Désorceler la Finance: Définition et Exploration d'une Pratique Rétrofuturiste

L’équipe du Laboratoire sauvage Désorceler la finance revient pour poursuivre le déploiement de son récit rétrofuturiste sur l'Anomalie et les possibles d'un monde post-capitaliste. S'inspirant de la pratique des Ateliers de l'Antémonde ou encore des travaux de Donna Haraway sur le pouvoir de la fiction spéculative, il propose des documents du capitalisme tardif mis au jour par des capitalistologues et issus des archives numériques d'Entre-Temps. Du rapport d’enquête au témoignage, ces textes naviguent aux frontières de l’écriture créative et de la méthodologie historique.

Désorceler la finance est un laboratoire sauvage de recherches expérimentales basé à Bruxelles. Créé en 2017, cet espace multidisciplinaire réunit artistes, citoyens et activistes sur une durée de 4 ans (2017-2020). La crise traversée par les pays occidentaux est la crise d’un système tout entier. Mais serions-nous ensorcelé·e·s pour qu’il nous paraisse tellement difficile voire impossible de s’attaquer à cette machinerie mortifère ? Comment déconstruire le langage de l’économie ?

Finance et sorcellerie… Deux mondes qui paraissent à première vue aux antipodes et pourtant… Suivant le terme utilisé par l’anthropologue Jeanne Favret Saada, « désorceler » serait une manière de retourner le maléfice à l’envoyeur, de lui renvoyer l’envers de ses pouvoirs, pour contribuer à se libérer de son emprise et nous redonner une capacité d’agir (un pouvoir de faire).

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Les Rituels de Désenvoûtement de la Finance

Les rituels de désenvoûtement de la finance se déploient sous la forme d’une occupation temporaire de l’espace public. S’y opèrent de nouveaux rites collectifs œuvrant à la transformation de notre système économique. Le public est convié dans un espace de partage et d’expérimentations de pratiques artistiques et sorcières.

Ils sont envisagés comme des rites de passage marquant la métamorphose de notre rapport au modèle capitaliste. Ces rituels trouvent leur source dans la découverte de l’“Open Outcry”, une méthode de communication utilisée par les courtiers en bourse dans les salles de marchés. Historiquement, ce langage mystérieux se manifestait sous forme de cris et de signaux gestuels qui avaient pour but de transférer des informations telles que les ordres d’achat et de vente entre les différents acteurs des salles de marché.

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« Outcry » signifie aussi littéralement « un cri de douleur », « un tollé ». Une définition qui donne une perspective intéressante quand on pense au cri de protestation du mouvement Occupy Wall Street qui a secoué les portes de la finance en 2011. Le rituel est construit comme une partition dont le centre varie en fonction de différents marchés financiers que l’on souhaite désenvoûter.

Ce workshop nommé « Désenvouter, pirater, hacker la finance » est animé par le laboratoire sauvage Désorceler la finance. En partenariat avec l’école des Mines de Saint-Étienne, cette édition bénéficie du soutien de la DGCA du Ministère de la Culture.

Les marchés financiers sont présents dans nos vies, ostensiblement, et le sont paradoxalement de manière invisibles et impalpables. Ils semblent intouchables et leur pouvoir sorcier nous paralyse.

Ainsi, pendant ce workshop, seront imaginés à partir des pratiques et expériences personnelles, des objets, outils, actions ou protocoles magiques contestataires allant du détournement au hacking. Ici, à chacun·e d’interroger sa propre pratique créative, son engagement et son rapport à la finance. Toutes formes sont possibles, objets, outils, actions, dispositifs et protocoles, sans limites de format.

Désorceler la finance

L'Anomalie et les Microcosmogrammes Archaïques

Dans le cadre d’un stage au DéCentre d’Archives Orales de l’Anomalie, nous sommes parties en expédition en Flandrie centrale, au niveau de l’ancienne ville de Bruxelles. Notre intention était d’éprouver les méthodes terra-rédactionnelles, que vous connaissez bien, en laissant témoigner le sol à travers nous.

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Pour cet exercice, je faisais équipe avec la terra-formatrice Brunal Des Pics. Plutôt que de nous diriger vers les zones denses où les ruines matérielles du capitalisme restaient visibles sous la végétation, nous avions choisi un terrain où le démantèlement de l’activité industrielle semblait antérieur à l’Anomalie. Nous nous basions pour cela sur nos perceptions sensorielles mais également sur des relevés topographiques du siècle dernier. Ce n’est donc pas la présence d’artefacts qui nous attirait, au départ, mais leur absence.

Nous savons aujourd’hui que ce type de terrain était appelé, avant l’Anomalie, « une friche » et désignait précisément des lieux dans un état transitoire entre un usage (bien souvent industriel) et un autre (logements, commerces, « pépinières » de jeunes entreprises en voie de prédation, etc.). Dans l’attente de sa nouvelle affectation, la friche n’était plus « entretenue » par son propriétaire. C’est ce caractère provisoire qui a volé en éclat quand a été proclamé la « frichisation permanente » dans les premières années de l’Anomalie.

Ce que nous avons découvert, est une forme archaïque de ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de « microcosmogramme ». Aujourd’hui, on emploie principalement cette méthode cartographique pour comprendre les conflits interspécifiques et nous positionner, en tant qu’humain.es et communautés, dans des cohabitations sereines avec les vivants et les non-vivants. Cependant, la méthode fut initialement inventée, dans un contexte capitalo-tardif, pour voir et agir sur les emprises sorcières capitalistes.

D’après Abram Del Sol, les microcosmogrammes archaïques entendaient représenter les forces et les rapports de force qui agitaient les enjeux du logement à Bruxelles. Leurs auteurs et autrices cartographiaient les acteurs industriels, financiers, institutionnels impliqués dans des situations particulièrement problématiques et traçaient leurs interactions, leurs intérêts ou stratégies communes.

Mais ces microcosmogrammes ne se contentaient pas d’être des schémas de la mécanique sorcière dans laquelle le logement était pris. Ils ne représentaient pas que les réseaux de pouvoir mais aussi ce qui les déborde, les forces instables, les énergies muettes, les coalitions fragiles. Cela passait, dans ces cartes primitives, par l’intégration des expériences et des récits d’habitants et d’habitantes, par la visualisation de tout ce qui vit où qui rôde dans une ville, de ce qui fait du bien, de ce qu’iels voulaient défendre ou de ce dont iels avaient besoin.

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Microcosmogramme

Les Zones du Microcosmogramme

  • Forme globale: trois monticules de terre. Nous pouvons supposer que les monticules à la base du triangle isocèle représentent les deux champs de force qui s’opposent frontalement dans le système sorcier que décrit la microcosmogramme. Le troisième sommet semble prendre la position d’un intermédiaire à travers lequel les offensives sont canalisées.
  • Zone 1: des rubans concentriques de renouées avec inscriptions. Les rubans de renouées délimitent quatre bandes dédiées chacune à une fonction essentielle du marché de l’immobilier. Il s’agissait de voir et nommer les acteurs impliqués dans le capitalisme immobilier, pour saisir les méthodes et les lieux où s’exerce l’emprise et tenter de s’en libérer par des luttes localisées.
  • Zone 2: buisson de sasseratou comprenant divers artefacts. Cette deuxième zone semble moins organisée et plus organique que la première. Nous pouvons supposer qu’au moment où le microcosmogramme a été réalisé, les plants ou les graines aient permis de relier des points spécifiques de la zone car tel est l’objectif de ces cartes : « créer des liens visuels, des liens cognitifs ou d’imagination, des liens politiques à partir ou avec des données, des récits, des affects ». Mon hypothèse est, qu’à l’opposé de la fonction capitaliste du logement comme marchandise (Zone 1), soit représentée ici la fonction sociale du logement comme besoin vital (Zone 2).
  • Zone 3: la tranchée. Celle-ci entoure le monticule et s’étend en direction des Zones 1 et 2. À mon sens, la tranchée n’a pas qu’une fonction utilitaire et représente un agent spécifique de la cosmologie du logement. J’y vois le dess(e)in d’un pouvoir central nourrissant, d’une part, sa fonction capitaliste et fabriquant, d’autre part, un « bouclier » fragile de la fonction sociale.
  • Lien transversaux: lo blob. Ol forme des zones de forte densité et les relie par des filaments plus ténus. Lo blob est intelligent, mystérieux, chaotique et inclassable et il n’est pas exclu, qu’à l’époque capitalo-tardive, cet être eut déjà une aura magique. Au moment où cette carte-territoire a été créée, ol aurait pu servir à positionner les attaques menées par les forces capitalistes sur la fonction sociale de l’habitat et les contre-attaques militanto-sorcières.

Au lendemain de notre découverte, et afin que nos observations ne s’appuient pas uniquement sur des perceptions visuelles, ma partenaire Brunal Des Pics a souhaité se mettre à l’écoute du sol. En l’occurrence, et sans trop de surprise, ce fut lo blob lo plus bavard. Cependant, à partir de cet ensemble, je vais risquer l’hypothèse que ce microcosmogramme ne serait pas qu’une carte stratégique pour organiser la lutte, mais bien le support d’un rituel, effectué pour et avec les habitant.es de Bruxelles et voisin.es de la friche.

Nous savions que la cartographie pouvait être « performative », qu’elle ne s’est jamais contentée de décrire le monde et qu’elle a toujours participé à le faire. Mais le caractère exceptionnel de ce site réside dans le déploiement d’une carte sur quatre dimensions (trois dimensions spatiales et une dimension temporelle) devenant un espace de fabrication symbolique, sorcier et politique, du monde. Cette carte vivante et rituelle a pu participer aux prémisses de la « frichisation permanente ».

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