Artisanat des tapis tressés de Bizerte : techniques, histoire et héritage

Au hasard d’une ruelle, au milieu des poules et des ânes, dans des ateliers parfois vétustes, assis par terre à la maison, en solitaire ou en famille, il y a toujours quelque chose de manuel qui se trame en Tunisie. Les souks de la médina de Tunis sont une concentration de tous les savoir-faire. Les tanneurs, bijoutiers, vendeurs d’épices ou tisserands sont rangés par quartiers. Ici le calme est saisissant.

Contexte historique et géographique

La Tunisie est un pays imprégné par la culture amazighe. Cela est visible à travers ses créations artisanales telles que le tapis. L’habitation réclamait la coopération des sculpteurs sur pierre et sur marbre dans les galeries à colonnes du rez-de-chaussée et de l’étage qui entourent le patio ; les stucateurs, héritiers de traditions andalouses, venaient y tracer sur le plâtre frais des voûtes et des coupoles la fine dentelle de leurs arabesques ou des motifs floraux.

Les grands centres urbains comme Rabat, Fès ou Médiouna ont vu se développer des ateliers influencés par les arts décoratifs du monde méditerranéen et oriental, héritiers de circulations anciennes entre le Maghreb, Al-Andalus et le Proche-Orient. Pour le reste, c’est le nomade en voie de sédentarisation ou le semi-sédentaire, quasi fixé en village, qui confectionne lui-même les objets dont il a besoin.

Proche de celui des tisserands, le souk des teinturiers était en liaison constante avec lui. Les spécialistes du lin, que l’on cultivait alors dans le cap Bon et aux environs de Bizerte, confectionnaient des chemises et des draps appréciés des citadins, à cause de leur résistance et de leur souplesse. Près d’Hammamet, dans la région du cap Bon, cette région est réputée pour la qualité de ses poteries, ses assiettes peintes et ses faïences.

Origines du tapis et liens culturels

Le tapis a de tout temps été un élément essentiel de la vie humaine. La pratique d’utiliser la laine remonte à plusieurs millénaires et semble lier aux régions de Chine et d’Iran. Le plus ancien tapis noué découvert à ce jour est le célèbre tapis de Pazyryk, retrouvé gelé dans un tumulus des montagnes de l’Altaï, en Sibérie, et daté du Ve siècle avant notre ère.

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Les tapis berbères ne sont pas de simples objets décoratifs, ce sont de véritables témoins de l’histoire et de la culture des peuples amazighs. Chaque tapis berbère raconte une histoire personnelle, familiale ou tribale à travers ses motifs, ses couleurs et sa composition. Tapis en arabe se dit « zarbia », et en berbère « tazerbyt », ce qui signifie « parterre fleuri » ou encore « ce qui est tendu au sol et sur lequel on prend appui ».

Rôle social et transmission

La pratique du tissage est avant tout un savoir-faire féminin, celui des femmes berbères, ces femmes vivant dans les campagnes et les montagnes de l’Atlas. La plupart des tapis berbères sont tissés par des femmes issues de tribus amazighes. Le tissage des tapis constitue une activité vitale pour ces familles rurales ou de tradition pastorale qui y trouvent l’une de leurs principales sources de revenus.

Après la tonte des moutons vient le lavage puis le séchage de la laine. Depuis la tonte jusqu’à l’ourdissage, la laine est traitée avec soin et travaillée selon un rituel qui se transmet de génération en génération. La veille de l’opération de teinture, les femmes exposent les différents bains à la lueur des étoiles pour chasser les forces maléfiques. Une fois le tapis terminé sur son métier, la coupe de la chaîne des fils qui le structure donne lieu à des rituels variés.

Techniques de fabrication et savoir-faire

Derrière chaque tapis berbère, il y a des heures de travail minutieux réalisé sur un métier à tisser traditionnel. Les tisseuses choisissent la laine, préparent les fils et construisent le motif au fur et à mesure, sans toujours suivre de modèle écrit. Les tisseuses de tapis d’Oudref, par exemple, travaillent parfois à domicile à partir d’un matériel fourni par l’Office national de l’artisanat.

Dans certaines régions du Haut Atlas et du Siroua apparaissent également des techniques mixtes associant tissage plat, nouage et broderie. Entre Tazenakhte et Taliouine, à 85 km au Sud de Ouarzazate, se trouve l’un des principaux berceaux de production de tapis berbères. Ces tribus sont composées de populations issues de deux des grands groupes racines amazighes, les Masmouda et les Sanhadja.

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La filière de la laine et la teinture

Emblème du Haut Atlas, les tapis des Aït Ouaouzguite ont de tout temps été appréciés pour leur souplesse et leur légèreté en raison de la qualité de leur laine, mais aussi pour l’éclat de leurs couleurs à base de colorants naturels dont les tisseuses maîtrisent encore la technique de fabrication. Autrefois, les femmes berbères teignaient elles-mêmes la laine en utilisant des produits végétaux et minéraux.

Le jaune est obtenu à partir d’une sorte de genêt appelé Achfoud qui pousse à l’état sauvage dans tout le massif du Siroua. Les fleurs jaunes de cet arbrisseau sont cueillies et séchées au soleil pour servir ensuite de colorant. Un mordant est utilisé pour fixer la couleur à la fibre laineuse. Le rouge est obtenu à partir de la garance, appelé Taroubia et qui pousse à l’état sauvage dans la région. Les racines de cette plante sont prélevées et séchées au soleil pour servir de colorant.

Langage visuel : motifs, symboles et significations

Sur de nombreux tapis berbères, on retrouve des formes géométriques, des losanges, des lignes brisées ou des symboles inspirés de la nature. Ces éléments ne sont jamais choisis au hasard : ils traduisent les croyances, les aspirations ou les émotions de la tisserande. Beaucoup de motifs des tapis ont leur origine dans le symbolisme sexuel. Les symboles féminins sont les plus nombreux et souvent les plus reconnaissables. Les symboles masculins sont moins visibles car ils encadrent généralement les motifs féminins.

Les motifs décoratifs utilisés sont l’expression de la culture de la tribu de l’artisane. Le répertoire décoratif des tapis Ouaouzguite présente un large éventail de motifs et de symboles. Certains chercheurs ont parfois rapproché les formes géométriques des tapis amazighs de motifs présents dans l’art rupestre nord-africain.

Variations régionales et exemples locaux

Des plaines atlantiques aux montagnes du Haut Atlas, chaque région a développé ses techniques, ses matières et ses répertoires visuels. Les tapis berbères marocains varient selon les régions et les tribus, chacune ayant ses propres codes graphiques. Certains tapis privilégient des motifs très épurés, tandis que d’autres affichent des compositions plus chargées et colorées.

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Emblèmes et exemples : Tapis de la tribu des Aït Tamassine - 350 x 140 cm ; Collection H. Hanbel dit « Hanbel Glaoua » - 380 x 140 cm ; Tapis de la tribu des Aït Makhlef - 320 x 135 cm. Pendant longtemps ces tapis ont été appelés les tapis Glaoua, du nom de la famille des grands caïds qui régnèrent sur toute la région Sud Est du Maroc depuis la moitié du 19ème siècle et jusqu’à l’indépendance du Maroc.

De l’utilitaire à l’objet d’art et de décoration

Ces tapis berbères étaient utilisés comme couchage, assise ou tenture murale, bien avant de devenir des pièces de décoration prisées. Bien plus qu’un simple objet décoratif, le tapis amazigh accompagne depuis des générations la vie quotidienne des familles : il protège du froid, habille les maisons, accompagne les cérémonies et transmet parfois la mémoire d’un territoire ou d’une lignée.

Aujourd’hui, les tapis berbères ont quitté les seules maisons traditionnelles pour s’inviter dans des intérieurs du monde entier. Leur inspiration profondément artisanale s’accorde étonnamment bien avec les codes de la décoration contemporaine. Un tapis berbère authentique se distingue par la qualité de sa laine, la finesse de son tissage et la cohérence de ses motifs. Les imitations industrielles peuvent reprendre certains dessins, mais elles n’ont ni la même densité, ni la même durabilité, ni la même âme.

Institutions, sauvegarde et modernisation

Conscient du fait que l’artisanat fait partie du patrimoine culturel, le gouvernement tunisien a créé, en 1959, l’Office national de l’artisanat. S’attachant à aider l’artisan aussi bien au moment de la conception de l’objet artisanal que lors de sa réalisation, l’O.N.A lui distribue dessins et maquettes, met à sa disposition des matières premières de qualité, spécialement en ce qui concerne la laine et les produits tinctoriaux, fait surveiller le travail par des moniteurs ou des monitrices, formés dans ses services, soumet les produits finis à des normes d’estampillage très sévères.

Dans la sauvegarde d’un patrimoine culturel qui cherche une adaptation judicieuse aux besoins d’une clientèle nouvelle, l’O.N.A. n’est pas sans contacts avec le Centre national des arts et traditions populaires. Axé sur l’inventaire et l’étude analytique des manifestations extérieures de la vie traditionnelle, le C.N.A.T.P. mène des enquêtes en profondeur sur les métiers traditionnels, les matériaux utilisés par les artisans, leurs techniques, et établit pour les pièces qu’il collecte de minutieuses fiches descriptives et d’usage.

Coopération, reconversion et centres artisanaux

Nombre d’artisans dont la production ne répondait plus aux besoins de la vie moderne se trouvent sans travail : d’autres ne parviennent plus, comme c’était le cas autrefois pour les potiers ou les tisserands, par exemple, à conduire leur activité du matériau à l’objet fini, en face de la concurrence industrielle. Pour les uns, l’O.N.A. songe à assurer leur reconversion ; aux autres, il propose d’entrer dans le secteur coopératif.

Dans presque toutes les petites villes ou les grosses bourgades ont été créés des centres artisanaux où, sous la surveillance et le contrôle de monitrices, jeunes filles ou jeunes femmes s’initient à divers travaux artisanaux ou viennent perfectionner leurs techniques (art du tapis, de la broderie, de la dentelle, de la vannerie). Ce qui n’exclut pas, pour des ouvrières plus expertes ou spécialistes de longue date, un travail à domicile, à partir d’un matériel fourni par l’O.N.A. et rétribué à la tâche (ainsi les tisseuses de tapis d’Oudref).

Étapes de production des tapis artisanaux dans nos ateliers

Économie locale, tourisme et défis contemporains

Dans un contexte politique et économique complexe, le “fait main” demeure plus que jamais sacré et vital pour la préservation des traditions et des savoir-faire. Les souks que l’on connaissait grouillant d’activité sont devenus silencieux : les touristes qui se déplaçaient en masse ont déserté le pays, la révolution et les attentats consécutifs ayant freiné l’un des plus puissants secteurs d’activité de l’économie tunisienne.

Malgré ces difficultés, des initiatives privées et familiales, comme les projets de La Liste Tunisienne ou le concept Tinja, s’emploient à revaloriser les métiers et à créer des passerelles entre tradition et design contemporain. À La Soukra, dans leur show-room de deux étages, c’est plusieurs savoir-faire et plusieurs régions que l’on reconnaît au travers des meubles, objets, étoffes et autres créations raffinées.

Exemples de produits locaux associés au tressage et au tapis

Produit Matériau Usage
Tapis tressés (zâaf, jonc) Rejets de feuilles de palmier, jonc Tapis de sol, sets, paniers
Kilims et couvertures Laine de mouton Couvre-lits, tentures
Babouches, chéchias Cuir, laine Vêtements et accessoires

Perspectives : diffusion, design et identité

Dès lors, le tissage amazigh devient un support associé aux secteurs de l’artisanat traditionnel, du design et de l’art contemporain. Le phénomène de diffusion de ce savoir-faire semble être une pratique stratégique adoptée par les structures étatiques et privées pour valoriser et conserver ce legs. L’artisane reprend les thèmes légués par sa mère et « invente de mémoire » des motifs qui sont bien à elle.

La question se pose : l’Etat tunisien est-il parvenu à la conservation du patrimoine des tapis amazigh ? A contrario, dans quelle mesure l’évolution de la société tunisienne a-t-elle influencé les expressions esthétiques du tapis amazigh et comment cette évolution technique et esthétique a-t-elle engendré une transmutation du signe amazigh ? Ces interrogations nourrissent des recherches sur la poïétique, l’esthétique et la sémiotique des tapis amazighs produits dans les divers contextes.

Subvenant à ses besoins, le semi-nomade cherchait à pourvoir à tous ses moyens de protection contre les intempéries à l’aide du métier à tisser. Il en tirera : vêtements, tapis, couvertures et jusqu’à la tente elle-même. L’ornementation est plus rare dans les vêtements, encore qu’elle apparaisse avec grand art dans certains survêtements féminins ; c’est dans les tapis de toutes sortes et les tentures qu’elle traduit le mieux le sens artistique de l’artisane.

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