Apport d’une activité libérale BNC en société : modalités et conséquences fiscales

Les professions libérales exerçant sous le régime des bénéfices non commerciaux (BNC) envisagent fréquemment l’apport de leur activité individuelle en société (SCP, SELARL, SELAS, SARL, SAS, etc.). Un apport en société consiste à transférer des actifs (argent, biens matériels, créances, ou fonds de commerce) d’une entreprise individuelle à une société nouvellement créée ou existante en échange de parts sociales ou d’actions de cette société. Cette opération entraîne des conséquences juridiques, fiscales et sociales spécifiques qu’il convient d’anticiper.

Qu’est‑ce que couvre le régime BNC pour une activité libérale ?

Les Bénéfices Non Commerciaux (BNC) concernent les revenus des professions libérales. Les recettes concernées : honoraires, rétrocessions, droits d’auteur, revenus de formations… Autrement dit, tout ce que vous percevez dans le cadre de votre activité professionnelle libérale. Vous êtes imposé en BNC si vous exercez une profession libérale indépendante, basée sur une expertise ou un savoir‑faire intellectuel. Pas de stock, pas d’achat‑revente, pas de lien de subordination ? Dès votre installation, il faut vérifier la bonne catégorie fiscale à utiliser selon la nature exacte de votre activité.

Motifs et formes d’apport

Transformer une entreprise individuelle sous le régime des BNC en SCP, SELARL ou SELAS peut offrir des avantages significatifs en termes de gestion, de protection du patrimoine et de fiscalité. La Société Civile Professionnelle (SCP) permet de mutualiser ressources et compétences tout en conservant une certaine autonomie. La SELARL limite la responsabilité des associés à leurs apports, offrant une protection accrue du patrimoine personnel. La SELAS convient aux structures importantes recherchant une plus grande souplesse dans la gestion et la gouvernance. Le choix de la structure dépend des objectifs, de la taille de l’activité et des préférences en matière de gestion et de fiscalité.

Conséquences fiscales générales de l’apport

Lorsqu'une SEL est constituée par l'apport d'une activité individuelle libérale, cela entraîne une cessation d'activité et les conséquences fiscales afférentes, notamment l'imposition des bénéfices non encore taxés. Toutefois, l'apport d'une entreprise individuelle peut bénéficier de dispositifs fiscaux tels que l'exonération des plus-values professionnelles (article 151 septies et 238 quindecies du CGI) ou un report d'imposition (article 151 octies B du CGI). Les bénéfices en sursis et les plus‑values latentes ne font pas l'objet d'une imposition immédiate lorsque les valeurs d'inscription des éléments d'actifs ne sont pas modifiées.

Imposition des bénéfices et choix du régime

Sur le plan fiscal, les bénéfices réalisés par les professionnels libéraux sont en principe soumis à l'impôt sur le revenu (IR) dans la catégorie des BNC, aucune distinction n'étant effectuée, sur le plan fiscal, entre le bénéfice de l'entreprise et leur rémunération. Ils peuvent relever :

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  • soit du régime micro‑BNC (seuil porté à 83 600 € pour les revenus des années 2026‑2028, valeur 2026) : abattement forfaitaire de 34 % ;
  • soit du régime de la déclaration contrôlée (régime réel) : déclaration 2035, déduction des charges réelles, amortissements, annexes le cas échéant.

Si votre société est soumise à l'impôt sur le revenu (IR), les bénéfices restent imposés dans votre déclaration personnelle, selon le régime applicable (micro‑BNC ou réel). En revanche, si vous optez pour l'impôt sur les sociétés (IS), les bénéfices sont d’abord imposés au niveau de la société. Vos revenus personnels seront imposés dans la catégorie des BNC et ils se baseront sur l’argent réellement versé à titre personnel depuis votre société, modifiant ainsi votre base imposable, votre base fiscale et sociale.

Régime fiscal des associés de SEL après jurisprudence et doctrine administrative

Le Conseil d'État retient comme critère l’existence ou non d’un lien de subordination pour déterminer la catégorie d’imposition des rémunérations perçues par les associés d’une SEL. Ainsi, les rémunérations perçues par les associés d’une SEL, au titre de l’exercice de leur activité libérale, sont en principe imposées dans la catégorie des BNC, sauf à démontrer l’existence d’un lien de subordination entraînant une imposition en traitements et salaires. Cette position a été rappelée par la jurisprudence (CE, décisions 2013 et 2017) et précisée par des mises à jour du BOFiP et des réponses ministérielles récentes.

L’administration fiscale a, depuis 2024‑2026, précisé que les rémunérations des associés des SEL (et, par extension, des sociétés de droit commun exerçant une activité libérale à l’IS) relèvent en principe des BNC, sauf démonstration d’un lien de subordination. Les rémunérations techniques des associés de SEL sont donc, en principe, imposables en BNC et non en traitements et salaires.

Conséquences pratiques pour les associés

  • Application possible du régime micro‑BNC aux associés de SEL lorsque leurs rémunérations techniques n’excèdent pas le seuil : les associés peuvent bénéficier du régime micro‑BNC à condition de respecter les seuils et si leurs revenus techniques sont imposés en BNC.
  • Les charges déductibles par les associés sont celles admises en droit commun pour les BNC : l’article 93 du CGI retient l’excédent des recettes totales sur les dépenses nécessitées par l’exercice de la profession.
  • Les cotisations « Madelin » (ou primes versées aux plans d’épargne retraite) sont déductibles du bénéfice imposable des associés de SEL lorsque leurs rémunérations sont imposées dans la catégorie des BNC (article 154 bis du CGI), et sous réserve des limites et conditions de cet article.
  • Si la SEL prend en charge directement des cotisations (Madelin ou autres) au nom et pour le compte de l’associé, ces sommes constituent un élément de rémunération de l’associé, déductible du résultat de la SEL mais imposable pour l’associé en BNC.

TVA, CFE et autres obligations fiscales

Quant à la TVA, les SEL sont assujetties à la TVA dès lors qu'elles fournissent une prestation de service à titre onéreux. Les actes de soins peuvent rester exonérés sous conditions (article 261, 4‑1° du CGI). La franchise en base de TVA peut s’appliquer lorsque le chiffre d’affaires en matière de prestations de services ne dépasse pas les seuils applicables. L’administration précise que « les SEL, à l'instar des sociétés civiles professionnelles et des sociétés de capitaux ayant pour objet l'exercice en commun de la profession de leurs membres, ont, en tant que telles, la qualité d'assujetti redevable de la TVA, les membres de ces SEL ne sont pas eux‑mêmes redevables de la taxe ».

Enfin, les SEL sont par principe soumises à la contribution économique territoriale (CET), et donc à la cotisation foncière des entreprises (CFE) dans les conditions de droit commun.

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Régime social et conséquences pour les dirigeants

Le statut social du dirigeant varie selon la structure :

  • Assimilés salariés : dirigeants de SELAFA, SELAS, gérants minoritaires ou égalitaires de SELARL ;
  • Travailleurs non‑salariés (TNS) : gérants majoritaires de SELARL, gérants de SELURL, SELCA.

Les distributions (dividendes, comptes courants, sommes du conjoint) sont soumises à cotisations sociales lorsque les distributions dépassent 10 % du capital social, des primes d’émission et des sommes versées en compte courant. La réforme de l’assiette sociale des travailleurs indépendants (entrée en vigueur reportée puis applicable en 2026) vise à aligner certains prélèvements et à simplifier l’assiette, ce qui impacte le calcul des cotisations des indépendants.

Formalités déclaratives et obligations spécifiques

La société soumise au régime de la déclaration contrôlée (BNC) doit transmettre les déclarations et annexes adéquates : déclaration complémentaire n° 2042 C pro, déclaration de résultat n° 2035 et annexes 2035 A/B, dans les délais et selon les modalités dématérialisées (EFI ou EDI). L’entreprise doit joindre, via le formulaire n° 2035‑AS‑SD, la liste des personnes détenant au moins 10 % du capital, ainsi que la liste des filiales et participations si nécessaire. En cas de réévaluation des immobilisations, un tableau des immobilisations et des amortissements doit être joint en annexe.

En cas d’absence ou de retard de déclaration, l’administration adresse une mise en demeure ; si la situation n’est pas régularisée sous 30 jours, l’entreprise s’expose à une imposition d’office et à des majorations (10 %, 40 % ou 80 % selon la gravité). Des amendes spécifiques (5 % des sommes omises) existent pour documents manquants ou erronés.

Aspects pratiques et arbitrages chiffrés

L’arbitrage entre micro‑BNC, déclaration contrôlée ou exercice en société dépend largement du niveau de recettes, du niveau de charges réelles et des objectifs patrimoniaux et sociaux. Quelques exemples extraits de cas pratiques :

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  • Recettes 90 000 € : seuil micro‑BNC dépassé, déclaration contrôlée obligatoire ;
  • Recettes 55 000 €, charges 18 000 € : arbitrage entre micro‑BNC (bénéfice après abattement) et déclaration contrôlée (bénéfice réel) ;
  • Recettes 70 000 €, charges 30 000 € : charges représentent 43 % du CA, situation où le régime réel devient intéressant ;
  • 200 000 € de recettes via SELARL à l’IS : les revenus personnels (gérance) sont imposés en BNC sur la base de la rémunération versée par la société, et non sur les recettes totales ; les dividendes suivent un traitement distinct.

Droits, interdictions et limites d’options

  • Les associés de SEL ne peuvent pas, en principe, exercer l’option pour l’assimilation à une EURL (article 1655 sexies du CGI) : l’associé de SEL accomplit ses actes professionnels au nom et pour le compte de la société et n’est pas réputé exercer en nom propre.
  • Les cessions de parts de SEL suivent en principe le régime des plus‑values des particuliers (article 150‑0 A du CGI) ou le régime des plus‑values professionnelles pour certaines SEL unipersonnelles ; les règles d’exigibilité des reports d’imposition doivent être examinées lors d’apports ou de cessions (par exemple apport à une SPFPL).

Points de vigilance et recommandations

  • Anticiper l’impact de l’apport sur la détermination du revenu imposable et de l’assiette sociale : en société, la base de calcul des cotisations sociales change et se calcule généralement sur les sommes effectivement versées au dirigeant.
  • Vérifier la possibilité d’application du régime micro‑BNC après apport : le seuil doit être apprécié sur la rémunération technique perçue et, le cas échéant, en y réintégrant les dépenses professionnelles prises en charge par la société et imposées en BNC.
  • Documenter les flux : si la société prend en charge des cotisations ou dépenses au nom de l’associé, ces sommes doivent être correctement traitées en rémunération et prises en compte fiscalement et socialement.
  • Consulter un expert‑comptable ou conseil fiscal pour la déclaration 2035, le respect des annexes, et l’optimisation du choix entre IS et IR, en tenant compte des impacts retraite et prévoyance.

Une SELARL, c'est quoi exactement ?

Environnement jurisprudentiel et évolutions récentes

La jurisprudence du Conseil d’État et les décisions de la Cour de cassation ont profondément structuré le régime applicable aux associés de SEL (notamment décisions 2013, 2017, 2024, 2025). Des mises à jour de la doctrine administrative (BOI, rescrits, réponses ministérielles) ont précisé l’imposition en BNC des rémunérations techniques, les modalités de déduction des cotisations Madelin, l’application du micro‑BNC, le traitement TVA et la CFE. Les positions gouvernementales et les dialogues entre organismes (CNOEC, DLF, DGFiP) montrent l’attention portée aux conséquences opérationnelles et sociales de ces changements, notamment sur les stratégies de rémunération et la prévoyance des dirigeants.

Aspect Conséquence
Imposition des rémunérations techniques En principe en BNC sauf preuve d’un lien de subordination (sinon traitements et salaires)
Micro‑BNC Possible pour associés de SEL si seuil respecté et rémunération technique en BNC
Cotisations Madelin Déductibles lorsque rémunérations imposées en BNC ; prise en charge par la SEL = rémunération imposable
TVA Sujette pour la SEL ; actes de soins exonérés si conditions remplies
CFE/CET SEL soumise à la CET/CFE en droit commun
Statut social dirigeant Varie : assimilé salarié ou TNS selon la forme et la qualité de gérant

Maîtriser le régime BNC dans le cadre d’un apport d’activité libérale en société est un levier concret pour optimiser la gestion fiscale, sociale et patrimoniale de l’activité. Une analyse personnalisée est nécessaire pour chaque situation, en tenant compte des recettes, des charges, du projet professionnel et des objectifs patrimoniaux.

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