Artisanat à Babylone au Ier millénaire av. J.-C. : techniques et matériaux

La civilisation babylonienne s'épanouit en Mésopotamie du Sud du début du IIe millénaire av. J.-C. jusqu'au début de notre ère. À partir du moment où il mit la main sur les vieilles cités du Sud mésopotamien héritières des civilisations de Sumer et d'Akkad, le royaume de Babylone devint le dépositaire de leurs anciennes traditions, et un centre culturel et religieux rayonnant dans tout le Moyen-Orient et même au-delà. Géographiquement, le cœur du royaume de Babylone correspond à la Basse Mésopotamie, vaste plaine alluviale terminant en delta, constituée par l'Euphrate qui coule à l'ouest et le Tigre qui coule à l'est.

Sources pour l'étude de l'artisanat

Les fouilles archéologiques ont mis au jour une quantité importante de bâtiments et d'objets, sur de nombreux sites de cette région. Elles ont avant tout concerné des bâtiments publics majeurs, les secteurs des temples et des palais, et parfois des quartiers d'habitation. Les objets d'art mis au jour sur les sites fournissent une quantité importante d'images à analyser (surtout religieuses), notamment les sceaux-cylindres et leurs impressions, les sculptures sur stèles et les objets en terre cuite moulés.

Concernant les sources écrites, le plus important est constitué par les dizaines de milliers de tablettes et inscriptions en cunéiforme exhumées par les archéologues sur les sites de l'ancienne Mésopotamie. Les plus nombreux sont les documents issus d'archives d'institutions (palais ou temples) ou de familles, qui sont souvent des textes administratifs (enregistrement de la circulation de produits, cadastres), ou des textes juridiques (contrats de vente, location, prêt, mariage, etc.). Les textes de nature « littéraire », « religieuse » ou « scientifique » sont souvent des textes scolaires produits par des apprentis scribes. Plusieurs fonds de tablettes peuvent être considérés comme des sortes de bibliothèques, issus d'institutions religieuses ou de maisons de prêtres.

Les riches données textuelles datant de l’empire néo-babylonien au 6e siècle av. J.-C. illustrent des processus de fabrication d’objets qui n'ont pas été conservés dans leur contexte archéologique. Ce corpus de données virtuelles est exceptionnel pour une époque aussi ancienne. L'objectif de plusieurs projets contemporains est de reconstituer la culture matérielle de la Babylonie du Ier millénaire av. J.-C. à partir des données textuelles.

Définition et approche : la culture matérielle

La reconstruction de la culture matérielle, définie comme l'ensemble des objets créés par l'homme, implique d'étudier dans un premier temps la nature de ces objets, pour tenter de comprendre ensuite l'identité et les techniques de ceux qui les ont fabriqués, et la manière dont mobilier, outils, armes, etc. étaient utilisés. L'objectif est de reconstituer la culture matérielle la plus complète possible de la Babylonie du Ier millénaire av. J.-C. La priorité est donnée à l'étude des textes cunéiformes qui illustrent des processus de fabrication et des objets qui n'ont pas été conservés dans leur contexte archéologique.

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Organisation scientifique et axes de recherche

Le projet est organisé autour de quatre groupes de travail: les groupes 1 («Culture matérielle et religion») et 2 («Artisanat et objets de la vie quotidienne en Babylonie») travaillent sur la constitution de corpus de textes édités et de bases de données, sur la réalisation d’études ciblées et la publication de monographies. WP A : Culture matérielle et religion; WP B : Artisanat et objets de la vie quotidienne; WP C : La culture matérielle témoin des structures sociales, de l’identité et du développement économique; WP D : Réflexions sur les méthodes, comparaisons et interprétations.

Matériaux disponibles et contraintes environnementales

En Mésopotamie, la pierre est rare, le bois aussi. Il y a, en revanche, beaucoup d’argile. Hormis les galets trouvés dans le lit des rivières et des fleuves, il n’y avait pas de pierres à Babylone, c’est pourquoi la plupart des matériaux devaient être importés. Le gypse est une pierre tendre dans laquelle on peut sculpter des détails très fins. La pente très faible de la plaine, le déplacement progressif des bras fluviaux et la présence de nombreuses zones marécageuses ont également influencé les possibilités d'exploitation et de disponibilité des matières premières.

Techniques céramiques et moulage

Les objets en terre cuite moulés et les sculptures offrent une abondante documentation matérielle. À l’époque néo-babylonienne, des figurines et reliefs en terre cuite sont fabriqués en grand nombre à l’aide de moules. Les figurines féminines, parfois avec enfant, semblent avoir été les plus appréciées, de même que les meubles tels que les lits, ou encore les barques.

Textiles : fibres, filage et tissage

Le lin figure parmi les premières plantes textiles cultivées par l'homme. Après cueillette, le lin était roui (séparation des fibres), peigné et fourni en poignées à des artisans spécialisés qui le filaient et le tissaient. Ceux rattachés au temple du dieu Shamash à Sippar durent traiter, en trois ans, 21 600 poignées de lin. Le lin était très présent dans la confection des vêtements au IVe millénaire et au début du IIIe. Il est devenu plus rare à la fin du IIIe et au IIe millénaire, où il était importé d’Ebla, en Syrie.

Au début du IVe millénaire, l’élevage ovin se généralise. La laine prend dès lors une place de plus en plus importante et devient au IIIe millénaire l’un des éléments de base de l’économie mésopotamienne. Pour la tonte des moutons, au printemps, les bêtes étaient baignées afin d’éliminer le maximum de poussière de leur toison. Anciennement, la laine était épilée à la main ; au Ier millénaire on coupait la laine au couteau sur le dos de l’animal. Puis les bergers triaient, pesaient et rassemblaient la laine en ballots avant de l’apporter au palais.

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Les étapes du travail du lin et de la laine - rouissage, cardage, filage, ourdissage et tissage - sont illustrées tant par des textes que par l’iconographie. Les très nombreuses fusaïoles découvertes dans les habitations et dans les tombes de femmes témoignent d’une constante activité de filage à l’aide d’un fuseau. Les fusaïoles présentent des formes différentes selon leur matière : os, argile, pierre ou métal.

Le tissage sur métier vertical à poids devient courant ; le métier horizontal aurait été supplanté. Le métier à poids peut comporter des tablettes disposées latéralement pour assurer les finitions du tissu. Les pesons en forme de pyramides, disques, tubes, croissants, percés d’un ou deux trous, témoignent de son usage. Le tissage, activité saisonnière surtout liée au cycle agricole, n’a guère laissé de traces dans les habitations, mais la documentation cunéiforme révèle l’apparition d’une véritable industrie textile dès le milieu du IIIe millénaire.

Organisation du travail textile

Les manufactures d’Ur III employaient plusieurs milliers de femmes pour accomplir des fonctions différentes, les moins qualifiées étant affectées au filage tandis que les plus qualifiées l’étaient au tissage. Les hommes assuraient plutôt l’encadrement et la finition des tissus ; certains étaient désignés comme maîtres tisserands. Il fallait alors trois journées de travail féminin pour tisser entre 25 et 50 centimètres d’étoffe.

Outre la production textile à grande échelle, la production domestique restait importante. Les femmes produisaient les textiles pour vêtir leurs proches et pour l’ameublement de la maison. Les nombreuses fusaïoles découvertes dans les habitations et dans les tombes de femmes témoignent d’une constante activité de filage.

Teinture, finitions et diversité des produits

Fils et textiles pouvaient être teints à l’aide de colorants végétaux ou animaux. De nombreux adjectifs renvoient à des couleurs dont les nuances sont parfois difficiles à distinguer. Le bleu, qui rappelle le lapis-lazuli, et le rouge, couleur portée par les rois, constituent les teintures dominantes. L’artisanat traditionnel des femmes, celui des artisans spécialisés et l’apparition de véritables industries textiles ont créé une très grande variété de produits : tapis et tentures pour l’ameublement, sacs, bandages, voiles de bateau, mais surtout vêtements.

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La terminologie des textiles et des vêtements est abondante dans les textes cunéiformes. Une même racine peut être employée durant de longues périodes pour désigner des étoffes très différentes. La finesse et la qualité des étoffes les rendaient souvent précieuses, d’où des pratiques de ravaudage, de recyclage et de protection contre les mites.

Objets du quotidien, mobilier et petits métiers

Les fouilles allemandes ont permis de fournir une image vivante de la ville néo-babylonienne, grâce aux nombreux objets du quotidien exhumés dans les quartiers d’habitation et les sanctuaires. Un trésor mis au jour dans une maison d’habitation du IIIe siècle située au sud de la ziggurat Etemenanki témoigne de la grandeur passée de Babylone. Dans une petite pièce, les archéologues ont ainsi retrouvé de nombreux objets en pierre d’époques différentes, comme une précieuse masse d’armes d’époque kassite (deuxième partie du IIe millénaire av. J.-C.).

Artisans, statuts et marchés

La société et l'économie mésopotamienne étaient chapeautées par des institutions, en premier lieu les temples qui étaient de grands propriétaires terriens en plus d'être des centres religieux et intellectuels, mais le pouvoir royal dominait la société, du moins durant les périodes de stabilité. Les textes administratifs montrent que des marchands étaient embauchés par le palais pour commercialiser les surplus, et que la production pouvait être centralisée et gérée par des institutions palatiales ou religieuses.

Le contexte historique joue ici un rôle essentiel car l'âge du fer en Babylonie est la période la plus ancienne pour laquelle il est possible d'étudier l'impact de l'argent et du marché sur la production et la consommation des biens de consommation. Notre hypothèse est que la culture matérielle renseigne sur les innovations technologiques ainsi que sur les conséquences de la monétisation et des échanges de marché.

Armes, outillage et techniques spécialisées

Les sources cunéiformes et les objets exhumés (lames, outils, armes) permettent d'étudier des techniques métallurgiques et des procédés de fabrication. Les textes administratifs et techniques constituent un corpus unique pour comprendre des processus de fabrication non préservés matériellement. L'étude du vocabulaire des outils, armes et parures néo-babyloniennes contribue à la reconstitution des techniques artisanales.

Textiles et identité sociale

L'étude de la culture matérielle comme marqueur de la hiérarchie sociale (vêtements, mobilier, etc.) et comme marqueur du passage à une économie monétarisée régie par des processus de marché est un axe essentiel. Le vêtement, comme les bijoux, reflète le statut social de la personne. À quoi ressemblaient les vêtements confectionnés ? L'iconographie nous en donne une idée : jusqu’au IIe millénaire, il semble fait d’un seul tenant ; au IVe millénaire, à Ourouk, il se résume à une simple jupe. Le drapé et la toge, confectionnés à partir d'une étoffe plus fine, se développent ensuite.

Méthodes interdisciplinaires et perspectives

Mise en place des bases d'une analyse interdisciplinaire (philologique, historique et archéologique) des données de la civilisation mésopotamienne datant du Ier millénaire av. J.-C. L'exploitation d'un corpus textuel considérable mais peu connu permet la constitution d'un référentiel du vocabulaire des objets et des techniques en Babylonie au 6e siècle av. J.-C. La priorité est donnée à l'étude des données textuelles très riches qui illustrent des processus de fabrication et des objets qui n'ont pas été conservés dans leur contexte archéologique.

Objectifs de la recherche

  1. Reconstituer la nature des objets et leur diversité matérielle.
  2. Identifier l'identité, le statut et les techniques des artisans.
  3. Comprendre l'usage des objets et leur rôle social et religieux.
  4. Étudier l'impact de la monétisation et des marchés sur la production et la consommation.

Babylone : le mystère de la tour de Babel

Champ Sources Applications
Textiles Tablettes cunéiformes, fusaïoles, pesons Reconstitution filage, tissage, commerce
Céramique et figurines Objets excavés, moules, recettes Production en série, art religieux
Métallurgie et armes Armes, outillage, textes techniques Techniques de forge, approvisionnement
Mobilier et objets du quotidien Fouille de quartiers, inventaires Usage domestique, statut social

Illustrations de l'atelier babylonien

Les scènes miniatures des sceaux-cylindres et l'abondante documentation cunéiforme illustrent souvent toute la chaîne opératoire du travail de la laine : pesée, étirage, filage à la quenouille et au fuseau, retordage, ourdissage, tissage sur un métier horizontal ou vertical, pliage des étoffes. Les manufactures d'époque employaient des milliers de femmes pour le filage et le tissage ; l'organisation palatiale et religieuse encadrait la production et le commerce des textiles.

Patrimoine et fouilles archéologiques

Les premières fouilles du XIXe siècle eurent lieu sur le site de Babylone et des autres grands sites de Basse Mésopotamie, puis des campagnes plus systématiques menées au début du XXe siècle par une équipe allemande dirigée par Robert Koldewey ont mis au jour ses principaux monuments. Les fouilles allemandes ont permis de fournir une image vivante de la ville néo-babylonienne, grâce aux nombreux objets du quotidien exhumés dans les quartiers d’habitation et les sanctuaires.

Enfin, la documentation textuelle et matérielle combinée offre aujourd'hui la meilleure voie pour comprendre les techniques et matériaux de l'artisanat babylonien, et reconstituer de manière fiable la culture matérielle d'une civilisation qui fut au cœur des échanges, des innovations techniques et des institutions économiques du Proche-Orient ancien.

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