Artisanat traditionnel et fibres d'algues en Nouvelle-Calédonie : savoirs, recherches et valorisation

La Nouvelle-Calédonie possède une grande biodiversité tant terrestre que marine qui augmente d'autant la probabilité de découvrir des espèces originales susceptibles d'être valorisées économiquement. Les micro-algues et les macroalgues locales offrent des opportunités à la croisée de la recherche scientifique, de l'artisanat traditionnel et de l'entrepreneuriat autochtone.

Contexte scientifique et infrastructures locales

Le Centre Technologique des Microalgues a pour objectif d'étudier la faisabilité du développement de production de microalgues locales. Ce centre est constitué d'un laboratoire d'étude (le LEMA) et d'un pilote de production (le LTMA) basés respectivement à Nouméa et à Koné. Ces deux laboratoires constituent le Centre Technique des MicroAlgues (CTMA) de la Technopole.

Le programme AMICAL (Aquaculture de MIcro-algues en nouvelle-CALédonie) est porté depuis fin 2011 par l’Adecal-Technopole en partenariat étroit avec l’Ifremer. Son objectif est de développer, à moyen terme, une filière innovante de production de micro-algues locales afin de participer au développement économique de la Nouvelle-Calédonie par la valorisation de la biomasse produite et l’exploitation durable de la biodiversité du lagon. Le programme AMICAL bénéficie d’un financement du Comité Interministériel pour l’Outre-Mer (CIOM), pour la mise en place des infrastructures et des gros équipements.

Le LEMA est équipé d’infrastructures de référence en matière d’études et de productions expérimentales à l’échelle du laboratoire et est opéré par une équipe mixte (2 cadres de recherche et 2 techniciens) réunissant des salariés Ifremer et Adecal-Technopole. Le LEMA a démarré ses opérations en mai 2013 en portant, dans un premier temps, tous ses efforts sur : les bioprospections des eaux côtières calédoniennes, la sélection des espèces à fort potentiel de croissance, la mise en place de la souchothèque de micro-algues calédoniennes d’intérêt aquacole.

Le LTMA entièrement opéré par l’Adecal-Technopole avec l’expertise du LEMA et de PBA, a pour objectif la réalisation d’essais de cultures à l’échelle pilote et d’études de faisabilité technique et économique qui sont un préalable au transfert des fruits de la R&D du programme AMICAL au secteur industriel et commercial.

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Biodiversité, collections et patrimoine scientifique

En Nouvelle-Calédonie, l'IRD collecte, étudie et recense depuis plus de 60 ans l’extraordinaire diversité des algues, avec une collection de plus de 30 000 planches d’herbier. Notre algue de Ponérihouen sera ainsi comparée à ses sœurs et cousines collectées depuis les années 70 par les scientifiques. Ces alguiers renferment des espèces qui ont un intérêt pour les populations locales ou parfois dans le domaine médical.

Des dizaines de milliers de spécimens sont conservés : près de 30 000 spécimens cueillis au fond des océans du monde entier et près de 20 000 algues de Calédonie. Parmi elles, un millier d’espèces propres au patrimoine de notre archipel et autant de trésors de nos fonds marins. « L’idée, c’est qu’au fur et à mesure que le nom des espèces est validé, les données sont informatisées et stockées dans une base de données. Et cette base de données est consultable par la communauté scientifique et également par le grand public. »

De la recherche à la filière : sélection, banque de souches et essais

Le LEMA a, depuis le début des opérations et jusqu’à la fin de l’année 2015, effectué une centaine de prélèvements à partir desquels une vingtaine d’espèces ont été sélectionnées et isolées pour leur performance de croissance. 45 souches de micro-algues locales d’origine marine, sélectionnées pour leur fort potentiel de croissance, sont désormais constituées en souchothèque, entretenue à Nouméa et à Koné.

Le laboratoire PBA identifie les espèces sélectionnées par taxonomie moléculaire et réalise les études d’écophysiologie avec le dispositif TIP (Température, Irradiance, pH) permettant d’établir un modèle de croissance en fonction de ces trois paramètres fondamentaux de culture. Par ailleurs des travaux sont en cours pour la caractérisation biochimique des micro-algues sélectionnées : contenu énergétique, protéines et acides aminés, lipides et acides gras, sucres, cendres.

15 espèces ont été testées depuis la mise en route du LTMA en 2016 dont 12 ont montré des résultats positifs en conditions extérieures. Pour une espèce, le mode de production a déjà fait l’objet d’un premier niveau d’optimisation (et donc de rendement). Des tests d’activités biologiques réalisés en aquaculture ont montré qu’une première espèce locale pouvait être utilisée en élevage larvaire avec des performances égales aux aliments importés (microalgues congelées).

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Voies de valorisation : de l'aquaculture à la cosmétique

Les applications commerciales des micro-algues existent au niveau mondial et concernent les secteurs de la nutrition humaine et animale, de la cosmétique et des molécules à haute valeur ajoutée (pigments, acides gras oméga-3,…). De nouvelles voies de valorisation sont à l’étude pour la bioremédiation (CO2 et eaux usées) et/ou la production de biocarburant.

La production mondiale de microalgues était en 2010 de 15 000 tonnes de matière sèche (MS), valorisée en volume à 74% pour l’alimentation humaine, à 25% pour l’alimentation animale, et à 1% pour la chimie et cosmétique. La France ne contribue à ce marché qu’à hauteur de quelques dizaines de tonnes.

La Nouvelle-Calédonie dépend entièrement des importations des matières premières (farines et huile de poissons, soja,…) pour nourrir ses élevages aquacoles ; si l’aquaculture des micro-algues se développe, elle trouverait localement un débouché dans l’alimentation et la santé animales. En collaboration avec la Technopole de Nouvelle-Calédonie (CCDTAM), la start-up Algaedonia teste l'utilisation des macroalgues dans l'alimentation du picot rayé (Siganus lineatus). Les premiers résultats, obtenus après quatre semaines d’essais, sont encourageants : les picots nourris avec un aliment contenant de la farine d’ulves présentent une croissance équivalente à ceux nourris avec l’aliment témoin.

Algues et artisanat : techniques de transformation et design textile

Les algues constituent également un matériau pour l'artisanat traditionnel et contemporain. Violaine Buet a engagé une recherche en algues à l’École nationale supérieure des arts décoratifs en 2016 et crée des matières algues tissées, colorées, cousues, imprimées, gaufrées, tuftées, gravées, tressées, brodées, pressées, réservées. Elle met au point un protocole de traitement et de coloration naturels avec le soutien d’experts en couleurs végétales et de chercheurs en biopolymères.

Process : exploration de la palette esthétique et technique des algues avec une approche de designer-artisan. Dialogues avec des savoirs-faire et des outillages empruntés aux métiers d’arts - tisserand, maroquinier, couturier, bijoutier, costumier, doreur, verrier, feutrier, sérigraphe etc. Manufacture sur-mesure de pièces textiles alguées biodégradables et réalisation de parois, de décors, de volumes algués biodégradables, à la croisée de l’art, de l’espace, de la nature.

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Savoirs traditionnels, transmission et entreprises autochtones

Les savoirs traditionnels kanaks constituent un patrimoine vivant : “Plus de 90% des espèces de l'environnement terrestre, végétal et maritime sont endémiques aux îles de la Nouvelle-Calédonie”, note Subama Mapou. Selon une étude bibliographique conduite dans le cadre de ses recherches, les peuples autochtones locaux ont développé une large connaissance de plus de 1200 espèces de plantes. Les ateliers organisés par Subama Mapou et son équipe ravivent l’intérêt des femmes et des hommes pour les pratiques fondées sur les savoirs traditionnels, leur permettant de développer leurs compétences en matière d'artisanat traditionnel, ainsi que de pratiques de pêche et de chasse.

J’ai créé Gardenia Cosmétique pour mettre mes recherches en pratique. Les produits de Gardenia Cosmétique sont fabriqués à partir d’ingrédients 100% naturels avec une garantie de qualité fondée sur la recherche scientifique, qui améliore la méthode d’extraction traditionnelle en stabilisant les molécules actives contenues dans les ingrédients. Nous avons conclu des accords avec différentes associations de producteurs autochtones qui produisent les matières premières dont nous avons besoin conformément aux principes du commerce équitable et du développement durable.

IKAPALA, cofondée en 2017, rassemble tous ceux qui s’attachent à valoriser et protéger les savoirs traditionnels kanaks. Cet institut fait office de passerelle entre les autorités étatiques, les organismes scientifiques et les détenteurs de savoirs traditionnels. IKAPALA organise divers événements en Nouvelle-Calédonie pour expliquer comment valoriser, transmettre et protéger les savoirs traditionnels sur les plantes.

Économie locale, durabilité et perspectives

La mise en place d’une filière de microalgues en Nouvelle-Calédonie est considérée par les collectivités comme une vraie opportunité de diversification de l’économie calédonienne appropriée au territoire et à sa population. La Nouvelle-Calédonie, en raison de la conjugaison de performances de croissance nationale et des surfaces non-agricoles disponibles, et de la disponibilité de sources de CO2 industrielles, représente la moitié du potentiel ultramarin de production en raceway et 13% du potentiel français (Rapport ENEA consulting, INRIA / ADEME, Juillet 2014).

L’industrie du Nickel est source d’importantes quantités de CO2 qui pourrait, en partie, être recyclé pour la culture des micro-algues. La culture des micro-algues peut faciliter l’épuration des effluents industriels (azote, phosphore, CO2) et contribuer à des boucles locales de valorisation. Le LTMA a pour objectif d’évaluer et préparer la culture à grande échelle de micro-algues dont la valorisation économique aura été prouvée.

Axes de R&D prioritaires

  • Poursuite des bioprospections et sélection d’espèces des eaux calédoniennes à forte productivité.
  • Nutrition animale, notamment pour crevettes et poissons du lagon : produire localement biomasse riche en lipides, protéines et substances bioactives.
  • Caractérisation biochimique pour ouvrir des filières cosmétiques, nutraceutiques et molécules à haute valeur ajoutée.
  • Études de faisabilité économique et optimisation des modes de production à l’échelle pilote.

Exemples concrets et innovations locales

Des tests d’activités biologiques réalisés en aquaculture ont montré qu’une première espèce locale pouvait être utilisée en élevage larvaire avec des performances égales aux aliments importés (microalgues congelées). Sur la cosmétique et l’alimentation humaine, 2 espèces parmi 12 testées ont montré des effets antioxydants intéressants. Des partenariats sont en cours d’élaboration pour tester d’autres activités biologiques (photo-protection, prévention des maladies cardio-métaboliques, agri-traitements).

Algaedonia estime qu’il faudrait 15 tonnes de farine d’algues par an pour soutenir la filière picot et près de 80 tonnes pour celle des crevettes. À terme, la filière locale pourrait diminuer la dépendance aux importations (farines et huiles de poisson, soja) et créer des débouchés régionaux pour les producteurs d’algues.

La formation des algues vertes.

Artisanat, design et nouvelles matières

Le travail des designers-artisans autour des algues montre comment ce végétal peut être transformé en matières durables et esthétiques : algues tissées, colorées, gravées ou pressées permettent la manufacture sur-mesure de matières et volumes algués biodégradables. Des workshops de découverte des macro-algues, co-animés avec un chercheur en biopolymères, contribuent à la montée en compétences des créateurs et artisans locaux.

Élément Statut / Exemple
Souches conservées 45 souches locales en souchothèque (Nouméa, Koné)
Espèces testées au LTMA 15 testées depuis 2016, 12 positives en extérieur
Applications Aquaculture, cosmétique, nutrition humaine, bioremédiation
Partenaires LEMA, LTMA, Ifremer, IRD, Adecal-Technopole, startups (Algaedonia)

Transmission culturelle et protection des savoirs

La propriété intellectuelle est un outil important pour aider les communautés à tirer un revenu de ces savoirs et à améliorer leurs moyens de subsistance. Subama Mapou rappelle l'importance de protéger et transmettre ces savoirs : “Les savoirs traditionnels que mon arrière-grand-père m’a transmis ont une réelle valeur... et doivent être développés en collaboration avec les peuples autochtones qui en sont les dépositaires”. Elle souhaite la création d’une base de données des ressources naturelles dans les langues vernaculaires, sous réserve du consentement préalable et éclairé des communautés concernées.

IKAPALA facilite les collaborations entre détenteurs de savoirs et tiers respectueux des droits des peuples autochtones, et organise des ateliers gratuits dans lesquels les participantes apprennent à utiliser les plantes endémiques pour fabriquer et vendre des produits biologiques, générant ainsi des revenus locaux et renforçant les pratiques d’artisanat traditionnel.

Perspectives : vers une filière intégrée et respectueuse

La création et le développement d’une filière algale en Nouvelle-Calédonie reposent sur des synergies entre recherche (LEMA, PBA, IRD), structures pilotes (LTMA), startups innovantes (Algaedonia), designers-artisans et détenteurs de savoirs traditionnels (IKAPALA, Gardenia Cosmétique). Cette approche intégrée vise à valoriser durablement les ressources marines, à créer de nouvelles activités économiques locales et à préserver le patrimoine culturel et biologique de l’archipel.

La filière doit évoluer dans le respect des principes du commerce équitable, de la propriété intellectuelle des peuples autochtones et de la durabilité environnementale, en s'appuyant sur des protocoles scientifiques solides et sur la transmission des savoirs traditionnels pour concevoir des produits et des matières algales à forte valeur ajoutée.

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