L'Auto-Entrepreneuriat en URSS : Histoire et Idéologies
Le statut d'auto-entrepreneur est perçu par certains comme le gage d'une réappropriation du travail, permettant d'introduire des valeurs personnelles et de relocaliser les relations professionnelles. Nombreuses sont les personnes qui y voient un statut de liberté à opposer au salariat. Cependant, cette vision ignore souvent la complexité du travail dans le contexte économique actuel.
La question de l'auto-entrepreneur et la critique du rapport de subordination du salariat sont souvent issues d'une interprétation du marxisme traditionnel, qui critique le capitalisme du point de vue du travail. Ce marxisme considère que la contradiction centrale du capitalisme se situe entre le prolétariat et le capital. La solution proposée est alors de libérer le travail du capital, notamment par la socialisation des moyens de production et l'autogestion, où les ouvriers gèrent eux-mêmes leur production.
Dans cette perspective, le travail reste une notion non interrogée, naturalisée et transhistorique. Le marxisme et les sciences économiques ne reconnaissent pas que leurs évidences sont des réalités socialement constituées par des formes de socialisation particulières. De nombreuses expériences au XXe siècle ont tenté de libérer le travail du capital, y compris en URSS après 1921, après la répression de Cronstadt, l'écrasement des paysans de Makhno et l'échec de la révolte de Béla Kun en Hongrie.
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Dans ce schéma, le marxisme perçoit le capitalisme comme une domination directe de quelques-uns sur la majorité, un vol du surtravail des ouvriers par les capitalistes. La solution est alors de reprendre les moyens d'exploitation et de les retourner contre les exploiteurs en les gérant soi-même, par la dictature du prolétariat. Bien que l'exploitation par le surtravail soit réelle, elle est analysée dans un cadre non interrogé, rendant la solution proposée partielle et inefficace face à l'existence du capitalisme.
Il ne faut pas libérer le travail, mais se libérer du travail. Ce schéma ignore la logique de la valeur et son mécanisme automate, c'est-à-dire le fétichisme réel qu'elle exécute au sein de la réalité. Contrairement à une domination directe d'une classe sur une autre, les objets sociaux à travers lesquels nous entrons en relation nous dominent et déterminent les rapports sociaux que nous entretenons entre nous.
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On travaille pour gagner sa vie, et non pour produire quelque chose d'utile ou d'enrichissant. C'est du "taf", du "boulot alimentaire". Et on le fait pour consommer ce qui n'a été fabriqué que pour être acheté par des gens qui travaillent pour gagner de l'argent pour consommer ce qui n'a été fabriqué que pour, etc., etc. Le travail est une médiation sociale entre les humains.
Dans la société moderne, nous entrons en relation avec les autres en tant que possesseurs de marchandises : capital, argent, terre, biens, services, ou capacité de travail. Ces marchandises ont un double aspect : une utilité concrète et une valeur d'échange. Le travail, sous le capitalisme, possède également ce double aspect : concret (pénible) et abstrait (médiation sociale). Cependant, la production de marchandises n'a pas pour but l'accumulation de valeur d'usage pour elle-même, mais prioritairement la production de valeur. La production de valeur d'usage n'est qu'un mal nécessaire, un support transitoire secondaire dans la production de valeur.
Les valeurs d'usage ne sont fabriquées que si elles permettent une dépense valorisante de travail objectivé (abstrait), qui seul leur donne une valeur d'échange permettant d'augmenter la valeur initiale. Ce travail abstrait joue un rôle fondamental dans l'existence de ce système. Ce travail abstrait n'est pas le travail concret individuel, mais un travail invisible, déterminé par le niveau de productivité moyen au niveau global. Il s'incorpore sur le support du travail concret pour le dominer, dépassant la tâche concrète et le cadre physique de l'entreprise.
Le travail abstrait consomme l'homme, qui n'est considéré que comme son support, son porteur, son appendice. C'est lui le sujet, et nous en sommes les objets, les choses, les marchandises. Cette inversion est réelle et se ressent dans notre chair lorsque nous la subissons. Qui ne travaille pas, ne mange pas. Et dans ce temps des suicides sur les lieux de travail, on se demande encore ce qu'a compris Christophe Desjours à la « souffrance au travail » quand bien qu’henryen comme il s’affirme, il ne parle pas de la domination du travail abstrait sur nos vies et nos souffrances.
Cette forme de domination du travail abstrait est totalement impersonnelle et indirecte, car elle renvoie à la totalité à laquelle il se réfère. Les économistes, dans leur compréhension superficielle, ont appelé ces formes de domination indirecte et impersonnelle les "lois de l'économie", les "lois du marché", les "forces aveugles du marché", la "main invisible", naturalisant ainsi l'économie comme quelque chose d'évident et de suprahistorique.
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Qu'en est-il de l'auto-entrepreneur ? Rien ne change pour lui. Les marchandises qu'il sera content d'auto-entreprendre sans subordination juridique d'un patron, ne compteront toujours que comme quantité de travail abstrait incorporée en elles, comme valeur d'échange, comme n'importe quelle marchandise sur la Terre. Tout travail, dès lors qu'il est inséré dans le processus d'échange contre de l'argent (qu'il est un travail qui sert de moyen, le travail comme médiation sociale), n'est plus que du travail "abstrait".
La dynamique de la valeur se moque totalement du produit fabriqué et du statut juridique dans lequel la force de travail est exercée. Seul compte le travail abstrait socialement médiatisant. L'auto-entrepreneur continue donc à subir pleinement la domination de la marchandise, du travail abstrait et du temps.
L'auto-entrepreneur n'est pas un martien isolé du monde dans lequel il baigne et auquel il se rapporte à travers la fonction de moyen que possède son travail. Au lieu de subir "indirectement" les répercussions de ces formes de domination par l'exercice d'un patron et d'une direction, l'auto-entrepreneur se retrouve seul face à la domination indirecte et impersonnelle, seul face aux "lois du marché".
L'auto-entrepreneur subissant toujours les forces aveugles de la domination du travail abstrait, s'appliquera finalement à lui-même ce que son patron appliquait à ses salariés. C'est pour cela que beaucoup vont dire que le statut de l'auto-entrepreneur c'est simplement de l'autoaliénation. Les petits patrons de PME et les auto-entrepreneurs en bavent comme les gros : ils ont les yeux rivés sur leur comptabilité, leur productivité et leur rentabilité comme les autres, pour survivre et atteindre le niveau moyennement nécessaire de travail abstrait à incorporer aux marchandises.
Le taux de suicide des petits patrons et des petits agriculteurs à leur compte n'a d'ailleurs rien à envier aux salariés. Les cadres aussi souffrent de ces formes de domination. Le stress est permanent parce qu'ils sont pressés par les formes comme les autres. Il faut arrêter de penser dans le schéma classe contre classe (une domination directe), et aller voir peut-être d’autres explications.
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Il faut penser que ce que nous font subir les directions patronales, il ne faut pas l’interpréter dans le schéma féodal du seigneur et de son paysan, où là il y a une domination physique directe. Les directions patronales et les entreprises qu’ils dirigent sont dans un monde social qui les englobe et les dépasse, ils ne sont que des acteurs économiques sur la carte de la guerre économique. La subordination juridique dans toute sa violence, allant jusqu’à suicide, n’est pas la subordination exercée par le seigneur qui est sujet, en conscience, en intention et en volonté.
Il y a une forme historiquement spécifique de la subordination dans la société capitaliste, subordination informée elle-même par une forme historiquement spécifique de domination. La violence (physique, psychologique et morale) que fait subir le patron à son salarié est une conséquence du cadre coercitif et totalitaire de la logique de la valeur qui s’autovalorise. Il faut donc replacer cela dans le cadre du mécanisme automate de la valeur.
On pourrait aussi dans le cadre de la théorie générale de la crise (la crise du travail abstrait comme étant la crise du capitalisme) dégager cette idée, que finalement l’apparition de l’autoentrepreneur sur le marché de la vente de force de travail est le signe même de cette crise de la valeur. A la fois parce que le tour de vis dans la rationalisation des procédés et processus de travail dans la nouvelle organisation toujours plus dure du travail, pousse à ne plus supporter cette subordination juridique à la direction, et pousse les gens, par dégoût, à essayer de s’en sortir sans patron, en se lançant tout seul sur le marché.
Mais c’est aussi du fait de la crise du travail abstrait que des millions de chômeurs se retrouvent à la rue, malgré toutes les simulations de la valorisation notamment dans les activités boursières qui gonflent des bulles de capital fictif qui explosent les unes après les autres depuis 30 ans. Et on incite bien sûr la masse des gens superflus pour cette production de valeur, les chômeurs, à tenter « l’aventure » de l’autoentrepreneur par quantités de petits prêts, etc.
Donc la question de la naissance du statut d’autoentrepreneur qui est mise en avant seulement comme critique (mutilée !) du salariat par certains, est aussi à replacer dans la crise permanente au cœur du capitalisme.
Les réformes économiques de Gorbatchev et le développement de l'auto-entrepreneuriat
Mikhaïl Gorbatchev a dirigé l’URSS de 1985 à 1991, lorsque le bloc soviétique est tombé, sous l’influence de sa perestroïka. Au début de l’année 1985, alors qu’il venait d’arriver au pouvoir, Mikhaïl Gorbatchev avait annoncé que l’URSS avait «sans doute (…) besoin de réformes». Le dirigeant avait alors lancé la perestroïka, afin de moderniser l’économie et la société soviétique.
Signifiant «restructuration» ou «reconstruction», le terme avait rapidement pris le sens de «changement», de «réforme». Le grand plan avait été présenté le 15 octobre 1985. Pour les citoyens, il prévoyait la restitution de l’usage de la terre aux paysans, avec des baux de 50 ans (depuis la collectivisation de 1917, les terres agricoles étaient propriétés de l’Etat) ou la possibilité de devenir auto-entrepreneur pour les particuliers (pour devenir restaurateurs, coiffeurs, artisans…), avec la possibilité de se regrouper en coopératives.
Le but étant de libéraliser l’économie soviétique pour la rendre plus efficace, il était aussi question d’assurer une autonomie financière aux travailleurs, avec des revenus liés à la qualité de la production (et des prix de vente également en adéquation avec celle-ci).
Dans le même temps, notamment à partir des années 1988-1989, les structures locales servant de bases à la société (les «soviets») étaient modifiées, avec la possibilité d’élire des représentants non imposés par le régime. Le «glasnost», autre terme majeur lié à Mikhaïl Gorbatchev était aussi appliqué, donnant la possibilité d’évoquer publiquement un sujet de discussion. Cette mesure devait initialement permettre de critiquer l’Etat et le fonctionnement du Parti communiste, puis a petit à petit servi à en finir avec la censure officielle. La littérature et la presse ont pu en profiter.
Criminalité et corruption en URSS
L'étude des comportements dits "criminels" est longtemps restée en URSS un domaine tabou. En 1936, un auteur soviétique déclarait que le total des crimes commis en URSS en 1935 représentait un peu moins de la moitié du chiffre de 1934. Signe éclatant de la réussite du système, cette criminalité était présentée comme une "survivance de la mentalité capitaliste", en voie de régression. Pendant des années, ce discours sera la règle, jusqu'à devenir une croyance communément partagée, mais après la période stalinienne et surtout au sortir de l'ère Brejnev, il va connaître de profonds bouleversements.
A la faveur de l'inculpation pour "corruption" de la plupart des alliés de l'ancien secrétaire général, le citoyen soviétique "découvrira" l'existence d'organisations "criminelles" puissantes, véritablement imbriquées dans l'appareil d'État et remettant en cause les fondements même du régime. A la parole rassurante des cadres brejneviens succède le discours pessimiste de la nouvelle équipe dirigeante. Dès 1983, les médias portent sur la place publique les cas "exemplaires" de ces hauts fonctionnaires du parti, autrefois "héros du travail socialiste" devenus brusquement par la simple magie du discours officiel des "mafieux".
Par exemple, S. Rachidov, premier secrétaire du parti communiste d'Ouzbekistan, est impliqué (à titre posthume) dans une vaste entreprise de trafic de coton ; Tchourbanov, le propre gendre de Brejnev, est condamné pour corruption au terme du procès le plus médiatisé de l'histoire soviétique. La criminalité "organisée", jusqu'alors refoulée et ignorée, émerge alors comme point de convergence de tous les discours politiques.
En 1983, se met en place au Kremlin une nouvelle équipe dirigeante sous l'égide de Youri Andropov. Aussi le premier souci de l'équipe d'Andropov sera-t-il d'assurer l'élimination politique de cette concurrence encore dangereuse. Dans la logique du KGB, la dénonciation de la "corruption" des anciens dirigeants apparaît comme un moyen légitime pour donner des contours présentables à la recomposition du paysage politique.
En 1987, lors de l'ouverture du procès du gendre de Brejnev, les conditions pratiques de la "lutte" contre la corruption ont changé. En présence d'un champ politique plus ouvert, les dirigeants ont perdu une bonne part du contrôle qu'ils exerçaient auparavant sur les définitions de situations. Dans ce cadre, l'apparition et le succès du terme "mafia" dans l'univers politico-médiatique constitue un véritable événement de langage. En URSS, comme dans la plupart des pays du monde, le mot "Mafia" est assorti d'un capital symbolique puissant.
Les notables corrompus, soudain devenus, par la médiation du discours, des "parrains" n'en acquièrent que plus d'importance et n'en présentent que plus de "dangers" pour le système soviétique. L'action des médias, durant les années qui vont suivre le procès de Tchourbanov, contribuera à élargir le capital symbolique du vocabulaire, et à le doter de nouvelles dimensions en insistant sur l'interpénétration entre mafia et parti à l'échelon local.
Associant le terme "mafia" à l'ensemble des activités organisées stigmatisées par le pouvoir, les journalistes vont donc donner du "concret", de la "réalité", à l'idée de la confusion des structures mafieuse et politiques. Dès lors les hommes politiques seront présentés comme les représentants voire les subordonnés d'une seule et même organisation secrète, seule détentrice du pouvoir réel : la mafia du parti. A travers ces discours la mafia existe, la mafia n'est plus contre le parti, elle n'est même plus locale, elle s'identifie au parti. Celui-ci est criminel.
Les premières statistiques sur la criminalité en URSS, publiées en février 1989, sont venues doter le "Problème" mafieux de la caution scientifique des professionnels de la recherche criminologique. On y découvre que la délinquance, et principalement les activités classées dans la rubrique "criminalité organisée" ont fait un formidable bond entre 88 et 89 en dépit de l'énergie considérable déployée pour anéantir les "mafias".
Pour M. Gorbatchev, qui s'exprimait en septembre 89 : "devant les chiffres, l'heure était venue de réagir". Ainsi les circonstances pratiques qui ont suivi le décès de Leonid Brejnev ont largement contribué à l'exacerbation de ces concurrences. Le poids du KGB, très sensiblement accru après l'arrivée d'Andropov en 1983 au détriment du ministère de l'Intérieur et de la procurature qui, moins contrôlables, ne bénéficiaient pas de la confiance du pouvoir, est à la base de ces confrontations.
L'affaire de la mafia d'Ouzbékistan, qui a vu son apogée lors de l'enquête du juge Gdlian, a longtemps représenté pour les cadres de la procurature un moyen de reprendre l'avantage. Cette course à la "performance", où chaque organisation tente de marquer des points sur les organisations concurrentes, va se traduire par une spécialisation croissante des fonctions policières et la tentation pour chaque organisation d'avoir accès aux ressources étrangères pour gagner la compétition interne.
Les classifications indigènes qui lui donnaient les moyens de "fermer les yeux" sur les activités délictueuses jugées bénignes par son organisation se sont heurtées à l'obligation politique de produire des résultats rapides et directement visibles. L'élévation de la criminalité statistique, loin de traduire alors un phénomène social réel, est essentiellement le produit des évolutions de l'appareil policier, désormais doté de plus de moyens pour avoir connaissance des activités pénalement sanctionnées et qui, surtout, voit émerger un intérêt immédiat dans le jeu des concurrences inter-organisationnelles à ne plus couvrir ces activités.
Ainsi, dans le champ politique, on observe un véritable consensus pour reconnaître qu'il existe un problème. Les acteurs se livrent néanmoins un combat sans merci autour de la définition légitime des termes du problème. La position de chacun des acteurs dans le champ de la compétition pour l'accès ou la conservation des postes de pouvoir oriente de manière déterminante ces prises de position.
Après l'ouverture du champ politique soviétique, les élites au pouvoir vont perdre une large part de leur contrôle sur la définition du problème. Dans le jeu de la compétition pour l'accès aux emplois politiques, des définitions concurrentes se feront jour, avec de surcroît une crédibilité sociale supérieure à celles qui sont énoncées par l'équipe dirigeante. Ainsi, pour Boris Eltsine, dès 1988 la "mafia" et le parti sont une seule et même organisation.
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