Ciné-Ressources BNC — La Nuit fantastique : analyse historique

La programmation conçue à partir des collections des Archives françaises du film du CNC, avec l’aimable complicité de leurs ayants droit, donne à voir et à revoir ces films. Trop souvent oubliés aujourd’hui de l’histoire du cinéma français, ils ont enchanté, fasciné et effrayé des spectateurs enthousiastes parfois rassemblés, comme dans les années soixante-dix, en communautés de cinéphiles passionnés.

Le contexte de production de La Nuit fantastique

Alors que la France était sous l’occupation allemande, Marcel Lherbier se réfugie dans le fantastique puisqu’il était alors interdit de filmer ou de mettre en scène la réalité. Bien entendu, tout est tourné en studio avec peu de moyens, en plein hiver 1941-42. L’ensemble du film se déroule de nuit, ce qui permet à Marcel Lherbier de réaliser un beau travail sur les éclairages et les ombres.

Résumé de l’intrigue et tonalité

Un (grand) étudiant tombe amoureux d’une femme qu’il pense être une apparition. Il la suit et rencontre des personnages étranges… Il serait donc plus exact de parler d’onirisme que de fantastique puisque le personnage principal pense qu’il rêve cette histoire mêlant amour, intrigue policière et magie (le titre initial était d’ailleurs un hommage à Méliès). L’humour est très présent, un humour par petites touches, s’appuyant sur le flegme du héros ou jouant souvent avec les mots.

Interprétation et figures centrales

Micheline Presle est angélique, merveilleuse dans ce rôle de jeune femme à la fois inaccessible et bien réelle. Sa toute première apparition au tout début du film évoque immanquablement la semeuse, emblème de la république, seul sous-entendu que se permet Lherbier.

Le fantastique en France : origines et évolution

Le Fantastique est un genre que l’on n’associe guère spontanément à la production cinématographique en France. Cette veine proprement onirique naît donc avec Méliès, mais aussi Segundo de Chomón ou encore Gaston Velle, moins célèbre et dont les Archives françaises du film du CNC programment plusieurs œuvres. Diables et prestidigitateurs, fées et sorcières peuplent bon nombre des cinq cents films qu’il tourne en quinze ans, dans ses studios de Montreuil, et qui, pour le spectateur de l’époque, sont autant de merveilleux cauchemars. Celui-ci, malgré cet ancrage précoce en France, met pourtant plusieurs décennies à dire son nom. Il faudra attendre l’orée des années soixante-dix, pour qu’un regard cinéphile singulier se pose sur lui et jette un pont entre le surréalisme et ce que l’on n’appelle pas encore le cinéma « bis », tout en relisant la politique des auteurs à la lumière de Mai 68 pour qu’il se constitue en « genre ».

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Le rôle des revues et salles spécialisées

La mythique revue Midi-Minuit Fantastique, aujourd’hui disparue, tient une place prépondérante dans son développement. Midi-Minuit, c’est aussi le nom de la salle de cinéma parisienne qui, à la même époque, diffusa en version française les films venant des principaux pays (États-Unis, Grande Bretagne, Italie, Espagne) où le Fantastique est un véritable genre d’exploitation, un secteur en soi de l’industrie cinématographique locale.

Sources littéraires et motifs récurrents

Mais le genre trouve sa véritable origine dans la littérature, du conte au feuilleton populaire avec lesquels il traverse modes et courants. Le conte et ses thématiques sont récurrents du genre en France, comme en témoigne Le Petit Poucet, adapté par bon nombre de réalisateurs : l’un des premiers titres qu’il a inspirés remonte à 1909, le dernier à 2009. De même, Alice au pays des merveilles est présent ici avec un film de 1949, curiosité tournée avec le procédé couleur Anscocolor, et mêlant prises de vue réelles et animation.

Esthétique et procédés formels du fantastique français

Formellement parlant, c’est du côté des surimpressions, flous, brouillards, diffusions de lumière, ralentis, dédoublement, apparitions et disparitions, cadrages insolites beaucoup plus que de celui des effets spéciaux qu’il faut aller chercher l’expression du merveilleux du rêve et de la féérie ou des tourments de l’âme. Pour qualifier les œuvres de ce cycle, il est sans doute plus pertinent de parler de « films français fantastiques » dont les dimensions surnaturelles, si elles servent le plus souvent à véhiculer un discours romantique ou parfois politique, constituent un fil rouge, discret mais qui ne se rompt pas.

Figures et thématiques récurrentes à l’écran

La programmation fait apparaître que la frise met l'accent sur ce dernier, réunissant des films où les lois du réel sont bousculées par l'irruption d'un élément anormal et inquiétant. Les fantômes, fées et sorcières sont donc omniprésents à l’écran. Certains revenants sont plutôt attachants et sympathiques tel celui de Sylvie et le fantôme, la charmante comédie de Claude Autant-Lara. Grâce à lui, Sylvie peut ainsi prolonger son enfance et garder son innocence. Sans compter l’inoubliable Micheline Presle dans La Nuit fantastique de Marcel L’Herbier. Mais d’autres sèment la terreur, ainsi les personnages inquiétants du Manoir de la peur d’Alfred Machin ou le sorcier de Coïncidences de Christian-Jaque. Tous s’inscrivent dans un imaginaire marqué par les figures folkloriques du Mal que sont démons, revenants et autres créatures de l’au-delà.

Le fantastique pendant les années noires

On peut raisonnablement penser que ce n’est pas le fait du seul hasard si c’est précisément à cet inconscient collectif que le cinéma des années noires de la Seconde Guerre mondiale offre de faire son retour. L’un des films les plus intéressants à cet égard reste Le monde tremblera de Richard Pottier, dont la folie du héros n’est qu’un prétexte pour aborder la montée du nazisme. Le film sera d’ailleurs censuré pendant l’Occupation. C’est également un film d’anticipation, puisque chacun peut y prévoir l’heure de sa mort, thème repris dans l’étrange Le Temps de mourir d’André Farwagi, où un homme découvre son assassinat prochain sur la bobine de film qu’il a trouvée.

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Psychanalyse, doubles et figures de l’étrangeté

Au gré des époques, des films d’inspiration aussi différente que Le Testament du Docteur Cordelier (Jean Renoir) ou Les Créatures d’Agnès Varda, intègrent les éléments de la théorie psychanalytique qui, dans les mythes propres au genre, voit précisément certaines figures de « l’inquiétante étrangeté ». Ainsi en est-il de la double figure de Docteur Jekyll et de Mr Hyde, revisitée par l’effrayant Jean-Louis Barrault dans le film de Jean Renoir, ou Jean-Claude Pascal dans le méconnu Chevalier de la nuit de Robert Darène.

Limites et frontières du genre

Comme celles de tous les genres cinématographiques, les frontières du fantastique sont fluctuantes. Une acception très large considère le fantastique comme le cinéma de l'extra-ordinaire, qui englobe à la fois le merveilleux, la science-fiction et tout le cinéma de l'étrange et de la peur. Parmi les autres grands noms présents dans cette programmation, citons Louis Feuillade avec La Fée des grèves, ou encore Albert Capellani et son Pied de mouton, féérie en dix tableaux, partiellement en couleur. Mais enfin, certains films célèbres et représentatifs du Fantastique français sont absents de cette programmation. En effet il s’agissait pour nous de faire un choix parmi les œuvres présentes dans les collections des Archives françaises du film du CNC, et surtout de mettre en exergue quelques-unes d’entre elles oubliées, et non de dresser un panorama exhaustif.

Ressources et publication

Suite à la refonte en cours du système documentaire, le catalogue Ciné-ressources n’est plus mis à jour. Nouveauté : Périodiques numérisés consultables en ligne - La Cinématographie française et Cinémonde, deux revues françaises prestigieuses, s'ajoutent à l'offre des périodiques numérisés : Cinémonde (1928-1971), magnifique grand format, l'un des premiers tirés en héliogravure est le titre-phare de la presse cinéma grand public. Quant à La Cinématographie française (1918-1966), très riche en encarts publicitaires souvent somptueux, c'est la revue corporative par excellence, destinée donc aux professionnels.

Crédits

Textes : Jérôme Momcilovic, critique de cinéma et essayiste, d'après une trame de Guy Astic. Supervision : Jean-François Buiré. Réalisation : Ciclic, 2016. Bibliographie : cf.

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