L'entrepreneur selon Schumpeter : Définition et rôle dans la destruction créatrice
Joseph Schumpeter, économiste et professeur en science politique autrichien naturalisé américain, né en 1883, est une figure majeure de la pensée économique contemporaine. Il a profondément marqué l’histoire de l’économie avec ses travaux novateurs dans le domaine de l’entrepreneuriat, de l’innovation et du développement. Dans cet article, nous allons explorer les théories de Schumpeter, un économiste clé.
Innovation et destruction créatrice, l'essence du capitalisme (Joseph Schumpeter)
Schumpeter distingue l’invention de l’innovation. L’invention représente la découverte de nouvelles connaissances scientifiques et techniques, tandis que l’innovation est l’introduction de nouveaux procédés techniques, de nouveaux produits, de nouvelles sources de matières premières et de nouvelles formes d’organisation industrielle. L’innovation est précisément à la source de la dynamique du changement dans l’économie capitaliste.
L’entrepreneur schumpetérien : un acteur central de l'économie
L’entrepreneur schumpetérien n’est pas un simple rouage de l’économie, mais le personnage central de la réflexion de l’économiste. Véritable révolutionnaire du capitalisme, l’entrepreneur est celui qui dynamise l’économie capitaliste en prenant la responsabilité d’innover pour rompre avec la routine du marché. Lorsque Schumpeter parle de l’entrepreneur, il utilise la méthode développée par le sociologue Max Weber : l’idéal-type.
L’idéal-type
L’idéal-type est un outil conceptuel permettant de rendre intelligible une réalité empirique. Théorique, il permet cependant d’expliquer la singularité des individus et des phénomènes sociaux en proposant un portrait-type.
L’entrepreneur versus l’homo œconomicus
Pour Schumpeter, l’entrepreneur ne se réduit pas à un investisseur rationnel pesant les avantages et inconvénients de tout investissement. En cela, il s’écarte radicalement de l’homo œconomicus néoclassique. Les qualités de l’entrepreneur schumpetérien sont nombreuses. Elles ne reposent pas sur une origine sociale favorisée ou une intelligence supérieure à la moyenne. Sa force provient de sa capacité à anticiper les attentes du marché. Il dispose de qualités relationnelles fortes. Par son charisme et son énergie, il est en mesure de rassembler autour de son projet. Ses motivations sont le profit que lui apportera son entreprise, mais également sa volonté d’accéder à un rang social élevé.
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Place de l'entrepreneur dans l'analyse économique
Malgré la révolution industrielle et le développement de l’entreprise au XIXème siècle, les économistes ont tardé à définir l’entrepreneur. Turgot (1727-1781), le premier, définit l’entrepreneur ou plutôt les taches qui caractérisent son rôle (transformer l’épargne en capital, avancer le capital, etc.). C’est Cantillon (1680-1734) qui emploie pour la première fois le terme entrepreneur dans une acception proche de celle retenue aujourd’hui en l’associant à l’incertitude et à la prise de risque, mais c’est vraiment Jean-Baptiste Say (1767-1832) qui distingue l’entrepreneur du propriétaire capitaliste. Finalement, c’est avec les analyses de Joseph Schumpeter (1883-1950) que l’entrepreneur prend une place importante dans l’analyse économique. Avec Schumpeter, l’entrepreneur n’est pas un simple créateur ou repreneur d’entreprise ; il est le moteur de l’évolution économique. Il est celui qui vient bouleverser l’activité économique en apportant l’innovation. Son dynamisme et sa volonté de créer sont au cœur de la croissance du système capitaliste.
Le rôle de l'innovation selon Schumpeter
Par l’innovation, l’entrepreneur réforme, dynamise et révolutionne le circuit économique. Il casse la routine de la production en fabriquant de nouveaux produits, en utilisant de nouvelles matières premières, en trouvant de nouveaux débouchés, en transformant les méthodes de production ou encore en améliorant l’organisation du travail. L’entrepreneur est celui qui amène ces cinq types d’innovations. Bien sûr, cette attitude suppose des qualités spécifiques que Schumpeter estime indispensables : énergie, sens de la décision, intuition, capacité à convaincre (les financeurs, les consommateurs, etc.). Le profit constitue la récompense de l’entrepreneur dynamique et innovant ; c’est grâce à cette motivation que l’entrepreneur est incité à innover. Mais la recherche du profit ne résume pas l’entrepreneur ; c’est un créateur, un aventurier moderne. Il bouleverse les modes de consommation et de production et transforme le marché. En innovant, il devient le seul à fabriquer un produit spécifique et échappe ainsi à la concurrence : il se met dans une position de monopole.
Quand une innovation de procédé lui permet de diminuer ses coûts de production, il se donne un avantage concurrentiel. Sa stratégie d’innovation, quelle qu’elle soit, génère donc une rente de monopole mais le surprofit n’est que temporaire, d’autres entreprises imitant inévitablement l’entreprise innovatrice afin de profiter du débouché nouveau. La position de monopole étant instable, ce dernier ne peut être durable. Schumpeter pense donc que la recherche du monopole est un moteur de la croissance, ce qui le distingue des économistes néoclassiques attachés au modèle de concurrence pure et parfaite.
Les innovations selon Schumpeter
Schumpeter définit l’innovation comme l’introduction de nouvelles idées, de nouvelles technologies ou de nouveaux produits sur le marché. Selon lui, l’innovation est le moteur de la dynamique économique et peut prendre différentes formes :
- L’innovation de produit : cette forme d’innovation est la plus évidente, impliquant la création d’une nouvelle catégorie de produits tels que l’automobile ou l’ordinateur par exemple.
- L’innovation de procédés : elle correspond à l’invention de nouvelles méthodes de production, comme l’introduction par Henri Ford du système de la chaîne de montage, rendant ainsi des produits précédemment inaccessibles abordables pour la classe moyenne.
- L’innovation de source de matières premières : des progrès significatifs ont été rendus possibles grâce à l’exploitation de nouvelles sources d’énergie telles que l’électricité, la machine à vapeur ou le moteur thermique, entraînant des avancées industrielles et des changements majeurs dans les modes de vie.
- L’innovations de modèle d’affaires : cela englobe l’invention de nouvelles méthodes de vente ou de promotion de produits, comme l’émergence des grands magasins ou du commerce en ligne.
- L’innovation de marché : cette innovation peut être motivée par des changements réglementaires, tels que la création de sociétés anonymes, ou par des modèles organisationnels novateurs.
Destruction créatrice et grappe d’innovation
Dans son ouvrage “Le cycle des affaires” publié en 1939, Joseph Schumpeter expose la théorie de la destruction créatrice et des grappes d’innovation pour expliquer les cycles économiques. Selon lui, le progrès technique est le moteur central de l’économie, et les innovations se manifestent généralement sous forme de grappes. Après une innovation majeure, souvent issue d’un progrès technique ou scientifique significatif, tels que la vapeur, les circuits intégrés, l’informatique ou internet, d’autres innovations émergent à partir de ces découvertes. Ces cycles industriels se caractérisent par une phase de croissance, durant laquelle de nouveaux emplois sont créés, suivie d’une phase de dépression où les entreprises obsolètes sont évincées par les nouvelles innovations, entraînant une destruction d’emplois. Schumpeter illustre son propos en citant les transformations du textile avec l’introduction de la machine à vapeur, ou encore le développement du chemin de fer et de la métallurgie à différentes périodes historiques. Cette analyse rejoint celle des cycles économiques identifiés par d’autres économistes tels que Kondratiev, Juglar ou Kitchin. Au cœur de ce système se trouve l’entrepreneur, qui catalyse les innovations, que ce soit en termes de produits, de procédés ou de marchés.
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L'entrepreneur : un "idéal type"
L’entrepreneur est chez Schumpeter un « idéal type » : l’entrepreneur est celui dont l’existence fait que le changement vient de l’intérieur du processus économique. L’entrepreneur de Schumpeter ne se définit pas par sa place dans les rapports de production mais par sa fonction : innover ; définition de ce fait à la fois plus vaste et plus étroite. Plus vaste car un salarié peut être entrepreneur, mais plus étroite car tout travailleur indépendant, tout chef d’entreprise n’est pas entrepreneur. De fait, « être entrepreneur n’est pas une profession ni surtout, en règle générale, un état durable ». L’entrepreneur est décrit comme un chef animé par la volonté de puissance ou le goût de la compétition économique. La lutte pour la réussite économique est sa motivation, le profit n’est que le résultat de l’innovation qui réussit. Il y a en effet un gain monétaire à l’innovation. Cela pousse donc l’entrepreneur à innover. L’innovation porte la croissance par le processus de destruction créatrice. L’entrepreneur a donc un rôle essentiel.
La disparition de l'entrepreneur ?
En identifiant le rôle central de l’entrepreneur et de l’innovation dans la dynamique de la croissance économique, Schumpeter entrevoit aussi le risque de la disparition de cette fonction d’entrepreneur-innovateur. Dans Capitalisme, Socialisme et démocratie (1942), il explique que l’innovation verse dans une certaine routine dans l’entreprise moderne. Le progrès technique y est organisé, rationalisé, ce qui réduit l’initiative individuelle. La banalisation et la routinisation de l’activité d’innovation, son organisation en laboratoire, en équipe conduisent à une sorte de bureaucratisation du progrès technique dans les grandes entreprises. Tout se passe comme si le système s’habituait à l’innovation et avec la concentration des entreprises, la figure emblématique de l’entrepreneur s’efface au profit du manager, du gestionnaire. Cette analyse de la disparition de l’entrepreneur au profit des managers-gestionnaires transformant le capitalisme entrepreneurial en capitalisme managérial est reprise par des économistes ultérieurs.
C’est la thèse qu’il développera, dans Capitalisme, Socialisme et démocratie (1942). Cette dernière thèse de Schumpeter ne semble pas corroborée par les faits.
L'héritage de Schumpeter
L’influence de Joseph Schumpeter s’étend à divers domaines, de l’économie à l’innovation, en passant par la théorie des affaires. Son concept de “destruction créatrice” demeure un pilier dans la compréhension du développement économique, mettant en avant le rôle crucial de l’innovation dans la transformation des marchés. Les entrepreneurs, selon Schumpeter, sont les agents de ce changement, introduisant de nouvelles idées, technologies et modèles d’affaires qui révolutionnent et dynamisent les économies. Cette perspective a façonné les politiques économiques, mettant l’accent sur la promotion de l’entrepreneuriat et de l’innovation pour stimuler la croissance. Parallèlement, ses recherches sur le cycle économique et la nature de la concurrence continuent de nourrir les débats académiques, offrant des éclairages essentiels sur les fluctuations économiques.
En effet, dans le monde contemporain, l’héritage intellectuel de Schumpeter se concrétise à travers des exemples tangibles, notamment dans le secteur technologique où des entreprises comme Apple, Google et Amazon incarnent la notion de destruction créatrice en redéfinissant les marchés existants avec des innovations radicales. Cette dynamique de création et de destruction continue de façonner le paysage économique mondial, incitant les entreprises à innover constamment pour maintenir leur compétitivité. En parallèle, de nombreux pays intègrent les idées de Schumpeter dans leurs politiques économiques, favorisant ainsi l’entrepreneuriat, la recherche et le développement, ainsi que la protection de la propriété intellectuelle pour stimuler l’innovation et la croissance.
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Par exemple, les États-Unis ont traditionnellement adopté une approche favorable à l’innovation, avec des politiques de soutien à la recherche et au développement ainsi qu’à l’entrepreneuriat, incarnées par des initiatives telles que le Small Business Innovation Research (SBIR) et le Small Business Technology Transfer (STTR).
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