Le rôle du développement local dans la valorisation de l'artisanat

K. Kate Kerr est consultante spécialiste du développement de l'artisanat et chargée de cours à la Division of Arts and Humanities de la Shawnee State University. Elle vit à Wheelersburg. Le présent article, inspiré à l'auteur par son expérience en Indonésie, est centré sur les bénéfices économiques que peut engendrer l'artisanat traditionnel, notamment dans les domaines de l'emploi, des petites entreprises, du commerce et du tourisme.

De multiples raisons historiques, culturelles, économiques et écologiques plaident en faveur du maintien des traditions culturelles. La culture en général et les savoir-faire traditionnels en particulier représentent des leviers importants de développement culturel et social ainsi que de croissance économique. L'artisanat participe incontestablement au rayonnement du territoire.

Artisanat, emploi et petites entreprises

Bien que les recherches dans ce domaine soient limitées, les exemples dont on dispose montrent à l'évidence que l'artisanat joue, ou pourrait jouer, un rôle important dans les économies des pays en développement. L'étude canadienne a mis en évidence l'importante contribution du secteur artisanal à l'emploi en Asie. En Inde, par exemple, plus de 2,18 millions de personnes exercent une activité artisanale à plein temps (Pye, 1988).

Les activités artisanales améliorent la situation de l'emploi et offrent des possibilités d'activités rémunératrices - sculpture sur bois, tissage, poterie, etc. - qui contribuent à perpétuer les connaissances traditionnelles détenues par les artisans eux-mêmes. L'artisanat joue un rôle essentiel dans l'économie locale. En France, le secteur artisanal représente environ 3 % du PIB et emploie près de 3 millions de personnes. Chaque artisan contribue à la création d'emplois, à la dynamisation des territoires et à la transmission de savoir-faire uniques.

Les artisans ruraux ont tendance à travailler à temps partiel et à domicile, ce qui présente des avantages et des inconvénients. L'un des avantages de l'artisanat est qu'il peut servir à compléter le travail agricole, sans nécessité de migration. En Thaïlande, par exemple, où les agriculteurs produisent la majorité des objets en rotin, la vente de ces objets représente 35 pour cent du revenu total des ménages. Soixante-quinze pour cent des tisserands thaïlandais travaillent aussi comme ouvriers agricoles saisonniers, 74 pour cent des sculpteurs sur bois travaillent dans l'agriculture et 66 pour cent des artisans du bambou sont également des agriculteurs (Pye, 1988).

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Ressources naturelles, foresterie et artisanats forestiers

Dans la plupart des cas, les matières premières nécessaires à la production artisanale proviennent des forêts. Les artisanats forestiers offriraient des possibilités particulièrement intéressantes par rapport aux autres artisanats. Parmi les artisanats étudiés figuraient ceux qui utilisent le bois, le rotin et d'autres produits forestiers autres que le bois, les textiles, les métaux, la terre de potier et la pierre.

Les habitants des régions forestières dont le mode de vie traditionnel subit les assauts du « développement » doivent procéder à des ajustements complexes. Les objectifs de la foresterie - développement durable et gestion des ressources; conservation et protection de l'environnement; développement de l'industrie forestière, etc. - ont un impact direct sur la population. La question de l'accès aux ressources naturelles, sources de matières premières, et de leur utilisation, est particulièrement délicate. Il s'agit, en fait, de savoir qui doit avoir accès à ces ressources, dans quel but et dans quelle mesure.

Le fait que la plupart des artisans soient installés dans les zones rurales a des incidences importantes sur la politique forestière. Les questions complexes des régimes fonciers et de l'accès aux matières premières, comme le bois et le rotin, exigent, si l'on veut répondre aux besoins des artisans, des solutions nuancées et équilibrées. Le point de vue des villageois, habitués à ce que l'accès aux matières premières soit régi par des traditions complexes, est souvent bien éloigné de celui des lois fédérales récemment promulguées pour préserver les ressources naturelles.

Approches de développement : villes, ruraux et microprojets

Jusqu'à récemment, la plupart des efforts faits pour développer la production artisanale ont consisté à créer de petites entreprises industrielles en ville, avec des résultats divers. On peut citer à cet égard un programme exécuté au centre de Java, grâce auquel a été créée une usine de meubles de haute qualité en style européen et anglais destinés à l'exportation. Doté d'excellentes ressources, y compris d'un four perfectionné pour le séchage du bois et des machines les plus modernes, ce programme emploie plusieurs centaines d'ouvriers, hommes et femmes.

Les responsables du projet n'ont pas réussi à résoudre le problème de l'absentéisme chronique. Si l'on prend le temps de développer les artisanats dans leur cadre naturel, il semble que l'on ait de meilleures chances de succès. Une série de microprojets adaptés aux conditions particulières d'un groupe tribal a plus de chances de prendre racine et de se développer (Kerr, 1990).

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Par exemple, un modeste projet entrepris par Aid to Artisans dans le village de potiers de Kasongan, dans le centre de Java, a permis d'introduire des cuiseurs à huile et des fours à briques appropriés, et d'apprendre aux artisans à cuire leurs objets à des températures plus élevées pour qu'ils soient plus solides. Avec une production améliorée, adaptée à l'exportation, les artisans gagnent aujourd'hui beaucoup plus d'argent qu'auparavant.

Projet-modèle et coopération interdisciplinaire

Au cours de l'été 1990, le Département des forêts de la FAO et le Fond international de l'Unesco pour la promotion de la culture (IFPC) ont entrepris conjointement une étude de faisabilité sur les possibilités de développement de l'artisanat dans les régions forestières des îles indonésiennes les plus éloignées. C'était la première fois que des experts en foresterie, des écologistes et des sociologues travaillaient avec des spécialistes du développement de l'artisanat.

L'équipe a mis au point un projet-modèle souple à trois niveaux pour le développement de l'artisanat en milieu indonésien et une série de propositions de projets. Au premier niveau, le projet s'adresse essentiellement aux ruraux héritiers d'une longue tradition artisanale. Des profils de projet ont été établis pour les Dayak de l'est du Kalimantan et pour les artisans de Tanah Toraja. Un profil de projet a été établi en tant qu'élément à insérer dans un projet plus vaste d'aménagement d'un bassin versant. Au troisième niveau, le projet est conçu pour faciliter la production industrielle artisanale.

Design, commercialisation et accès aux marchés

Comme les marchés d'exportation constituent la principale source de revenus des artisans, une bonne connaissance du marché est un atout indispensable à la réussite de toute entreprise artisanale. Or, la plupart des artisans ignorent tout des marchés occidentaux. Il est particulièrement important que les artisans trouvent des débouchés pour leurs produits et bénéficient de programmes de commercialisation subventionnés.

Dans ce domaine, il convient d'adopter une approche nuancée et équilibrée s'appuyant tant sur les motifs, les modèles et les produits traditionnels que sur une bonne connaissance du marché. Par exemple, un atelier régional conjoint PNUD/FAO sur la conception et la fabrication de meubles en bambou et en rotin a été organisé en Indonésie en 1989. Outre la fourniture d'informations sur les procédés de fabrication et sur les stratégies internationales de commercialisation, l'atelier comportait un élément de conception sous la direction d'un dessinateur de meubles italien expérimenté. Les actes de l'atelier ont été publiés et servent de guide pour les investisseurs et les chefs d'entreprise (FAO, 1990).

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Aid to Artisans (ATA) est une organisation à but non lucratif dont le siège est à Farmington, Connecticut (Etats-Unis) et qui offre une assistance concrète aux artisans des pays en développement et des régions des Etats-Unis frappées par la dépression économique. Depuis sa création en 1976, ATA a réalisé des projets dans 30 pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine. L'organisation attache une importance particulière à la commercialisation et aide les artisans du tiers monde à pénétrer sur les marchés des pays développés, notamment aux Etats-Unis.

Un projet exécuté au Honduras illustre bien le type d'assistance offert par ATA. Pendant cinq ans (1985-1990), ATA a formé plus de 500 artisans ruraux, dont une majorité de femmes, à des métiers artisanaux tirant parti des ressources naturelles immédiatement disponibles, comme les fleurs séchées, les enveloppes d'épis de mais et la terre de potier. ATA a fourni les ressources en matière de conception, de formation, de gestion et de commercialisation nécessaires au démarrage du projet, qui visait à créer des emplois pour des artisans et à mettre sur pied un système de production artisanale autonome.

Technologie, genre et risques pour le fait-main

Une mise en garde s'impose toutefois en ce qui concerne l'introduction de nouvelles technologies. Une technologie qui peut se révéler avantageuse dans un cadre industriel risque d'étouffer l'artisanat à domicile, notamment si elle tend à modifier le rôle traditionnel des femmes. L'introduction de machines se substituant à la main-d'œuvre peut menacer le caractère « fait-main » de la production artisanale.

En outre, la plupart des études de cas montrent qu'en règle générale, lorsqu'on introduit une technologie améliorée, les femmes n'y ont pas accès (FAO, 1987a; Campbell, 1990). Il convient donc de veiller à ce que les innovations techniques demeurent inclusives et respectueuses des structures sociales locales.

Tourisme culturel et artisanat

Beaucoup de pays en développement commencent à tenir compte des bénéfices potentiels, pour la conservation des ressources, d'un tourisme écologique limité et bien géré. De ce point de vue-là, ce que l'on appelle « tourisme culturel » serait particulièrement prometteur (Weir et Manan, 1989). Le mélange très particulier de cultures ethniques diverses qui caractérise l'Indonésie fait de ce pays un candidat de choix pour le développement du tourisme culturel.

Les touristes qui se rendent sur le plateau de Toraja sur l'île des Célèbes peuvent visiter des villages Toraja authentiques et découvrir l'architecture extraordinaire de la région. Cet intérêt croissant pour le tourisme aura d'importantes incidences sur le développement de l'artisanat. Bien que le volume des ventes de produits artisanaux aux touristes ne puisse être comparé au volume des exportations (Pye, 1988), l'artisanat complète les arts du spectacle qui sont l'une des principales attractions touristiques.

Ancrage territorial, cohésion sociale et durabilité

L'économie présentielle s'appuie sur la demande effective d'un territoire. Les entreprises artisanales, en raison de leur implantation locale et de leur taille humaine, illustrent parfaitement cette logique. Leur principale force réside dans leur capacité à s'ancrer profondément dans le tissu territorial. Cette ubiquité garantit une réactivité et une efficacité remarquables, tout en créant des liens de confiance avec les habitants et les populations de passage.

Les savoir-faire liés aux métiers artisanaux jouent un rôle déterminant dans la conception et la mise en oeuvre de projets de développement local, de revitalisation des quartiers et d'attraction touristique. L'importance des métiers d'art et des savoir-faire va aussi au-delà des impacts strictement économiques. Fortement ancrés dans un territoire et parfois spécifiques à une communauté, ces savoir-faire représentent un facteur de cohésion et d'identité. De plus, leur dimension sociale, valorisée au sein de projets de réinsertion de jeunes et de groupes en difficulté, permet de créer un lien avec le passé, de renforcer les rapports sociaux et de construire un système de valeurs fondamentales pour l'avenir d'un individu ou d'une communauté.

Les savoir-faire contribuent aussi à la conservation du patrimoine existant, mobilier et immobilier. Les savoir-faire artisanaux et artistiques peuvent inciter la créativité et permettre d'enrichir continuellement notre patrimoine, en donnant une forme aux valeurs du présent. Un produit fonctionnel et esthétiquement réussi est, par définition, un produit dont on se soucie plus et qui reste plus longtemps dans nos habitations. La beauté est un ingrédient essentiel de la durabilité ; un antidote au modèle de consommation jetable.

Politiques publiques, approvisionnement et soutien institutionnel

L'appui institutionnel pour l'achat des matières premières peut être très utile aux artisans (FAO, 1987). Dans ce domaine, il convient d'adopter une approche nuancée et équilibrée s'appuyant tant sur les motifs, les modèles et les produits traditionnels que sur une bonne connaissance du marché.

Les activités visant à développer l'artisanat devraient être considérées comme faisant partie de l'ensemble des activités de développement d'une région donnée, plutôt que comme la panacée économique qui fournirait instantanément des emplois de substitution et des possibilités de revenu. Il ne faudrait pas pour autant trop attendre du développement de l'artisanat. Le succès économique de la production artisanale ne peut, à lui tout seul, garantir le maintien des traditions culturelles. En fait, pour répondre à la demande du marché international, les artisans devront souvent modifier les modèles et les motifs traditionnels.

Exemples et retours d'expérience

Au centre de Java, où les sculptures sur bois constituent quelque 75 pour cent des exportations artisanales, des études effectuées par le gouvernement local indiquent que, pendant la période 1979-1984, les revenus annuels des sculpteurs sur bois (Rp 846000) ont été légèrement supérieurs à ceux d'autres artisans (Rp 830000). Au Honduras, pendant cinq ans (1985-1990), ATA a formé plus de 500 artisans ruraux et, à l'Exposition artisanale internationale de New York, les commandes de produits Amano se sont élevées à 40 000 dollars en août 1987 et à plus de 54 000 dollars en janvier 1988.

Des études récentes sur les populations autochtones et sur l'impact de leur mode de vie traditionnel sur les forêts tropicales semblent indiquer que le développement de l'artisanat représente une solution de rechange positive aux pratiques destructrices en matière d'utilisation des sols. Un mode de vie non agricole, stable, soucieux de préserver les traditions artisanales, semble devoir offrir aux villageois un moyen durable d'améliorer leur niveau de vie (Kerr, 1990).

Les initiatives de développement local [le tourisme rural]

Perspectives pour la revitalisation des centres-villes et le développement local

Depuis des décennies, l'activité artisanale et commerciale est fragilisée dans le centre des villes et des villages, un transfert s'étant opéré vers les centres commerciaux en périphérie. Alors que les exigences des consommateurs privilégient les producteurs et acteurs locaux, que la transition énergétique impose une diminution drastique des transports, l'artisanat peut-il jouer un rôle majeur pour redynamiser les centres villes ?

Les villes sont sources de dynamisme économique, patrimonial, culturel et social, mais elles connaissent des difficultés d'attractivité, de logements dégradés ou de vitalité commerciale, renforcées par des modèles d'aménagement qui permettent l'installation des commerces, services et zones résidentielles vers la périphérie. En dépit de politiques publiques récentes visant à revitaliser les centres-villes, ceux-ci sont souvent désertés. Préserver les entreprises artisanales et leur permettre de prospérer constitue une priorité pour assurer un développement territorial harmonieux.

Dimension Bénéfices liés à l'artisanat
Économique Création d'emplois, revenus d'exportation, diversification des activités
Sociale Cohésion locale, insertion professionnelle, transmission des savoir-faire
Culturelle Préservation des traditions, attractivité touristique, identité territoriale
Environnementale Valorisation de ressources locales, alternatives aux pratiques destructrices

Conclusion opérationnelle pour les acteurs locaux

Il faut s'appuyer sur les entreprises artisanales pour structurer l'économie de demain. Dans cette perspective, les savoir-faire liés aux métiers artisanaux jouent un rôle déterminant dans la conception et la mise en oeuvre de projets de développement local, de revitalisation des quartiers et d'attraction touristique.

Les activités favorisant l'artisanat doivent combiner : une connaissance fine des marchés, un soutien institutionnel pour l'accès aux matières premières, des formations en conception et commercialisation, des projets adaptés au contexte local (microprojets) et une vigilance sur l'impact des technologies sur l'emploi et l'équité de genre. De telles stratégies peuvent aider à améliorer le niveau de vie des populations locales sans épuiser pour autant les ressources naturelles renouvelables.

À l'ère de la mondialisation et de la production de masse, l'artisanat local représente une alternative précieuse, alliant savoir-faire traditionnel, créativité et développement économique durable. Soutenir l'artisanat local, c'est faire le choix d'une consommation plus humaine, éthique et durable. C'est reconnaître la valeur du travail manuel, préserver des savoir-faire précieux et contribuer à l'économie de proximité.

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