L'Artisanat Libanais à Zouk : Histoire et Évolution du Quartier Hamra à Beyrouth

Hamra est l’exemple d’un espace de la ville de Beyrouth qui a évolué dans un sens et à un rythme différents, des autres espaces beyrouthins. Le poids, le rôle et, en quelque sorte, la centralité des espaces urbains à Beyrouth résultent de la combinaison d’actions et de stratégies d’acteurs, de conceptions et de perceptions de ces espaces par les Beyrouthins.

L’histoire du rôle et de la place du quartier Hamra dans l’organisation commerciale de Beyrouth depuis les années soixante-dix traduit les intenses recompositions, à la fois économiques et urbaines, qui ont touché cette ville au cours des vingt-cinq dernières années. L’analyse dans le temps - de 1970 à nos jours - de la centralité économique du quartier Hamra est un exemple de l’évolution géographique des espaces commerciaux de cette ville.

L’émergence de Hamra résulte de la croissance de la ville vers l’ouest. Son développement récent et rapide est indissociable de la présence de l’université américaine à Ras Beyrouth. Il y a cinquante ans, Hamra était encore un espace agricole ; c’est à partir des années cinquante que le quartier est touché par un fort développement résidentiel et commercial.

Le développement de Hamra a profité, sans aucun doute, de celui de nouveaux modes de consommation importés d’Occident. Hamra est alors devenu une vitrine du monde occidental et un exemple d’implantation du système capitaliste. On y retrouvait une ambiance « à l’occidentale » qui contrastait avec celle des autres rues commerçantes de la ville. Le centre-ville ne répondait plus à l’attente d’une partie de la population à la fois jeune, étrangère et aisée.

Dans un premier temps, Hamra s’est développé en concurrence avec le centre-ville ; par la suite, sa spécialisation a plutôt donné lieu à une certaine complémentarité avec ce dernier. Chacun s’adressant à une clientèle et à des modes de consommation différents. Haut lieu de modernité, le quartier Hamra était, pour les classes moyennes et aisées, le théâtre et l’espace de représentation de la réussite d’une économie capitaliste et occidentale, et, pour les classes pauvres, au-delà d’un nouvel espace public, une vitrine d’un monde socialement et économiquement inaccessible.

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En 1975, la répartition des activités commerciales au sein de la capitale libanaise était dominée par deux grands pôles où se trouvaient concentrées les plus fortes densités commerciales : le centre-ville et le quartier Hamra. Beyrouth était une ville bipolaire : le centre-ville était le cœur économique de la ville et du pays, le lieu du cosmopolitisme professionnel et communautaire. Il regroupait des fonctions très diverses : artisanat, importante concentration d’activités tertiaires (banques, bureaux, hôtels), d’activités de loisirs (cinémas, cabarets, etc.), mais surtout une multitude de commerces de détail et de gros (souks spécialisés, immeubles commerciaux, etc.).

Pour sa part, le quartier Hamra était à la fois un quartier touristique, commercial et d’affaires. Il était spécialisé dans les activités de loisirs (cinémas, cafés-trottoirs, salles de jeux, restaurants), touristiques (hôtels, appartements meublés, agences de voyage, compagnies aériennes), d’affaires (banques, bureaux) et dans le commerce de luxe (bijouterie, habillement, galeries d’art). Hamra était devenu l’espace urbain d’une société beyrouthine, citadine, jeune, occidentalisée et aisée, désireuse d’affirmer son « indépendance » à la fois commerciale, sociale et identitaire par rapport à l’ensemble de la ville.

En 1975, la renommée du quartier était étroitement associée aux activités touristiques, ludiques et récréatives. Sa réputation a été construite par l’intermédiaire de ses salles de cinémas, de ses cafés-trottoirs, de ses salles de jeux, de ses hôtels et par la forte concentration de compagnies aériennes et d’appartements meublés. Avec les quartiers de Zeitouné, ‘Ayn al-Mreissé et Raouché, Hamra était au cœur de « l’axe touristique et ludique » de Beyrouth, il était l’espace intermédiaire entre les cabarets de Zeitouné, les discothèques et les hôtels de ‘Ayn al-Mreissé et les restaurants de Raouché. De plus, l’ossature commerciale de Hamra se distinguait surtout par une majorité de boutiques de luxe : prêt-à-porter, argenterie, bijouterie, galeries d’art et librairies.

La population de Hamra était constituée par les catégories sociales moyennes et aisées. Les actifs étaient surtout issus des nouvelles professions libérales, des cadres moyens et des étudiants. A cette diversité sociale s’ajoutait la mixité confessionnelle ; Hamra était un espace confessionnel hétérogène.

Ainsi, Hamra s’impose rapidement comme un espace atypique.

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Rue de Beyrouth

Les Années de Transition : 1975 à 1990

Pourtant relativement épargné par les bombardements et les combats entre les milices, Hamra subit au cours des quinze années de guerre d’importantes transformations. Ainsi, l’homogénéisation confessionnelle des commerçants, l’installation de vendeurs ambulants, la squatterisation de l’espace par des populations réfugiées et l’exode des résidents chrétiens ont donné un nouveau visage à Hamra. D’emblème du modernisme, le quartier a perdu ses particularités et une grande part de son prestige ; il est néanmoins resté un espace commerçant actif pour des modes de consommation différents en fonction d’une nouvelle clientèle et d’une nouvelle demande.

En 1975, le début de la guerre a entraîné le redéploiement et la redistribution des activités commerciales à l’intérieur de Beyrouth municipe et en périphérie. Cette recomposition s’est caractérisée par la création de nouveaux espaces marchands et de nouvelles centralités urbaines. De bipolaire, Beyrouth est alors devenue une ville polycentrique. Le quartier Hamra a aussi profité de ce redéploiement des activités. À la suite de la destruction des souks du centre-ville, de nombreuses activités commerciales et de services se sont installées à Hamra. Mais, à partir de 1984, l’arrivée massive de populations réfugiées du Liban-Sud - qui occupent illégalement des appartement et des bureaux - freine le développement commercial et ternit l’image du quartier. De ce fait, et jusqu’en 1990, Hamra est marginalisé par rapport à d’autres espaces commerciaux beyrouthins alors en pleine croissance.

Si la nouvelle répartition géographique de la population a entraîné le départ de certains commerçants chrétiens de Hamra, la destruction des souks du centre-ville et la re-localisation des activités, qui a suivi, ont conduit des anciens du centre-ville à se réinstaller à Hamra, modifiant ainsi la structure commerciale du quartier. Les boutiques de prêt-à-porter important des produits européens ont été remplacées par des boutiques proposant des produits fabriqués en Asie ou au Moyen-Orient. Des cafés-trottoirs, des compagnies aériennes ou des banques étrangères ont fermé tandis que des snacks, des parfumeries, des boutiques de bijoux-fantaisie et des bureaux de change prenaient leur place. La structure sociale de la clientèle s’est modifiée en fonction de cette évolution. Aussi, contrairement à l’analyse proposée par A. Bourgey en 1988, il semble qu’il n’y a pas eu une baisse, mais plutôt une modification sociale et communautaire de la clientèle.

A partir de 1984 le quartier a été marqué par l’arrivée de réfugiés chiites. Ces derniers ont profité du chaos politique et de l’emprise des miliciens sur l’espace pour réquisitionner des appartements ou des bureaux vacants, des chambres d’hôtels ou des appartements meublés. L’occupation des hôtels (Napoli, Atlas, Triumph, Plaza, Strand) et des bureaux (Broadway, Piccadilly, Eldorado, Strand, Marignan, Al-Hamra), par cette population défavorisée, a incontestablement nui à l’image du quartier.

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Rue Hamra dans les années 70

De 1975 à 1990, l’essaimage des espaces commerçants a entraîné un phénomène de concurrence entre leurs multiples implantations dans l’agglomération. Les commerces les plus récents, et par conséquent les plus modernes, se sont imposés plus facilement auprès de la population. Cette concurrence n’a pas été favorable à Hamra. Par exemple, l’exode des activités ludiques (restaurants et cinémas) en périphérie de Beyrouth, donc loin des zones de front, a connu un franc succès. La construction d’immeubles d’activités tertiaires modernes et de centres commerciaux à Zalqa, Mar Elias, Dbayeh et Jounieh a dévalorisé le quartier Hamra où, durant seize années, très peu de centres commerciaux ont été construits. Avec la guerre, Hamra a perdu le monopole de la modernité commerciale. A Beyrouth-Ouest, les rues Mar Elias ou Verdun et les quartiers Barbour ou Bir el-Abed ont profité de cette dévalorisalisation progressive pour s’imposer dans les pratiques commerciales des habitants.

Hamra : Un Espace Multifonctionnel

Depuis la fin de la guerre, en 1990, l’abolition de la division de la ville en deux secteurs a permis à Hamra de redevenir un espace urbain pour tous les Beyrouthins. De ce fait, on peut se demander quelle est la place de Hamra dans la ville de Beyrouth aujourd’hui ? L’originalité du quartier Hamra réside dans sa multifonctionnalité ; il est à la fois commercial, financier, hôtelier, médical, culturel, universitaire et religieux.

En 1996, la géographie des activités commerciales de Beyrouth est marquée par l’uniformité des caractéristiques des quartiers commerciaux: espace mono-communautaire, espace mono-fonctionnel. Parmi les rues commerçantes de Beyrouth, le quartier Hamra a retrouvé une place stratégique. Dans l’agglomération, il représente, l’une des plus fortes concentrations d’activités commerciales et de services, le plus important centre tertiaire et financier ; en outre, Hamra est un quartier où cohabitent diverses communautés (résidents et commerçants). Par l’hétérogénéité et la diversité de ses activités, la mixité sociale et confessionnelle de sa clientèle, son poids économique au sein de la ville, en 1996, le quartier Hamra tient un rôle économique, ludique et financier prépondérant au sein de l’agglomération.

Espace Commercial

Le quartier est constitué non seulement par la rue Hamra, mais aussi de nombreuses rues commerçantes parallèles et perpendiculaires. Plusieurs rues se sont spécialisées dans une même activité. La rue Makdissi est réputée pour ses boutiques d’habillement. Les magasins de chaussures sont concentrés dans la rue Ibrahim Abdel-Aal, tandis que les bijouteries occupent plutôt la rue Hamra. Ces spécialisations sont anciennes et n’ont fait que se renforcer durant la guerre. De plus, certaines activités plus spécifiques sont concentrées dans différentes rues. La rue Jeanne d’Arc est connue pour ses fleuristes. Les rues Bliss et Jeanne d’Arc (à proximité de l’entrée de l’université américaine) regroupent des librairies-papeteries. Des marchands de meubles sont concentrés à l’intersection des rues Makdissi et Abdel-Aal. Les opticiens sont plutôt installés le long de la rue Abdel-Aziz (à proximité de l’hôpital américain) et les boutiques de souvenirs le long de la rue de Baalbeck (à proximité des hôtels). Au-delà de ces spécialisations commerciales, certains sous-quartiers de Hamra touchent une clientèle essentiellement aisée à travers des boutiques de luxe.

Rue Hamra aujourd'hui

Espace Financier

En 1996, Hamra est incontestablement le premier centre financier de Beyrouth. Malgré la multiplication des agences bancaires dans l’ensemble de l’agglomération à partir de 1976, à la suite de la fermeture du centre-ville et de la rue Riad el-Solh, Hamra est devenu en vingt ans un véritable financial district. Ainsi, 80 % des banques présentes à Beyrouth ont leur siège ou une agence dans le quartier Hamra. Au cours de la crise monétaire de 1986, c’est la rue Hamra qui a connu la plus forte prolifération de bureaux de change. On en dénombre pas moins de trente-six en 1996, soit la plus importante concentration de Beyrouth. Cette activité bancaire est indissociable des deux pôles financiers que sont la Banque du Liban et la bourse de Beyrouth situés à proximité. L’espace de la finance (banques, sociétés financières, sociétés d’assurances, sociétés d’investissement, bureaux de change) à Hamra se concentre dans les rues Hamra, Abdel-Aziz, Makdissi, dans le centre Gefinor et dans le quartier Wardieh.

Espace Touristique et Ludique

Depuis une dizaine d’années, le développement des nouveaux espaces de loisir au nord de l’agglomération, à Kaslik, Jounieh et Maameltein (six complexes de cinémas, huit hôtels, salles de jeux vidéos, restaurants et discothèques) a mis fin au monopole de Hamra, Raouché et ‘Ayn el-Mreissé dans ce domaine. Néanmoins, Hamra demeure un quartier touristique et de divertissement. On y dénombre toujours autant d’hôtels, d’appartements meublés, de salles de jeux, de cinémas et de pub-restaurants. L’activité hôtelière - dix-neuf hôtels - reste l’un de ses principaux atouts touristiques. Parmi les plus connus et les plus anciens, nous retrouvons Le Bristol, Le Cavalier, Le Commodore et Le May Flower. Les agences de voyages et les bureaux des compagnies aériennes ont toujours été présentes dans le quartiers ; ils sont regroupées dans le centre Gefinor et le long de la rue Hamra. Le quartier comporte aussi deux sous-espaces de loisir : les rues Bliss-Makhoul et le centre Concorde. Le premier est localisé à proximité de l’entrée de l’université américaine. La rue Bliss concentre des snacks, des glaciers, des fast-food, des pubs-restaurants, et la rue Makhoul est renommée pour ses restaurants et ses pubs. Le centre Concorde regroupe dans un même espace, trois salles de cinémas, des salles de jeux et un pub-restaurant. Si les cinémas ont fait durant les années soixante-dix la fierté et la renommée de Hamra, ils sont aujourd’hui dégradés - à l’exception du Concorde -, non entretenus et donc très peu fréquentés.

Vénérables Demeures - Quartier Hamra - Beyrouth

Évolution des activités commerciales à Hamra
Année Principales activités Caractéristiques
1975 Tourisme, loisirs, affaires, commerce de luxe Quartier touristique et d'affaires, concentration de boutiques de luxe
1984-1990 Redéploiement des activités commerciales Marginalisation due à l'arrivée de réfugiés, modification de la clientèle
1996 Commerce, services, centre tertiaire et financier Diversité des activités, mixité sociale et confessionnelle

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