ignorance des traitements existants ou une méconnaissance de la nature réelle de sa demande. Pouvons-nous seulement tolérer un tel risque ?

L’expérience démontre que la légalisation ne fait que repousser les limites des dérives vers des pratiques plus extrêmes. Une fois légalisée l’euthanasie des patients en fin de vie, on en vient à celle des mineurs, puis des personnes atteintes de troubles mentaux, ce qui est déjà envisagé en France par ses partisans, puis l’on passe outre les conditions fixées par la loi, et parfois même outre le consentement du patient.

Questions de démocratie et de légitimité

Le débat public et les sondages diffusés mettent en avant une société qui serait « prête » à légaliser l’euthanasie. Pourtant, personne ne peut se projeter de façon réaliste dans sa fin de vie et affirmer savoir ce qu’il souhaiterait alors effectivement. Les seules personnes consultées sont des bien-portants alors que les seules personnes concernées sont les patients.

156 députés ont signé une tribune dans Le Monde pour appeler à la légalisation de l’euthanasie. Ils citent notamment l’exemple de la loi Veil. La réponse apportée par ceux qui sont contre l’euthanasie est celle des soins palliatifs. Je dis que ce n’est pas le bon niveau de réponse. La seule bonne réponse est celle qui consiste à s’opposer à l’acte de donner la mort. Il faut refuser que la société donne à la médecine le droit de délivrer la mort à ses patients. Cela est évidemment parfaitement contradictoire avec la vocation et la pratique de l’art médical. L’interdit de tuer est le seul argument de nature à s’opposer à l’euthanasie.

Fin de vie : le cri d’alarme d’une médecin en soins palliatifs

Tableau récapitulatif : différences pratiques et intentions

Pratique Intention Moyen Résultat
Sédation profonde terminale Soulager une souffrance réfractaire Altération profonde de la conscience par sédatifs Sédation poursuivie jusqu’au décès naturel
Euthanasie Répondre à la demande de mourir Administration d'une dose létale Mort immédiate provoquée

Principes pour une politique de fin de vie respectueuse

  1. Toute personne, quels que soient sa situation et son état médical, est intrinsèquement digne. Même dans les situations les plus redoutées, les équipes de soins palliatifs mettent tout leur cœur et leur savoir-faire à sauvegarder la dignité véritable des patients.
  2. Les soins palliatifs permettent de restaurer la liberté du patient en fin de vie en prenant en charge sa douleur comme sa souffrance psychique.
  3. La fin de vie reste la vie. Même dans ces moments difficiles, nous avons pu entendre des patients vivre des moments essentiels, jusqu’à découvrir pour certains que la bonté existe.
  4. Les soins palliatifs doivent être accessibles partout et pour tous. Appliquons la loi, toute la loi, rien que la loi !
  5. Il existe deux approches : la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté repose sur l’exigence d’autonomie; les soins palliatifs conjuguent l’éthique d’autonomie avec l’éthique de vulnérabilité et de solidarité collective.

Le choix devant nous n’est pas seulement législatif. Car une société se révèle moins à la liberté qu’elle proclame qu’aux vies qu’elle rend réellement habitables.

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